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Police et société : des relations conflictuelles "
Quelques extraits de l'analyse de Jean-Claude Monet Chercheur au Centre d’analyse et d’intervention sociologique (CNRS-CADIS)
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Depuis que l’on a pris, dans les sociétés occidentales, une claire conscience des problèmes d’intégration sociale qui se posaient aux minorités ethniques, une attention particulière s’est portée sur le rôle positif ou négatif des pratiques policières dans ce domaine. Sous l’influence des mouvements de défense de ces minorités, s’est peu à peu diffusée une sorte de lieu commun voulant que la police constitue une institution dont l’orientation générale était nécessairement raciste, que ce soit en raison de son mode de fonctionnement, en raison des personnalités qu’elle attire dans ses rangs, ou de la culture professionnelle qu’elle secrète.
Les développements de la sociologie de la police [1] d’un côté, et de la sociologie du racisme de l’autre [2], ont montré que si les affirmations des militants de l’antiracisme n’étaient pas toujours infondées, du moins méritaient-elles d’être précisées et approfondies.
En bref, il est apparu qu’on ne pouvait pas expliquer tous les problèmes relationnels entre policiers et minorités ethniques en affirmant l’existence de préjugés racistes chez les policiers, mais que, dans la mesure où ces préjugés existaient effectivement, c’est cette existence qui devait être expliquée. Autrement dit, les choses sont plus complexes qu’on ne le pensait dans ce domaine, et il est aujourd’hui clair que les manifestations du « racisme policier » ne peuvent pas être expliquées uniquement par des éléments spécifiques à l’institution policière, comme si la police était une sorte d’île isolée au milieu de l’océan, et comme si les policiers n’étaient pas au centre d’un certain nombre de contradictions fondamentales qui traversent aujourd’hui nos sociétés.
Les rapports conflictuels entre policiers et « immigrés » [3] apparaissent surtout dans ces espaces urbains en crise, situés à la périphérie d’un certain nombre de grandes villes - et, au premier chef, de Paris.
Au-delà des descriptions morphologiques et démographiques que l’on a pu en faire, ces espaces se caractérisent comme des lieux de concentration, au sens où sont condamnées à y vivre, sans guère d’espoirs d’en sortir, des populations hétérogènes qui, si elles le pouvaient, iraient habiter ailleurs [4]. À côté de minorités d’immigrés souvent très massives, parfois de l’ordre de 30 à 40 %, résident dans ces ensembles d’habitations des populations d’origine française qui vivent cette cohabitation inter-ethnique d’autant plus mal qu’elle est pour eux le signe d’un déclin social irréversible. T
out un ensemble de plaintes, de rancœurs et de frustrations viennent alimenter un racisme de petits-blancs qui s’exprime à travers la dénonciation de pratiques culturelles, de modes de vie, non seulement différents des normes françaises, mais soupçonnées de vouloir supplanter, avec la bénédiction des autorités, les coutumes et les traditions nationales. En bref, non seulement ces étrangers sont inassimilables, non intégrables dans la nation comme les immigrations d’origine européenne antérieures, mais, en plus, ils sont responsables des problèmes d’emploi, de la dégradation du cadre de vie, de la faillite chronique des systèmes de protection sociale, etc.
Ce racisme populaire trouve de larges échos dans le monde policier. Cela tient pour une part à des raisons professionnelles, car les policiers ont le sentiment qu’il leur est de plus en plus impossible de conduire des interventions normales dans des cités de plus en plus nombreuses, qui prennent des allures de jungle, où même des médecins sont dévalisés, les pompiers accueillis à coups de pierre, et d’où sortent périodiquement des bandes qui n’hésitent pas à aller attaquer des bureaux de police, sans parler des gardes privées chargées de la sécurité des grands magasins.
Un sentiment de déclin social
Mais ce « racisme policier » s’alimente également au fait qu’il est assez fréquent que, dans la région parisienne ou certaines grandes villes comme Marseille, les policiers vivent eux-mêmes dans ces quartiers. Non seulement, ils partagent avec la population d’origine française des conditions de vie difficile, mais, de plus, eux et leurs familles sont souvent stigmatisés comme « policiers » avec les inconvénients que cela peut provoquer.
Ces policiers partagent donc avec leurs compatriotes, qui sont également leurs voisins dans ces quartiers, un sentiment de déclin social que renforce encore le faible niveau - qu’ils pensent constater - des établissements scolaires de ces secteurs à forte concentration d’immigrés, dans lesquels ils sont contraints de placer leurs enfants.
D’un autre point de vue, il suffit de donner quelques instants la parole à des policiers pour s’apercevoir à quel point est enracinée, chez eux, la conviction que la délinquance urbaine à laquelle ils sont confrontés est à 90 % le fait des jeunes habitant les banlieues populaires des grandes villes, englobés pêle-mêle dans la catégorie d’« immigrés ».
Le point important ici, est de percevoir que la vision négative que les policiers ont des « immigrés » ne s’enracine pas dans un sentiment de supériorité raciale ou culturelle - contrairement à ce que l’on a pu observer aux États-Unis ou en Grande-Bretagne - mais d’abord dans un phénomène de saturation.
Les policiers disent ainsi communément que lorsqu’on entre dans la police on n’est pas raciste, mais qu’on le devient à force d’avoir affaire sans cesse avec la même « clientèle ».
On n’entrera pas ici dans le débat sur la question de savoir dans quelle mesure les logiques policières passent aisément d’une différenciation de type statistique - une proportion statistiquement anormale de délinquants habite dans tel quartier - à une discrimination fondée sur des critères extra-professionnels - tous les habitants de ce quartier ayant moins de vingt-cinq ans sont automatiquement suspects. Faisant la part généreuse aux argumentations policières, on admettra que se développent effectivement, ces dernières années, des formes de comportements inquiétantes et qui - même s’il convient d’éviter toute généralisation abusive - donnent quelque consistance aux griefs des policiers contre des groupes sociaux enfermés dans des secteurs urbains qui semblent entrer dans une spirale de déclin et se transformer en territoires anomiques.
S’il est excessif de dire - comme le font parfois les journalistes - qu’il existe des quartiers interdits à la police, il est vrai que, dans certains secteurs, toute intervention policière court le risque d’être assaillie depuis les balcons des immeubles par des jets de bouteilles, ou de chariots des grands magasins. D’une façon générale, toutes les manifestations de l’autorité policière (contrôle de motocycliste, perquisition dans des domiciles, intervention pour tapage nocturne) sont susceptibles de provoquer des incidents plus ou moins violents. Il apparaît ainsi que l’autorité traditionnelle du policier revêtu de son uniforme et dépositaire de la loi, ne parvient plus à s’imposer par elle-même, notamment devant les jeunes générations issues de l’immigration, et que, face à ces difficultés, les policiers pensent souvent n’avoir d’autre choix que d’abandonner le terrain, ou alors de faire intervenir des renforts avec le risque de radicaliser encore davantage une situation tendue.
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Un malaise focalisé sur les « immigrés »
Le ressentiment des policiers à l’égard des « immigrés » s’alimente au sentiment d’une impuissance croissante à maintenir l’ordre à partir de leurs ressources d’autorité traditionnelle.
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Au cœur de cette démotivation, les policiers craignent avant tout les incidents dont ils se verront imputer la responsabilité à travers des accusations de comportement racistes, qui seront développés par les gens qu’ils contrôlent, accusations reprises par les associations de défense des immigrés et amplifiées par la presse. À partir de cette amplification médiatique, la fragilité des autorités politiques, administratives, judiciaires et policières vont faire redescendre des demandes d’explication en cascade et, face à ces suspicions qui se tournent vers lui, le policier a le sentiment d’être seul et abandonné par une hiérarchie dont il attend normalement qu’elle le protège des curiosités intempestives du monde extérieur.
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