La France a-t-elle vraiment «acheter» la Louisiane, comme l’écrit Christine Kelly ?
Posté : 09 janvier 2026 05:39
Ben voyons !...
Réagissant aux craintes suscitées par les velléités américaines d’acquisition du Groenland, l’animatrice de CNews a renvoyé la France à son propre passé colonial. Sans manquer de réécrire en partie l’histoire.
Après l’opération militaire au Venezuela, haro sur le Groenland ? Mercredi 7 janvier, la Maison Blanche faisait savoir que le président américain discutait «activement», avec ses équipes, d’un «achat» de l’île arctique, actuellement sous tutelle danoise. Une annonce qui n’a fait qu’alimenter les inquiétudes exprimées par les Etats-membres de l’UE.
D’après Christine Kelly, cependant, les prises de position européennes seraient tout bonnement hypocrites. L’animatrice de CNews a ainsi déploré, sur X, qu’«acheter le Groenland» soit un «gros mot aujourd’hui», alors qu’«on se souvient quand la France a acheté […] la Louisiane avant de la revendre».
La «Louisiane» que Christine Kelly évoque correspond à une grande partie du territoire américain que la France a possédée quelques décennies aux XVIe et XVIIe siècles (et non à la Louisiane actuelle, qui est l’un des cinquante Etats américains). Cet immense espace, qui s’étalait du golfe du Mexique à la frontière du Canada, a-t-il été «acheté», puis revendu, par la France ? Cette analyse est a minima inexacte.
Une rétrocession conclue en 1800
A l’origine, une expédition menée en 1682, au nom de Louis XIV, par René-Robert Cavelier de La Salle, permet à la France de prendre possession des deux rives du fleuve Mississipi. Le pays conquis est alors dénommé «Louisiane». Mais la colonie n’est réellement fondée qu’en 1699 par des officiers de la Marine, toujours pour le compte du Roi-Soleil.
Quelque six décennies plus tard, «une série de désastres militaires» contraignent le royaume de France «à des cessions territoriales en Amérique du Nord», retrace Cécile Vidal, directrice d’études à l’EHESS et membre du Centre d’études nord-américaines. Ainsi, «en 1762 et 1763, les traités de Fontainebleau et de Paris» divisent la Louisiane française, poursuit-elle. «La Grande-Bretagne [reçoit] la partie à l’est du Mississippi et l’Espagne [reçoit] la Nouvelle-Orléans et la rive occidentale.» Dès lors, le nom de Louisiane est réservé à la colonie espagnole.
Mais dans le sillon de la Révolution française de 1789, «une série de pétitions d’habitants de la Louisiane demandant sa réunion à la France parvient au gouvernement français», relate Cécile Vidal. Et finalement, de nouvelles négociations avec l’Espagne débouchent, en octobre 1800, sous le consulat de Napoléon Ier, sur la signature du traité secret de San Ildefonso, qui permet à la France de récupérer la Louisiane.
Sauf que cet accord prévoit une rétrocession, et non pas une vente, de l’Espagne à la France. Aucune somme d’argent n’a été versée en contrepartie. Comme le rapporte l’ouvrage Histoire de l’Amérique française, coécrit par Cécile Vidal et son confrère Gilles Havard, le roi d’Espagne Charles IV obtient uniquement «un agrandissement du duché de Parme».
Outre le fait que la France a avant tout acquis la Louisiane par une conquête physique, elle l’a donc ensuite récupérée – de façon très brève – par une rétrocession, et non un achat.
Une vente contre 16 millions de dollars
La France, par ailleurs, ne récupérera jamais vraiment la Louisiane. Car ce traité de San Ildefonso est vu d’un mauvais œil par le président des Etats-Unis de l’époque, Thomas Jefferson : «[Napoléon] Bonaparte sur le Mississippi, c’est la menace d’un empire colonial français aux portes des Etats-Unis», relève le site de l’ambassade de France aux Etats-Unis.
Jefferson dépêche alors des diplomates en France pour négocier avec Napoléon 1er. Le Premier consul, qui sait que «la guerre menace de reprendre avec la Grande-Bretagne» et veut empêcher qu’elle «ne s’empare de la Nouvelle-Orléans et de la vallée du Mississippi», accepte donc de vendre la Louisiane.
Le 30 avril 1803, par un traité signé à Paris, la France et les Etats-Unis de Jefferson s’accordent sur une cession de la Louisiane contre «la somme de 60 millions de francs». Soit 16 millions de dollars de l’époque, auxquels s’ajoutent quelques millions d’annulation de dettes.
Paris qui, le temps de faire appliquer le texte conclu avec l’Espagne, n’avait repris possession de la Louisiane que le 30 novembre 1803, remettra ainsi le territoire aux Etats-Unis trois semaines plus tard (le 20 décembre). Quinze Etats américains seront ensuite formés, entre 1812 et 1907, sur cette bande de terre grande comme cinq fois l’Hexagone.
https://www.liberation.fr/checknews/la- ... 2UVOSULOU/

Réagissant aux craintes suscitées par les velléités américaines d’acquisition du Groenland, l’animatrice de CNews a renvoyé la France à son propre passé colonial. Sans manquer de réécrire en partie l’histoire.
Après l’opération militaire au Venezuela, haro sur le Groenland ? Mercredi 7 janvier, la Maison Blanche faisait savoir que le président américain discutait «activement», avec ses équipes, d’un «achat» de l’île arctique, actuellement sous tutelle danoise. Une annonce qui n’a fait qu’alimenter les inquiétudes exprimées par les Etats-membres de l’UE.
D’après Christine Kelly, cependant, les prises de position européennes seraient tout bonnement hypocrites. L’animatrice de CNews a ainsi déploré, sur X, qu’«acheter le Groenland» soit un «gros mot aujourd’hui», alors qu’«on se souvient quand la France a acheté […] la Louisiane avant de la revendre».
La «Louisiane» que Christine Kelly évoque correspond à une grande partie du territoire américain que la France a possédée quelques décennies aux XVIe et XVIIe siècles (et non à la Louisiane actuelle, qui est l’un des cinquante Etats américains). Cet immense espace, qui s’étalait du golfe du Mexique à la frontière du Canada, a-t-il été «acheté», puis revendu, par la France ? Cette analyse est a minima inexacte.
Une rétrocession conclue en 1800
A l’origine, une expédition menée en 1682, au nom de Louis XIV, par René-Robert Cavelier de La Salle, permet à la France de prendre possession des deux rives du fleuve Mississipi. Le pays conquis est alors dénommé «Louisiane». Mais la colonie n’est réellement fondée qu’en 1699 par des officiers de la Marine, toujours pour le compte du Roi-Soleil.
Quelque six décennies plus tard, «une série de désastres militaires» contraignent le royaume de France «à des cessions territoriales en Amérique du Nord», retrace Cécile Vidal, directrice d’études à l’EHESS et membre du Centre d’études nord-américaines. Ainsi, «en 1762 et 1763, les traités de Fontainebleau et de Paris» divisent la Louisiane française, poursuit-elle. «La Grande-Bretagne [reçoit] la partie à l’est du Mississippi et l’Espagne [reçoit] la Nouvelle-Orléans et la rive occidentale.» Dès lors, le nom de Louisiane est réservé à la colonie espagnole.
Mais dans le sillon de la Révolution française de 1789, «une série de pétitions d’habitants de la Louisiane demandant sa réunion à la France parvient au gouvernement français», relate Cécile Vidal. Et finalement, de nouvelles négociations avec l’Espagne débouchent, en octobre 1800, sous le consulat de Napoléon Ier, sur la signature du traité secret de San Ildefonso, qui permet à la France de récupérer la Louisiane.
Sauf que cet accord prévoit une rétrocession, et non pas une vente, de l’Espagne à la France. Aucune somme d’argent n’a été versée en contrepartie. Comme le rapporte l’ouvrage Histoire de l’Amérique française, coécrit par Cécile Vidal et son confrère Gilles Havard, le roi d’Espagne Charles IV obtient uniquement «un agrandissement du duché de Parme».
Outre le fait que la France a avant tout acquis la Louisiane par une conquête physique, elle l’a donc ensuite récupérée – de façon très brève – par une rétrocession, et non un achat.
Une vente contre 16 millions de dollars
La France, par ailleurs, ne récupérera jamais vraiment la Louisiane. Car ce traité de San Ildefonso est vu d’un mauvais œil par le président des Etats-Unis de l’époque, Thomas Jefferson : «[Napoléon] Bonaparte sur le Mississippi, c’est la menace d’un empire colonial français aux portes des Etats-Unis», relève le site de l’ambassade de France aux Etats-Unis.
Jefferson dépêche alors des diplomates en France pour négocier avec Napoléon 1er. Le Premier consul, qui sait que «la guerre menace de reprendre avec la Grande-Bretagne» et veut empêcher qu’elle «ne s’empare de la Nouvelle-Orléans et de la vallée du Mississippi», accepte donc de vendre la Louisiane.
Le 30 avril 1803, par un traité signé à Paris, la France et les Etats-Unis de Jefferson s’accordent sur une cession de la Louisiane contre «la somme de 60 millions de francs». Soit 16 millions de dollars de l’époque, auxquels s’ajoutent quelques millions d’annulation de dettes.
Paris qui, le temps de faire appliquer le texte conclu avec l’Espagne, n’avait repris possession de la Louisiane que le 30 novembre 1803, remettra ainsi le territoire aux Etats-Unis trois semaines plus tard (le 20 décembre). Quinze Etats américains seront ensuite formés, entre 1812 et 1907, sur cette bande de terre grande comme cinq fois l’Hexagone.
https://www.liberation.fr/checknews/la- ... 2UVOSULOU/
