Le happening du groupuscule d'extrême droite Némésis lors de la manif Nous Toutes a permis au Rassemblement national de manipuler une fois de plus l'actualité.
Paris, samedi 23 novembre. Des dizaines de milliers de personnes marchent dans le calme contre les violences faites aux femmes quand soudain, un petit groupe se greffe au cortège, créant un début de bousculade. Sur les pancartes de cette poignée de jeunes femmes, des slogans comme «Schiappa les étrangers violeurs sont toujours là » ou «52% de viols par des étrangers en IDF» (Île-de-France).
Ce happening raciste, destiné à pointer du doigt les étrangers plutôt que participer à la lutte contre les violences faites aux femmes, est mené par des militantes se réclamant du tout nouveau (et groupusculaire) Collectif Némésis. Proches de groupes comme Génération identitaire (nationaliste et anti-islam), l'Action française (royaliste), la Dissidence française (d'inspiration néo-fasciste) ou du syndicat d'étudiants d'extrême droite La Cocarde étudiante, ces «féministes anti-immigration» sont clairement marquées à la droite de la droite, comme l'a démontré Libération.
https://www.liberation.fr/checknews/201 ... is_1765262
Leur action avait tout du non-événement, sauf que... Hasard ou coïncidence, dès le lendemain, dimanche 24, Marine Le Pen a repris l'un des slogans des Némésis.
«En 2014, 52% des viols commis à Paris l'ont été par des étrangers», a ainsi avancé la présidente du Rassemblement national (ex-FN) sur LCI, citant un chiffre issu d'une étude de l'ONDRP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales). Se félicitant de l'annonce récente –et polémique– de Marlène Schiappa dans les colonnes de Marianne («Nous allons désormais expulser les citoyens étrangers condamnés pour violences sexistes ou sexuelles»), Marine Le Pen a donc repris le fameux chiffre. Sans aucune précaution, elle a dénoncé une statistique «considérable», et conclu: «Si déjà la moitié de ces violeurs en 2014 avaient été renvoyés dans leur pays d'origine, probablement les femmes seraient aujourd'hui plus en sécurité.»
Tout sauf une réalité statistique
Le chiffre a en effet de quoi interpeller, d'autant qu'il émane d'un organe très officiel. Sauf qu'il est tout bonnement erroné de l'employer comme une généralité statistique comme le fait Marine Le Pen, selon l'auteur de l'étude lui-même, interrogé par l'AFP.
Datant de janvier 2016, ce rapport de l'ONDRP mentionne pourtant bien que 52% des mis en cause pour viol à Paris en 2013 et 2014 (et non la seule année 2014) sont de nationalité étrangère. Précisément, il y est écrit que «plus de la moitié des mis en cause (pour la période) pour lesquels l'information était disponible (n=295), sont de nationalité étrangère (52%)». Mais cette étude d'une trentaine de pages prend surtout soin de préciser les biais méthodologiques qui empêchent de faire de ce chiffre une généralité.
Au premier rang de ces biais figure donc le fait que le chiffre de 52% ne représente en réalité que 43% du total des 688 viols recensés par l'étude. Une base statistique qui est en outre, et c'est un biais potentiel majeur, constituée des seuls viols déclarés aux autorités, soit à peine 10% des faits selon les estimations («environ une personne sur dix seulement se déclarant victimes [...] de viol porte plainte», énonce clairement l'ONDRP dès son introduction).
Et ce n'est pas tout: le chiffre cité par Marine Le Pen exclut également les cas de viol sur mineur·e, soit près de 15% des faits répertoriés (pour lesquels des étrangers ne représentent que 22% des mis en cause), ou encore ne tient pas compte du fait que le mis en cause au début d'une procédure judiciaire n'est pas forcément le condamné en cas de procès.
Bref, ce chiffre est tout sauf une réalité statistique selon l'ONDRP elle-même, qui affirme que son étude «n'est pas représentative de l'ensemble des victimes de viol».
Créer le buzz à partir de rien
Cela n'a toutefois pas empêché les troupes de Marine Le Pen de le reprendre et le diffuser largement, à l'image du député européen et ex-secrétaire général du parti lepéniste Nicolas Bay. De généralisation en généralisation, certains sont même allés jusqu'à déformer le chiffre pour en faire une –fausse– réalité à l'échelle nationale, comme l'ex-identitaire Damien Rieu, collaborateur du député européen RN et mari de Marie-Caroline Le Pen, Philippe Olivier.
http://www.slate.fr/story/184674/52-pou ... ous-toutes