Devenir millionnaire avant 20 ans": des vidéos TikTok et Instagram pour "gagner de l'argent facile" séduisent les jeunes
Posté : 04 décembre 2025 12:09
"Convaincus par des vidéos, des centaines d'adolescents et de jeunes adultes se lancent dans des "business en ligne", comme le "dropshipping" ou le "resell". Leur objectif – la "liberté financière" – cache souvent une peur de l'avenir et les expose à des arnaques.
"J'ai l'impression d'être déjà pressé par le temps : il faut que je fasse de l'argent." A 17 ans, Keryan, élève de terminale STMG (management et gestion), a toute la vie devant lui. Mais le jeune homme dit être habité par "un sentiment d'urgence" : "Mon objectif, c'est d'atteindre la liberté financière." Alors, dès ses 15 ans, il s'est lancé dans des "business" en ligne, d'abord l'achat et la revente sur la plateforme Vinted, puis récemment la vente de formations.
Son histoire est celle de centaines d'adolescents et de jeunes adultes sur les réseaux sociaux, qui affirment avoir un seul objectif, repris en boucle sur TikTok et Instagram : gagner des millions. Sont-ils seulement motivés par l'argent facile ? Quels sont leurs parcours ? Quels sont les risques à suivre ces promesses de richesse ? Franceinfo a recueilli les témoignages de plusieurs jeunes qui ont tenté l'expérience des business en ligne.
"L'objectif, c'est de tout déchirer." Noah, en première STMG dans l'Oise, vend depuis quelques semaines des formations de "marketing digital". Concrètement, entre les cours, il publie des vidéos vantant les mérites de formations en ligne qui apprennent à créer des "produits digitaux" (ebooks, cours vidéo...) censées apporter les clés d'un "revenu illimité" puisqu'il est possible de revendre un même fichier "à l'infini".
Noah vend ces formations entre 30 et 350 euros et propose des "accompagnements personnalisés". Accompagné par un lycéen plus âgé, l'ado de 16 ans a acheté une première formation, créé des comptes TikTok et Instagram dédiés, une page sur la plateforme Beacons pour vendre ses produits, des comptes Stripe et PayPal par lesquels transitent les paiements et le voilà "jeune entrepreneur".
Certains affirment avoir depuis longtemps une fibre entrepreneuriale, comme Jacques, âgé de 21 ans.
"Mes parents ne m'ont presque jamais donné d'argent quand j'en voulais, donc j'ai toujours essayé d'en gagner. Dès 13 ans, je revendais des jeux vidéo !"
Jacques, 21 ans
à franceinfo
Il s'est lancé fin 2024 dans le "dropshipping" : la création de boutiques en ligne pour mettre en relation le fabricant d'un produit et les acheteurs. Correcteurs de posture, consoles de jeux, produits de beauté… Jacques a vendu un peu de tout. Souvent, le dropshipper multiplie le prix initial du produit, sans vérifier sa fiabilité ou assurer de service client (d'où de nombreuses arnaques). Le jeune homme assure que "la qualité est très importante" pour lui et dit vendre les produits au moins deux fois plus cher, "en fonction du temps que demande le design de la boutique, du logo…"
"Je n'aime pas demander de l'argent"
Les adolescents que franceinfo a contactés n'ont généralement pas grandi dans la pauvreté. "Je dirais qu'on est de la classe moyenne : on n'a jamais eu de problème financier", raconte Keryan. "On n'a pas de problèmes d'argent, mais je n'avais pas toujours de quoi m'acheter à manger dehors le midi", décrit Noah. "Ça fout le seum et je n'aime pas demander de l'argent."
Pour beaucoup, "devenir millionnaire avant 25 ans" ou "atteindre la liberté financière" est moins un objectif mercantile qu'une échappatoire au salariat, qu'ils décrivent comme vide de sens, avec des horaires épuisants et des salaires de misère. "J'ai fait mon stage de seconde à Intersport pendant deux semaines et j'ai compris que je me voyais pas faire ça tous les jours jusqu'à 65 ans", raconte Keryan.
"Pour moi, travailler pour un patron, c'est un truc de mouton. Je veux travailler pour moi."
Noah, 16 ans
à franceinfo
Ce sont souvent des jeunes hommes qui se lancent dans ces "business", mais pas seulement. Maeva, 24 ans, était auxiliaire de puériculture avant de tomber enceinte de son premier enfant. "J'aimais mon métier, mais les conditions de travail me pesaient et le salaire était trop bas", décrit la jeune femme. Puis en scrollant sur les réseaux, elle est tombée sur la vente de formations en ligne, qui lui promettait de l'argent facile tout en passant du temps avec son enfant. Elle non plus ne vise pas vraiment "le million" : "Mon objectif premier, c'est de pouvoir vivre au lieu de survivre, à mon rythme, sans être stressée financièrement."
"Ma mère me dit de faire des études"
"Quand on gratte un peu, on voit surtout des jeunes qui ne veulent pas reproduire notre monde", décrypte Vanessa Lalo, psychologue spécialiste des pratiques numériques. "Ces jeunes n'ont pas forcément envie de se projeter dans ce monde où on les angoisse avec Parcoursup dès 14 ans, où nos systèmes de retraite sont menacés et dont on ne sait combien de guerres il va encore connaître !" résume la psychologue.
La quête de richesse est aussi une recherche de validation. "Ma première motivation, c'est de rendre fier ma famille et que dans les prochaines générations, on se dise : 'Lui, c'était le premier à avoir fait de grosses sommes'", raconte Keryan.
"Beaucoup de gens me vannent sur ce projet, mais ce n'est pas une erreur. Plus ils me vannent, plus ça me motive."
Noah, 16 ans
à franceinfo
La perspective de richesse rend les diplômes moins tentants. "Ma mère me dit de faire des études, mais si je fais du chiffre, elle va comprendre", espère Noah. "Le business peut s'arrêter du jour au lendemain et mes parents veulent que j'aie une sécurité, donc j'envisage de faire des études", explique Keryan, "dans une école de e-commerce". Jacques, lui, est en licence information-communication et envisage de poursuivre en master.
"Les vidéos de développement personnel disent qu'il ne faut pas avoir de plan B pour se consacrer à 100% au plan A, mais c'est faux !"
Jacques, 21 ans
à franceinfo
Les inquiétudes sur l'avenir sont exploitées par des influenceurs qui étalent depuis Dubaï les "preuves" de leur réussite, comme des montres et des voitures de luxe. Plusieurs noms reviennent régulièrement : Yomi Denzel, La Menace(Nouvelle fenêtre), Anthony Sirius… "Je suis [le youtubeur] Kéo depuis longtemps, ses messages de motivation m'inspirent", explique par exemple Keryan. "Forcément, on se dit : 'Si ça marche pour eux, ça peut marcher pour moi.' Passer d'étudiant fauché à millionnaire, ça ne vous fait pas rêver ?", interroge Audrey Chippaux, autrice de Derrière le filtre, enquête sur le système de l'influence.
"Ton algorithme te montre plein de vidéos"
Beaucoup proposent justement la recette miracle pour "becter", "chiffrer" ou "faire des tals" (gagner de l'argent). "Dropshipping", "resell" (acheter et revendre), "copytrading(Nouvelle fenêtre)" (imiter les transactions d'un mentor sur les marchés financiers), manager de modèles Onlyfans(Nouvelle fenêtre) (accompagner des femmes dans la vente en ligne d'images souvent érotiques ou sexuelles)… Des formations présentées comme des moyens imparables d'accéder à la richesse.
Les influenceurs et certains "jeunes entrepreneurs" déploient des techniques de persuasion rodées : culpabilisation ("Je m'enrichis pendant que toi tu scrolles"), exploitation du sentiment d'isolement ("Personne ne viendra te sauver"), de leurs doutes ("Les pauvres diront que c'est une arnaque") ou de peines de cœur ("Elle m'a quitté parce que je n'avais pas d'argent")… avec des propos parfois discriminants ou sexistes.
Certains ciblent spécifiquement les mineurs, de manière implicite ou assumée. Les réseaux sociaux comme TikTok(Nouvelle fenêtre) et Instagram jouent également un rôle fondamental. "Quand tu commences à voir des vidéos sur le e-commerce, ton algorithme t'en montre plein", décrit Jacques. Audrey Chippaux évoque un "biais de popularité : comme on le voit partout, ça devient une vérité".
Certains jeunes ne sont pas dupes de leurs faibles chances de devenir millionnaires, mais s'en vanter sur les réseaux permet de rendre le "business" plus attractif. Timéo*, 16 ans, a commencé il y a plus d'un an le "resell" : sur Vinted, une application pourtant interdite aux mineurs, l'adolescent en première générale achète des sacs à main pour femmes pour les revendre trois fois plus cher. Récemment, il s'est lui aussi lancé dans la vente de formations en "marketing digital". Dans ses vidéos, il affirme que sa formation permet de faire "le salaire de la prof en une semaine et demie". Mais le jeune installé dans le Cher ne "pense pas qu'on puisse devenir millionnaire avec ça à [son] échelle", y voyant au mieux un moyen de gagner de "l'argent de poche"."
https://www.franceinfo.fr/internet/rese ... 43288.html
"J'ai l'impression d'être déjà pressé par le temps : il faut que je fasse de l'argent." A 17 ans, Keryan, élève de terminale STMG (management et gestion), a toute la vie devant lui. Mais le jeune homme dit être habité par "un sentiment d'urgence" : "Mon objectif, c'est d'atteindre la liberté financière." Alors, dès ses 15 ans, il s'est lancé dans des "business" en ligne, d'abord l'achat et la revente sur la plateforme Vinted, puis récemment la vente de formations.
Son histoire est celle de centaines d'adolescents et de jeunes adultes sur les réseaux sociaux, qui affirment avoir un seul objectif, repris en boucle sur TikTok et Instagram : gagner des millions. Sont-ils seulement motivés par l'argent facile ? Quels sont leurs parcours ? Quels sont les risques à suivre ces promesses de richesse ? Franceinfo a recueilli les témoignages de plusieurs jeunes qui ont tenté l'expérience des business en ligne.
"L'objectif, c'est de tout déchirer." Noah, en première STMG dans l'Oise, vend depuis quelques semaines des formations de "marketing digital". Concrètement, entre les cours, il publie des vidéos vantant les mérites de formations en ligne qui apprennent à créer des "produits digitaux" (ebooks, cours vidéo...) censées apporter les clés d'un "revenu illimité" puisqu'il est possible de revendre un même fichier "à l'infini".
Noah vend ces formations entre 30 et 350 euros et propose des "accompagnements personnalisés". Accompagné par un lycéen plus âgé, l'ado de 16 ans a acheté une première formation, créé des comptes TikTok et Instagram dédiés, une page sur la plateforme Beacons pour vendre ses produits, des comptes Stripe et PayPal par lesquels transitent les paiements et le voilà "jeune entrepreneur".
Certains affirment avoir depuis longtemps une fibre entrepreneuriale, comme Jacques, âgé de 21 ans.
"Mes parents ne m'ont presque jamais donné d'argent quand j'en voulais, donc j'ai toujours essayé d'en gagner. Dès 13 ans, je revendais des jeux vidéo !"
Jacques, 21 ans
à franceinfo
Il s'est lancé fin 2024 dans le "dropshipping" : la création de boutiques en ligne pour mettre en relation le fabricant d'un produit et les acheteurs. Correcteurs de posture, consoles de jeux, produits de beauté… Jacques a vendu un peu de tout. Souvent, le dropshipper multiplie le prix initial du produit, sans vérifier sa fiabilité ou assurer de service client (d'où de nombreuses arnaques). Le jeune homme assure que "la qualité est très importante" pour lui et dit vendre les produits au moins deux fois plus cher, "en fonction du temps que demande le design de la boutique, du logo…"
"Je n'aime pas demander de l'argent"
Les adolescents que franceinfo a contactés n'ont généralement pas grandi dans la pauvreté. "Je dirais qu'on est de la classe moyenne : on n'a jamais eu de problème financier", raconte Keryan. "On n'a pas de problèmes d'argent, mais je n'avais pas toujours de quoi m'acheter à manger dehors le midi", décrit Noah. "Ça fout le seum et je n'aime pas demander de l'argent."
Pour beaucoup, "devenir millionnaire avant 25 ans" ou "atteindre la liberté financière" est moins un objectif mercantile qu'une échappatoire au salariat, qu'ils décrivent comme vide de sens, avec des horaires épuisants et des salaires de misère. "J'ai fait mon stage de seconde à Intersport pendant deux semaines et j'ai compris que je me voyais pas faire ça tous les jours jusqu'à 65 ans", raconte Keryan.
"Pour moi, travailler pour un patron, c'est un truc de mouton. Je veux travailler pour moi."
Noah, 16 ans
à franceinfo
Ce sont souvent des jeunes hommes qui se lancent dans ces "business", mais pas seulement. Maeva, 24 ans, était auxiliaire de puériculture avant de tomber enceinte de son premier enfant. "J'aimais mon métier, mais les conditions de travail me pesaient et le salaire était trop bas", décrit la jeune femme. Puis en scrollant sur les réseaux, elle est tombée sur la vente de formations en ligne, qui lui promettait de l'argent facile tout en passant du temps avec son enfant. Elle non plus ne vise pas vraiment "le million" : "Mon objectif premier, c'est de pouvoir vivre au lieu de survivre, à mon rythme, sans être stressée financièrement."
"Ma mère me dit de faire des études"
"Quand on gratte un peu, on voit surtout des jeunes qui ne veulent pas reproduire notre monde", décrypte Vanessa Lalo, psychologue spécialiste des pratiques numériques. "Ces jeunes n'ont pas forcément envie de se projeter dans ce monde où on les angoisse avec Parcoursup dès 14 ans, où nos systèmes de retraite sont menacés et dont on ne sait combien de guerres il va encore connaître !" résume la psychologue.
La quête de richesse est aussi une recherche de validation. "Ma première motivation, c'est de rendre fier ma famille et que dans les prochaines générations, on se dise : 'Lui, c'était le premier à avoir fait de grosses sommes'", raconte Keryan.
"Beaucoup de gens me vannent sur ce projet, mais ce n'est pas une erreur. Plus ils me vannent, plus ça me motive."
Noah, 16 ans
à franceinfo
La perspective de richesse rend les diplômes moins tentants. "Ma mère me dit de faire des études, mais si je fais du chiffre, elle va comprendre", espère Noah. "Le business peut s'arrêter du jour au lendemain et mes parents veulent que j'aie une sécurité, donc j'envisage de faire des études", explique Keryan, "dans une école de e-commerce". Jacques, lui, est en licence information-communication et envisage de poursuivre en master.
"Les vidéos de développement personnel disent qu'il ne faut pas avoir de plan B pour se consacrer à 100% au plan A, mais c'est faux !"
Jacques, 21 ans
à franceinfo
Les inquiétudes sur l'avenir sont exploitées par des influenceurs qui étalent depuis Dubaï les "preuves" de leur réussite, comme des montres et des voitures de luxe. Plusieurs noms reviennent régulièrement : Yomi Denzel, La Menace(Nouvelle fenêtre), Anthony Sirius… "Je suis [le youtubeur] Kéo depuis longtemps, ses messages de motivation m'inspirent", explique par exemple Keryan. "Forcément, on se dit : 'Si ça marche pour eux, ça peut marcher pour moi.' Passer d'étudiant fauché à millionnaire, ça ne vous fait pas rêver ?", interroge Audrey Chippaux, autrice de Derrière le filtre, enquête sur le système de l'influence.
"Ton algorithme te montre plein de vidéos"
Beaucoup proposent justement la recette miracle pour "becter", "chiffrer" ou "faire des tals" (gagner de l'argent). "Dropshipping", "resell" (acheter et revendre), "copytrading(Nouvelle fenêtre)" (imiter les transactions d'un mentor sur les marchés financiers), manager de modèles Onlyfans(Nouvelle fenêtre) (accompagner des femmes dans la vente en ligne d'images souvent érotiques ou sexuelles)… Des formations présentées comme des moyens imparables d'accéder à la richesse.
Les influenceurs et certains "jeunes entrepreneurs" déploient des techniques de persuasion rodées : culpabilisation ("Je m'enrichis pendant que toi tu scrolles"), exploitation du sentiment d'isolement ("Personne ne viendra te sauver"), de leurs doutes ("Les pauvres diront que c'est une arnaque") ou de peines de cœur ("Elle m'a quitté parce que je n'avais pas d'argent")… avec des propos parfois discriminants ou sexistes.
Certains ciblent spécifiquement les mineurs, de manière implicite ou assumée. Les réseaux sociaux comme TikTok(Nouvelle fenêtre) et Instagram jouent également un rôle fondamental. "Quand tu commences à voir des vidéos sur le e-commerce, ton algorithme t'en montre plein", décrit Jacques. Audrey Chippaux évoque un "biais de popularité : comme on le voit partout, ça devient une vérité".
Certains jeunes ne sont pas dupes de leurs faibles chances de devenir millionnaires, mais s'en vanter sur les réseaux permet de rendre le "business" plus attractif. Timéo*, 16 ans, a commencé il y a plus d'un an le "resell" : sur Vinted, une application pourtant interdite aux mineurs, l'adolescent en première générale achète des sacs à main pour femmes pour les revendre trois fois plus cher. Récemment, il s'est lui aussi lancé dans la vente de formations en "marketing digital". Dans ses vidéos, il affirme que sa formation permet de faire "le salaire de la prof en une semaine et demie". Mais le jeune installé dans le Cher ne "pense pas qu'on puisse devenir millionnaire avec ça à [son] échelle", y voyant au mieux un moyen de gagner de "l'argent de poche"."
https://www.franceinfo.fr/internet/rese ... 43288.html