Hardy dirige Lutte Ouvrière. Il a dirigé des entreprises. La question est tentante: LO est-elle dirigée comme une entreprise? Hardy a pu virer des gens qui n'étaient pas en accord avec lui, exactement comme le ferait une entreprise. Il y a eu des permanents virés du jour au lendemain. J'ai également été frappé, notamment lors des congrès, par la fréquence de ses références au professionnalisme des cadres dirigeants d'entreprise.
C'est le schéma de LO?
A la base, c'est une communauté. Prenez la communauté de chirurgiens: il y a toujours le « grand patron «, le grand professionnel, le type très fort dans sa spécialité. Tout le monde va être fasciné car tout le monde ne peut pas être aussi bon que lui. Il y a inégalité et s'instaure un rapport de maître à élève. Hardy est le maître, le « bon maître «. On ne sort jamais à LO du rapport de maître à élève.
Concrètement, comment tout cela fonctionne?
Il y a deux générations de militants, ceux qui ont côtoyé Hardy et les autres. Ceux qui le connaissent ou l'ont connu en disent souvent du bien. Ceux qui en disent du mal sont ceux qui ont expérimenté le « hardysme «, un système fusionnel et dur, ne laissant pas de place au désaccord.
Hardy parle pourtant dans son livre de liberté totale de parole et de ton.
C'est vrai, en droit. Mais avec quelles conséquences, en pratique? Un exemple entre mille: en 1989, au Congrès, j'ai parlé devant 1200 personnes de la nécessité de changer le fonctionnement. A la fin, silence de mort. Seuls deux copains ont applaudi et tout le monde s'est retourné pour voir qui c'était. Petit à petit, j'ai été ostracisé. On m'a changé de cellule, pour que je ne contamine pas les jeunes. Six mois après, j'étais dehors.
Il y a quand même des débats politiques?
J'en ai connu dans les stages. Mais dans la vie de l'orga, c'est le plus souvent unanime, et toujours à mains levées. Hardy a une autorité énorme, démesurée. Au congrès, qui dure un jour et demi,
il tient le crachoir pendant 10 heures. On est dans un système monarchique. Un seul dit tout. Y compris la vérité vraie d'ailleurs.
Dans les réunions de cellules, sans plaisanter, je dirais que l'on discute de la taille idéale des crêpes pour la Fête. Pour le reste, il n'y a pas de débat structuré.
Ivan Sainsaulieu, 37 ans, a été exclu en 1990 de Lutte ouvrière, où il a milité sept ans. Il est aujourd'hui sociologue au Laboratoire de sociologie du changement des institutions (CNRS, Paris). Il se dit toujours « engagé « mais n'a aucune carte d'adhérent en poche.
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