Quoi de neuf docteur ?
Deux parlementaires, médecins de profession, ont servi de courroie de transmission aux professionnels de santé. Il s’agit de Joëlle Mélin (Bouches-du-Rhône) et de Thierry Frappé (Pas-de-Calais), inconnus du grand public, mais suffisamment introduits au sein de la corporation médicale pour s’en faire les discrets porte-voix lors des débats techniques sur le PLFSS. Au total, une trentaine d’amendements téléguidés par des syndicats et organisations professionnelles ont été déposés par les élus RN. En revanche, leur issue est plus qu’incertaine tant la fragmentation de l’échiquier politique complique leur adoption lors des échanges au Palais-Bourbon.
Tous les corps de métier ou presque ont eu droit à leur amendement. Les pharmaciens ont été particulièrement choyés, à l’instar de l’Union de syndicats de pharmaciens d’officine (USPO). Ainsi, Joëlle Mélin a déposé un texte pour lutter contre la fraude aux médicaments en imposant une prescription par voie électronique pour ceux supérieurs à 300 euros. Une autre mesure prévoit de « renforcer l’accès aux soins par le maintien d’un maillage territorial d’officine pharmaceutique ». Thierry Frappé a emboîté le pas de sa collègue en défendant, lui, les intérêts de l’Association nationale des étudiants en pharmacie de France (ANEPF).
Soucieux de flatter ces corps intermédiaires, influents relais d’une partie non négligeable de leur électorat, les députés RN ont repris leurs revendications écrites. La liste est longue des amendements travaillés à quatre mains. On pourrait citer, pêle-mêle, ceux co-produits avec le Syndicat national de l’orthopédie française (SNOF), la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), la Fédération hospitalière de France (FHF), le réseau Unicancer, le Syndicat national des radiothérapeutes oncologues (SNRO) ou encore le Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF). Contactées, certaines de ces organisations se défendent d’avoir ciblé le RN pour porter leurs revendications. Le président de la CSMF, Franck Devulder, déclare ainsi avoir adressé des propositions d’amendements à l’ensemble des députés de la commission des affaires sociales, sans avoir eu d’échanges au préalable avec Thierry Frappé.
La défense de ces mesures sectorielles dessine en creux le rapprochement opéré par le Rassemblement national avec des organismes qui cultivaient jusqu’à présent une certaine distance avec l’extrême droite. Des contacts ont également pu être noués à l’échelon local. Preuve en est avec l’amendement déposé par Lionel Tivoli (Alpes-Maritimes) et Franck Allisio (Bouches-du-Rhône) qui sont par ailleurs élus d’opposition à la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Un détail qui a son importance : le duo s’est ainsi fait le relais d’une proposition de l'Ordre des médecins de PACA, revendiquée comme tel, en vue de « remettre le médecin traitant au cœur du parcours d'accompagnement préventif ».
Le président de l’instance, le médecin Hervé Cael, dément tout lien avec les députés RN, assurant à Blast qu’il ne les a pas saisis et qu’il s’agit là d’un «amendement démagogique», voyant dans cette manoeuvre une «récupération politique» sur un sujet qui n’émane pas du Conseil régional de l’ordre.
Dans la roue des labos
Dans un autre registre, à l’opposé cette fois-ci des aspirations du « terrain », Thierry Frappé s’est posé en soutien de l’industrie pharmaceutique. Selon nos informations, l’élu calaisien a déposé en commission un amendement favorable au Gemme, lobby qui regroupe les industriels du médicament générique.
La mesure prévoit d’exclure les médicaments génériques, hybrides et biosimilaires de la clause de sauvegarde, mécanisme qui prévoit que les industriels reversent une partie de leur chiffre d’affaires lorsque les prévisions de dépenses du médicament, votées par le Parlement dans le cadre du PLFSS, sont dépassées. Cette contribution sur le CA des labos avait été conçue pour empêcher un dérapage des dépenses de sécurité sociale en cas d’augmentation imprévue de la consommation de certains médicaments. Pour les génériques, cette taxation avait atteint 120 millions d’euros en 2021 et près de 320 millions l’année suivante. Des élus d’autres bords politiques, de droite comme de gauche, ont déposé des amendements similaires. Un lobbying payant : celui du socialiste Jérôme Guedj visant à exclure les médicaments génériques de la clause de sauvegarde a été adopté ce week-end dans l’hémicycle.
Cette victoire du Gemme est le fruit d’années de combat pour échapper à cette ponction sur son chiffre d’affaires. Dans son amendement, Thierry Frappé prenait fait et cause pour le secteur, faisant valoir que « la clause de sauvegarde fait peser sur ces médicaments un poids déraisonnable qui menace la pérennité d’approvisionnement pour les patients français. » Et d’aboutir à cette conclusion : « L’exemption de la clause de sauvegarde constitue une urgence économique, fiscale et industrielle pour ces laboratoires », sans jamais nommer le Gemme, à l’origine pourtant de cette requête. Le Gemme n’a, pour l’heure, pas répondu à nos questions.
L’année dernière, Thierry Frappé avait déjà déposé un amendement identique, à la virgule près, lors des débats sur le budget de la sécurité sociale. En remontant un plus loin en arrière, en 2023, c’est Joëlle Mélin qui avait ouvert la voie des discussions avec les labos. L’élue s’était imposée en relais du secteur en déposant des amendements qui réapparaissent aujourd’hui sous la plume de son collègue. À l’époque, une conseillère au groupe RN, Sophie Dumont, avait facilité la prise de contact par sa fine connaissance du milieu, jouant les vases communicants jusqu’à son départ début 2025. Plusieurs rendez-vous avec l’industrie pharmaceutique avaient alors fuité dans une enquête du Monde.
Fait notable, Sophie Dumont a été prise la main dans le sac, à l’occasion des dernières élections législatives, pour ses liens avec le secteur. Propulsée candidate RN en Côte-d’Or, elle avait ainsi reçu un don de 750 euros de la part d’un lobbyiste du NèreS (anciennement Association française de l’industrie pharmaceutique pour une automédication responsable — Afipa), qui compte parmi ses adhérents Bayer, Sanofi ou Boiron, selon une information révélée en avril par La Lettre. Elle a depuis créé sa propre société de conseil pour faire fructifier son carnet d’adresses.
Les buralistes s’invitent à l’improviste
Dans cette foire aux lobbys, où le Rassemblement national déambule d’un stand à l’autre, un invité surprise s’est glissé dans les débats, très loin des enjeux sur la santé de la population. Le groupe RN a déposé en séance un étrange amendement qui « vise à encadrer la fabrication, la commercialisation et la fiscalité des sachets de nicotine à usage oral. » En quoi une telle mesure est-elle liée au financement de la sécurité sociale ? Cette requête correspond en fait à une demande déguisée des buralistes, avec lesquels le RN entretient des relations étroites. En voulant légaliser ces produits de substitution à la cigarette, le parti de Marine Le Pen entend confier le monopole de leur vente aux bureaux de tabac. Une véritable aubaine.
La Confédération des buralistes n’hésite pas à faire la danse du ventre auprès des parlementaires dès que l’occasion se présente, généralement lors du vote du budget en fin d’année, et le RN se montre particulièrement attentif à leurs attentes. Mais ils ne sont pas les seuls : plusieurs propositions de loi en leur faveur ont été déposées ces derniers mois par des élus du « bloc central », dont l’une portée par François Patriat (En Marche) au Sénat, et l’autre par Ludovic Mendes (En Marche) à l’Assemblée nationale. Une initiative qui finira peut-être un jour par payer même si l’amendement du RN n’a pour l’heure pas encore été discuté dans l’hémicycle.
Défenseurs auto-proclamés des « petites gens » mais grossièrement au service des lobbys :
les élus frontistes n’en sont décidément pas à une fumisterie près.
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