La cour d'appel de Paris se prononce ce mercredi sur le licenciement pour faute grave d'une ex-salariée voilée. Quelle que soit la décision, la crèche déménagera courant 2014 dans une ville voisine. L'Express a rencontré la directrice et fondatrice de cette structure unique en France.
Chanteloup-les-Vignes un jour de novembre. Un vent glacial balaye les larges rues et avenues qui mènent au 12, place du Trident. Au cœur d'un ensemble de barres d'immeubles à trois étages, une tâche bleu roi est emprisonnée: Baby-Loup. La crèche associative, ouverte 24h/24 et 7j/7, y vit ses dernières heures chantelouvaises. Le 31 décembre, personnel et enfants quitteront les locaux historiques de cette structure unique en France, créée en 1991. Direction Conflans Saint-Honorine - où la nouvelle crèche ne devraient pas voir le jour avant début mars.
Une migration "nécessaire" après le tourbillon juridique et médiatique dans lequel Baby-Loup a été emporté à en croire ses têtes dirigeantes, réunies autour d'une table dans l'arrière-cuisine. En cause: le licenciement pour "faute grave" d'une salariée voilée en 2008 qui avait relancé le débat sur la laïcité. "Depuis cinq ans, nous vivons au rythme d'une procédure juridique", synthétise la directrice et fondatrice Natalia Baleato.
Un "conflit de loyauté"
Une bataille de procédure aux multiples rebondissements. Après l'avis défavorable pour la crèche de la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde), naît de l'"animosité" de la part de certains habitants et familles du quartier. Malgré tout, se souvient la responsable, "l'équipe a eu le courage de venir travailler". Puis les Prud'hommes valident le licenciement de Fatima Afif. "On a continué à être menacés, harcelés et insultés mais on avait la loi de notre côté", commente Natalia Baleato.
La "faute grave" est confirmée en appel, les tensions s'apaisent, pour reprendre de plus belle avec l'arrêt de la Cour de cassation du 19 mars, qui annule le jugement (sur la forme) et renvoie l'affaire devant la cour d'appel de Paris. Un véritable "coup de massue", se remémore Patricia Gomis, directrice adjointe. Séparer les enfants pour manger, pour jouer, viande hallal, pas de porc, ni de piscine... Ces requêtes deviennent le lot quotidien de crèche. "Les habitants de Chanteloup ont interprété l'arrêt comme un désaveu pour Baby-Loup, comme si la salariée avait raison", poursuit la directrice.
Dès lors, les salariés assurent ne plus être en mesure de travailler correctement. "Je passe mon temps à justifier le règlement intérieur, se plaint Patricia Gomis qui gère les inscriptions. Ma mission n'est pas défendre la laïcité sur le territoire français ni de convaincre les gens que la crèche doit être neutre et laïque." "Aujourd'hui, localement, ce n'est plus possible de défendre le vivre ensemble cher à Baby-Loup", surenchérit la fondatrice de l'établissement. Même faire une pause cigarette est compliqué, raconte le personnel, qui assure être la cible de jets de tomates, d'oeufs et de "Salope!" et autres "Baby-Loup, on aura ta peau", lancés depuis les fenêtres des appartements voisins. "On est solidaires de l'ambiance qu'il y a sur le territoire, explique le chargé de développement de l'association Julien Taffoureau. Si elle est délétère ou morose, nous sommes les premiers touchés."
La ville d'à côté, c'est déjà un autre monde
Face à ces tensions, le déménagement a été voté à une large majorité. "La seule alternative à la fermeture, c'est de décaler la crèche assez loin pour qu'on ne soit pas enfermé dans cette enclave territoriale et en même temps assez près pour que les familles puissent nous suivre", résume-t-il. Les parents aux horaires décalés - pompiers, hôtesses de l'air, cuisiniers... - amèneront leurs enfants à Conflans Sainte-Honorine. Les autres, les Chantelouvais, mettront leurs progénitures dans la structure que la municipalité a promis de mettre en place, en remplacement.
Mais quatre stations de train suffiront-ils à mettre fin à l'agressivité ambiante? "Chanteloup-les-Vignes est une République à part entière. La ville d'à côté, c'est déjà un autre monde", analyse l'adjointe. "C'est la loi du quartier qui joue, ajoute le chargé de développement. Ceux qui sortent d'ici sont vus par tout le monde, or aujourd'hui on ne peut pas s'associer à Baby-Loup sans avoir des reproches." Ce "conflit de loyauté" ne s'exportera pas jusqu'à Conflans Sainte-Honorine, devine Natalia Baleato.
Fatima sort de son silence
Ce mercredi, donc, la cour d'appel de Paris rend son arrêt sur le licenciement de Fatima Afif, 44 ans, revenue de congé parental voilée, ce qu'interdit le règlement intérieur de la crèche. En fonction de la teneur de cette décision, les derniers jours de Baby-Loup à Chanteloup-les-Vignes pourraient être plus ou moins pénibles. Jusqu'au 31 décembre "ça risque d'être difficile", met en garde la fondatrice de la crèche associative. "Si on perd, notre existence à Chanteloup est considérée comme illégitime, et si on gagne, on attise les haines et la violence en restant sur le territoire." Que le licenciement soit validé ou non, Baby-Loup a localement perdu sa légitimité.
Celle par qui le scandale est arrivé, Fatima, restée muette durant toute la procédure, a accordé une interview au Nouvel Observateur la semaine dernière. "J'ai toujours porté le foulard à Baby-Loup comme bon me semblait", confie-t-elle à l'hebdomadaire. "C'est vrai, il lui arrivait de le porter, concède Patricia Gomis, mais à l'insu de la direction." Dénonçant la "dictature Baleato", l'ex-salariée assure que "le voile que [la directrice] défendait autrefois était soudain devenu le grand problème".
"Dans ce type de situation, chacun dit sa vérité", dissèque la fondatrice. "La contre-histoire qui consisterait à réduire l'affaire à un conflit entre deux femmes, c'est une vue de l'esprit, ça n'a jamais été le cas, décrypte le trésorier de l'association, Didier Cros. La question, c'est 'qui a intérêt à monter ces deux femmes l'une contre l'autre?' (...) Il y a un travail de sape et c'est ni Baby-Loup, ni Mme Afif, qui attise ce comportement." Fatima, elle, se dit prête à aller "jusqu'à la Cour européenne, s'il le faut". "Il ne faut pas désespérer. Dans toute crise, il y a des opportunités, raisonne Natalia Baleato. La nôtre, c'est le déménagement."