
En 2018, j’ai été invité au week-end Campfire [littéralement, “feu de camp”] de Jeff Bezos à Santa Barbara, en Californie. Il s’agit d’un raout qui se tient tous les ans et pour lequel le fondateur d’Amazon invite autour de 80 personnes – des célébrités, des artistes, des intellectuels, et toute personne qu’il juge digne d’intérêt – à passer trois nuits dans un complexe hôtelier privé. J’avais été approché peu de temps auparavant par Amazon, qui voulait me débaucher du groupe Disney, où j’avais une société de production de cinéma et de télévision, et, même si j’avais décliné sa proposition (ou peut-être justement parce que je l’avais déclinée), l’équipe de Bezos m’a invité à Campfire, sans doute dans l’idée de m’impressionner en me montrant à quel point il avait le bras long.
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Ma femme et moi avons donc fait le trajet Austin-Los Angeles et avons grimpé dans un jet pour un vol de trois quarts d’heure en direction du nord, en compagnie d’un humoriste et d’un gros bonnet de la télévision. Bezos avait réservé tout le complexe hôtelier de Biltmore pour le week-end, ainsi que le beach club situé juste en face.
Tous les matins, nous nous réunissions dans un amphi pour écouter diverses présentations. Si vous avez déjà vu une conférence Ted, vous connaissez le principe. L’après-midi et le soir, on nous invitait à échanger à bâtons rompus devant un verre ou un repas pantagruélique – autrement dit, à réseauter avec certaines des personnes les plus talentueuses du globe. La question qui revenait le plus souvent dans la bouche des invités était : “Pourquoi je suis là ?”
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Bref, c’est comme ça que le week-end avait commencé. Et voici maintenant comment il s’est achevé : mon épouse s’est cassé le poignet en glissant sur l’herbe mouillée, et mes enfants et moi-même avons attrapé le pieds-mains-bouche. Et, non, ce n’est pas une blague. L’une d’entre nous est donc rentrée à la maison le bras en écharpe, et les trois autres ont eu la figure et les extrémités constellées de cloques rouges douloureuses qui les grattaient.
L’aura de la fortune
À l’apéritif, le deuxième jour, le patron d’une grande agence artistique m’a demandé ce que je pensais du week-end. J’ai répondu : “J’ai passé ma carrière à essayer de comprendre comment fonctionne le monde. Je ne m’étais pas rendu compte qu’il suffisait de venir ici et de poser la question aux gens qui sont aux manettes.”
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Plus je me rapprochais du monde des grandes fortunes, plus je comprenais que le fait d’être riche à milliards ne se résumait pas à amasser suffisamment d’argent pour s’offrir des superyachts, des jets privés ou des hectares à tire-larigot. Cela voulait dire aussi que tout devenait gratuit de facto. Que tout actif peut être acheté mais que rien ne peut plus être perdu, pour la bonne raison que, pour les billionnaires en devenir, une perte, quelle que soit son ampleur, ne saurait nuire à leur standing ou à leur pouvoir personnel. Pour eux, le mot “échec” a cessé d’avoir un sens.
Ce sentiment d’invulnérabilité a de lourdes répercussions psychologiques. Si tout est gratuit et que plus rien n’a plus d’importance, alors le monde et les autres ne sont plus que des faire-valoir, pour autant qu’on leur accorde quelque égard. Ce qui n’est pas du “narcissisme” au sens classique du terme, dans lequel une image de soi mégalomane mais fragile peut dissimuler au fond une grande insécurité. Ce dont je parle ici, c’est plutôt d’une vision de soi dans laquelle la grenouille se fait aussi grosse que l’univers, au point que l’univers lui-même n’existe plus.
Les autres n’existent plus
Plusieurs décennies de recherche en psychologie du développement ont montré que le sens moral de l’individu était façonné par les conséquences de ses actes – pas nécessairement les retours de bâton, mais ses répercussions sur les autres, le fait de recevoir des réactions honnêtes, et donc de devoir s’adapter à la réalité telle qu’elle est plutôt qu’à celle qu’on aimerait voir. Non pas que les riches deviennent de “mauvaises” personnes : simplement, l’environnement dans lequel ils évoluent les empêche d’apprendre ce que les non-riches sont obligés d’apprendre en vivant dans un monde auquel ils se cognent constamment. Quand vous pouvez vous tirer de n’importe quelle bévue à coups de millions, quand vous pouvez congédier quiconque ose être en désaccord avec vous, quand votre cercle social se compose exclusivement de personnes qui ont besoin d’obtenir quelque chose de vous, le mécanisme de base en vertu duquel les humains apprennent que les autres sont réels finit par disparaître à vos yeux.
Quand Peter Thiel a déclaré : “Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles”, il ne parlait pas de votre liberté à vous. Il parlait de la sienne à lui. Vous, vous n’existez pas. Quand Musk apporte une tronçonneuse à Washington pour cette triste blague qu’il appelait le Doge [le “département de l’efficacité gouvernementale”], il le faisait avec la tête de celui qui est convaincu que rien n’a d’importance : ni la pauvreté, ni le chaos, ni la souffrance humaine. Il prenait son pied, voilà tout. Peu importait à ses yeux que toute cette entreprise de destruction ne se traduisît au bout du compte par aucune économie concrète. À ses yeux, le résultat était acquis d’avance : il ne pouvait que gagner, pour la simple et bonne raison que la notion d’échec n’avait plus aucun sens.
Depuis l’élection de 2024, on a assisté à un vrai basculement philosophique à droite, surtout parmi les milliardaires de la tech, qui diabolisent désormais l’idée d’empathie. Musk a qualifié l’empathie de “faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale”. Il y voit une arme agitée par les progressistes pour forcer des gens par ailleurs rationnels à agir contre leurs intérêts propres. L’empathie serait quelque chose qui vous est infligé par d’autres – ce serait une faille qu’ils exploitent, une porte dérobée par laquelle ils accèdent à vos ressources et à votre volonté. Ce rejet de l’empathie en tant que valeur humaine sert de prétexte aux gens qui ne veulent plus rien ressentir. Si l’empathie est le problème, l’absence d’empathie n’est plus dès lors un défaut – c’est un avantage.
Bezos prend la tangente
J’ai fini par rencontrer Bezos le dernier jour, au déjeuner, après l’accident de ma femme. Je suis allé le remercier de nous avoir reçus, et il m’a demandé ce que j’avais pensé de Campfire. Je lui ai répondu que j’avais trouvé ça formidable, mais que hélas mon épouse s’était cassé le poignet le matin même en jouant au ballon avec notre fils de 6 ans.
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Or quand je lui ai raconté ce qui s’était passé, Bezos a pris un air horrifié. Il n’a pas dit : “Je suis vraiment désolé.” Ni : “Avez-vous besoin de quelque chose ?” Non, il a fait la grimace et, une fraction de seconde plus tard, un de ses assistants déboulait et l’exfiltrait. Alors que je lui donnais l’occasion de faire preuve d’empathie (au moins pour la forme), il a préféré prendre la tangente.
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