Gilets jaunes, «Bloquons tout»… Alexandre Jardin n’a pas tort d’invoquer les gueux, mais «bloquer tout» ne servira que si on sort les cahiers de doléances et que l’on cesse de nourrir le sentiment de vengeance sociale, estime le sociologue Willy Pelletier.
Les colères populaires ne se refusent pas. Elles se comprennent − en tous sens du mot. Et si l’on s’y mêle, l’activité commune, les proximités font souvent bouger les visions des divisions du monde social. Parfois réacs au départ, peu à peu, elles changent.
J’habite entre l’Aisne et l’Oise. Dans les villages alentour, 75 % de votes sont pour le Rassemblement national (RN). Des maisons à vendre, des habitants sous le seuil de pauvreté, souvent retraités ou autoentrepreneurs aux chantiers incertains.
Alors, fatalement sur les ronds-points gilets jaunes, au début, il y avait pas mal de drapeaux bleu-blanc-rouge, et des «gueulantes» contre les «casoces», les «bougnouls», le manque d’autorité, les femmes qui «veulent tout prendre au bonhomme», les écolos qui «connaissent rien mais faut plus de bagnoles».
Jordan était comme ça. Autoentrepreneur plombier, 26 ans, sortant d’une rupture «avec une nana sans respect». Il restait parmi sa bande de potes, parlait des fesses des filles et comment celle-ci devait être bonne ou pas. La première fois qu’on a causé,
il a dit qu’il aimait pas «des Arabes et même un noir» sur le rond-point, «parce que la France, c’est quoi, un dépotoir ?».
La nuit, avec ses potes, ils fonçaient, course de bagnole, «180 sur la nationale, tu vois le mec qu’en a». Bref, un «con» (selon nos catégories), «facho irrécupérable» diraient ceux qui imaginent la fascisation du pays.
Faut-il ostraciser d’emblée ?
Au rond-point, nous étions douze à faire des tâches pour qu’il soit vivable. Jordan, au lieu de rentrer chez lui seul, en était. Ensemble, on allait aux courses, ravitailler les barbecues. On cherchait du bois pour le brasero. On vidait les poubelles, lavait la vaisselle. On parcourait les ronds-points voisins. Il y avait Gilles, un vigile colleur d’affiches RN, Rémi, Rayan, Younès et Ali, deux syndicalistes, Viviane, Nadine, Malika qui cherchait un poste d’aide-soignante.
Jordan parlait à Malika. Et ils riaient, surtout lui. Il regardait au planning quand elle viendrait. Il s’incrusta chez ses parents, prétextant qu’il y avait sûrement des fuites de tuyaux dans cette vieille maison. Eux jamais n’en avaient vu.
Malika et Jordan sont tombés in love. Ils ont deux enfants maintenant, 4 et 2 ans.
Jordan voit plus ses potes, qui ne savent pas que le «problème, c’est que les riches prennent tout, pas les immigrés, ils ont rien, ils sont comme nous».
Il fait du foot avec les frères de Malika, dans une équipe de jeunes noirs. Il ne roule plus à toute blinde ; «t’arrive à la même heure et avec des gosses, tu vois plus pareil». Il covoiture. Il fait un potager, donne des carottes, des tomates.
Il dit qu’il va s’inscrire à une Amap, parce qu’ils «sont pas cons les écolos, c’est mieux de s’entraider».
Tous ne sortirent pas changés comme Jordan du rond-point, mais un certain nombre. Gilles aussi ne vote plus RN. Fallait-il ostraciser d’emblée ces semi-fachos ou avec eux, se salir les mains dans les cendres de barbecue ?
En monde rural pauvre, les vies sont en guenilles, les gens sont méprisés. Aussi, l’écrivain Alexandre Jardin, initiateur du mouvement les #Gueux, d’abord contre les ZFE, puis contre l’électricité trop chère et les lobbys du renouvelable, n’a pas tort d’invoquer ce mot. Il n’a pas tort d’aller à leur côté, c’est très nécessaire. A condition de ne pas rétrécir comme il le fait, leurs malheurs à la seule ségrégation spatiale que conjurerait la voiture individuelle dérégulée.
La ségrégation spatiale n’est pas le seul malheur
La situation est pire. D’abord, en monde rural pauvre, toujours plus de gens, surtout des femmes, n’ont plus de voitures. On les voit sur les départementales, sacs de courses aux bras, marcher des kilomètres, ou en mobylette. Ce sont des réseaux de cars qu’il leur faut, des trains irriguant les départements, avec gratuité des transports, et des aides pour accéder à des autos «propres». La ségrégation spatiale n’est pas le seul malheur. Se focaliser sur elle seule rend les autres invisibles, quand tous les malheurs sont liés.
Il faut des emplois qui ne soient pas jetables et au smic. Et des logements isolés pour que les factures d’électricité ne flinguent pas le porte-monnaie. Et des services publics qui aident au lieu d’être démantelés et réorientés vers la traque des coûts et des pauvres vus comme fraudeurs. Et des commerces à proximité. Et des collectifs de travail stables où se dé-singularisent les malheurs désormais vécus isolés, chacun sa merde. Et des médecins, des hôpitaux publics soustraits à la rentabilité financière immédiate. Les vies et les malheurs ne se découpent pas.
Les changer suppose d’appréhender quelle économie les engendre. Quelles fortunes, quels actionnaires, profitent des flots d’infortunes ? Quel nouveau mode de propriété et de management des entreprises ? Quelle fiscalité ? La bureaucratie, voilà l’ennemi, dit Alexandre Jardin. Antienne LR ou RN : la haine des fonctionnaires. Les amalgamant, elle occulte comment la noblesse neuve qui gouverne l’Etat, travaille à transformer le public en privé bis : cette Noblesse manageriale publique-privée, issue des business school, dont les carrières exigent des va-et-vient entre privé et public. Sans cerner d’où provient la pauvreté populaire, on attise la colère sans pouvoir l’éteindre. Cela alimente les votes de vengeance sociale qui font les scores RN.
Alexandre Jardin glorifie la voiture, cet encapsulement qui isole, chacun dans sa boîte. Alors qu’en monde rural pauvre, c’est justement le chacun seul qui fait fantasmer les autres comme menace. Et qu’il faut d’urgence recréer des espaces communs d’échanges, de solidarités. Car, pour l’instant, s’écroulent les lieux collectifs qui généraient une définition solide de son identité propre. Classes, églises, fanfares, etc. ferment. Les «entre-soi» ruraux s’effondrent et avec eux, l’estime de soi qu’ils nourrissaient. La seule «identité positive» qui reste est nationale : «être Français».
Bloquer tout servira, si en sort des cahiers de doléances des gueux. Par en bas, une évaluation générale de leurs besoins. Où l’on saisira, chemin faisant, que la France des bourgs et des tours ont mêmes besoins. Et besoin de respects. Au lieu que le racisme de classe s’ajoutant au racisme systémique envers les racisé·es, renvoie au même paquet d’illégitimités les gueux blacks-blancs-beurs ; ensauvagés comme nouveaux barbares pour la jeunesse des quartiers, ou considérés crétins rustauds réacs si ruraux, ils ont le mauvais goût de clamer leurs colères face aux vies intenables et aux avenirs interdits.
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