En Russie, l’heure est à la dénonciation des opposants à « l’opération spéciale »
Sur les réseaux sociaux, des pages spéciales recensent des centaines de contributions, des portes d’appartement sont taguées de la lettre « Z », le nouveau signe de ralliement au pouvoir, ou du mot « traître ».
Par Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)
Publié aujourd’hui à 20h03

A Moscou, dans une rue est affichée la lettre « Z », le nouveau signe de ralliement au pouvoir, le 30 mars 2022. AP
Comment ne pas répondre à cœur ouvert à des adolescentes qui viennent vous trouver, désemparées, à la fin d’un cours ? C’est probablement ce que s’est dit Irina Guen, professeure d’anglais dans une école de Penza, en Russie centrale, quand deux de ses élèves de huitième classe (l’équivalent de la 3e) lui ont demandé pourquoi les compétitions sportives auxquelles elles devaient participer en Europe étaient annulées.
Les deux adolescentes avaient-elles prévu de piéger leur professeure ? Ou bien, choquées par sa réponse, ont-elles allumé un dictaphone en cours de conversation ? Seule chose certaine, la réponse donnée, ce 18 mars, par la professeure de 55 ans ne correspond pas au canon des instructions données par le ministère de l’éducation dès le début de « l’opération spéciale » contre l’Ukraine.
Extrait :
« Tant que la Russie ne se comportera pas de manière civilisée, cela durera éternellement, explique Mme Guen à ses élèves. Ils ont commencé à bombarder l’Ukraine occidentale… Ils voulaient aller jusqu’à Kiev, renverser Zelensky, son gouvernement… C’est un Etat souverain, vous comprenez ?
– Nous ne connaissons pas toutes ces nuances !
– C’est bien le problème, vous ne savez rien. Je regarde cent, deux cents sources différentes, et vous, pas une seule… Nous vivons dans un régime totalitaire, celui qui pense autrement est un criminel d’opinion. On finira tous par prendre quinze ans. A commencer par moi, d’ailleurs, je vais prendre quinze ans… »
Cette peine n’est pas citée au hasard : une loi spécialement adoptée début mars punit la diffusion de « fausses nouvelles » sur l’armée ou « discréditant » son action jusqu’à quinze ans de prison. Or, le problème est que, avant d’atterrir entre les mains du site d’information Baza, l’enregistrement avait été envoyé directement à la police locale… par les deux sportives en herbe (l’une pratique le karaté, l’autre la natation).
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Pour ne pas risquer de poursuites, Baza s’abstient d’ailleurs de citer l’ensemble de la conversation. Il y serait également question du rôle des séparatistes du Donbass dans le déclenchement du conflit, de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, du vol MH17 abattu au-dessus de l’Ukraine la même année, de la situation actuelle à Marioupol… Conciliante, l’enseignante conclut : « Bien sûr que c’est injuste, vous n’y êtes pour rien. Mais nous sommes un Etat paria. Nous sommes la Corée du Nord. (…) Non, en juillet, rien n’aura changé. Tu pourras peut-être aller en République populaire de Louhansk, là-bas aussi ils font du karaté… »
« Diffusion de fausses nouvelles »
Douze jours plus tard, mercredi 30 mars, des policiers sont venus chercher Irina Guen à son domicile. L’enseignante s’est vu signifier l’ouverture d’une enquête pour « diffusion de fausses nouvelles », en vertu d’un alinéa qui prévoit non pas quinze, mais dix ans de prison.
Cet épisode, certes extrême et qui rappelle les exploits du petit Pavlik Morozov, écolier soviétique élevé au rang de mythe pour avoir supposément dénoncé son père, n’est pas isolé. L’heure est bel et bien, en Russie, à la dénonciation de ceux qui osent dire leur opposition à « l’opération militaire spéciale ».
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Avant même l’appel du président russe, Vladimir Poutine, le 16 mars, à lutter contre la « cinquième colonne », la chasse aux « traîtres » s’est organisée. Sur les réseaux sociaux, Telegram en particulier, des pages dédiées comptent des centaines de contributions, où les positions « antiguerre » d’anonymes ou de personnalités s’affichent, accompagnées d’insultes et d’appels à saisir la police.
Impossible de savoir s’il s’agit d’initiatives spontanées ou, comme souvent, d’agissements de groupes radicaux téléguidés. Le parti politique Russie juste, codirigé par l’écrivain Zakhar Prilepine, a lancé son propre site, dévolu à la traque des « nuisibles ». Des consignes similaires ont été passées dans des universités pour détecter les professeurs jugés déloyaux.
Visite de la police
Ces dénonciations ne débouchent pas toujours sur des actions judiciaires mais contribuent à un climat violent. Des dizaines de personnalités citées sur ces pages ont ainsi vu leurs portes d’appartement taguées de la lettre « Z », le nouveau signe de ralliement au pouvoir, ou du mot « traître ». Parmi les dernières victimes, Oleg Orlov, le dirigeant historique de l’organisation de défense des droits de l’homme Memorial, dissoute, ou Alexeï Venediktov, rédacteur en chef de la radio Echo de Moscou, dont la diffusion est aujourd’hui suspendue. En plus des tags habituels, ce dernier a eu droit à une tête de porc déposée sur son paillasson et à un autocollant « truie juive ».
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Des particuliers qui avaient affiché des signes de soutien à l’Ukraine (rubans ou lampes jaune et bleu) ont aussi été dénoncés par des voisins, entraînant à chaque fois, au minimum, une visite de la police. Le 1er avril, une femme a prévenu la police que sa voisine de métro regardait sur son smartphone une vidéo du président ukrainien Volodymyr Zelensky. La journaliste Svetlana Prokopieva a de son côté fui la Russie après une perquisition musclée, elle-même motivée par une dénonciation. Même l’ex-députée Natalia Poklonskaïa, figure du ralliement de la Crimée à la Russie, dit avoir été dénoncée après la publication d’un dessin d’enfant appelant à la paix.
Messages codés
Les organes de l’Etat font tout pour encourager la tendance. Dès la mi-mars, les habitants de la région de Kaliningrad ont commencé à recevoir des SMS appelant à dénoncer les citoyens hostiles à « l’opération spéciale ». Les messages émanaient du ministère des situations d’urgence, canal habituellement utilisé pour avertir des tempêtes ou de vents violents. Le site d’information en ligne Mediazona a identifié des initiatives similaires dans six autres régions.
En tout, plus de quatre cents affaires ont été ouvertes au titre de la loi sur les « fausses nouvelles » ou la « discréditation » de l’armée, les condamnations se limitant le plus souvent, pour l’heure, à des amendes.
Les enquêteurs ne disposent pas toujours d’un matériel aussi fourni que dans le cas de la volubile professeure Irina Guen. Plusieurs cas concernent par exemple des individus sortis dans la rue avec des pancartes mystérieuses – « xxx xxxxx » ou « Deux mots », autant de messages codés que les initiés (russophones) décodent comme « Non à la guerre ». A Rostov-sur-le-Don, une jeune femme a écopé de huit jours de prison pour s’être tenue avec une feuille blanche et vierge devant un bâtiment administratif.
A Moscou, une autre manifestante a reçu 50 000 roubles d’amende (520 euros) pour une pancarte proclamant : « Le fascisme ne passera pas ». Le tribunal du quartier de Tverskaïa, qui l’a condamnée, a vu dans ce message une « discréditation évidente de l’action des forces armées de la Fédération de Russie ».