............................................Portrait de Flavien Moreau, l’enfant adopté devenu apprenti djihadiste........................................
Depuis fin 2018, Flavien Moreau était incarcéré à la prison de Condé-sur-Sarthe, dans l’Orne. Il en est sorti ce lundi 13 janvier.
Le premier Français incarcéré à son retour de Syrie a été libéré ce lundi 13 janvier, de la prison de Condé-sur-Sarthe (Orne). Retour sur le parcours atypique d’un homme qui affirme avoir changé mais dont la sortie inquiète tous ceux qui l’ont côtoyé en détention.
Lundi 13 janvier. Il est 9 h et le ciel ornais crache une fine pluie. Une Seat grise entre sur le parking du centre pénitentiaire de Condé-sur-Sarthe, près d’Alençon (Orne). Une dame d’une soixantaine d’années en sort. Cheveux courts gris, lunettes rondes posées sur le nez, elle demande d’une voix douce si elle peut se garer sur la place destinée aux handicapés. « Je ne reste pas longtemps », annonce-t-elle. Cette femme est la mère adoptive de Flavien Moreau et aujourd’hui, elle vient récupérer son garçon, libéré après sept années d’incarcération.
Quarante-cinq minutes plus tard, la porte de l’une des deux prisons les plus sécurisées de France s’ouvre et libère le premier homme condamné à son retour de Syrie, pour « association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste ».
Flavien Moreau a aujourd’hui 33 ans, le visage grave et le regard froid. Son front est barré du Tabaâ, la callosité liée au frottement répété de l’épiderme sur les tapis de prière. « C’est le signe que portent les radicaux », précise un surveillant pénitentiaire.
À l’isolement depuis 6 mois:
À sa sortie, Flavien Moreau ne dit pas un mot au journaliste qui l’interroge, préférant s’engouffrer dans la voiture de sa mère et quitter l’Orne, suivi de près par un véhicule de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), pour rejoindre la Loire-Atlantique où il va vivre.
Lors de sa dernière apparition publique, au tribunal correctionnel d’Alençon, en mai 2019, Flavien Moreau avait assuré qu’il avait « changé », « compris que la France était un pays de droits ». Pourtant, sa libération inquiète toutes celles et ceux qui ont pu le côtoyer.
Arrivé à la prison de Condé-sur-Sarthe courant 2018, « il était à l’isolement depuis six mois. On n’a rien pu faire avec lui. Là-haut, ils sont inquiets de le laisser sortir », commente un surveillant en faisant référence à l’administration pénitentiaire. Ce qui inquiète, c’est la détermination de Flavien Moreau.
Né en Corée:
Né en Corée en 1986, il a 2 ans quand il est adopté avec son frère Nicolas, de deux ans son aîné, par un couple de la région nantaise. Flavien et Nicolas vivent une enfance classique. Au divorce des parents, Flavien, titulaire d’un CAP boulangerie, sombre dans la délinquance. Il a 19 ans quand il découvre la religion musulmane.
Un an plus tard, il se convertit et c’est au gré de ses séjours en prison qu’il va se radicaliser. À 25 ans, il entreprend de rejoindre la Syrie. À l’époque, un journaliste du Temps suit ses premiers pas d’apprenti djihadiste. Mais rien ne va se passer comme Flavien Moreau se l’était imaginé.
Arrivé à Antioche en novembre 2012, dernière ville turque avant la frontière syrienne, celui qui s’est choisi comme nom de guerre Abdel Fattah, s’aperçoit qu’il est le seul Français. Bon an mal an, il rejoint Atmé, en Syrie.
Mais la première fois qu’il tient un fusil-mitrailleur entre ses mains, c’est un fiasco.Les Syriens voient son inexpérience,décrit le journaliste du Temps, et craignent un accident. De toute façon, dans la katiba (unité de combattants), le courant ne passe pas avec ses frères d’armes. Moreau demande à intégrer un groupe francophone et être plus près du front. Il rejoint Idlib.
« Il pétait un plomb »:
C’est son addiction à la cigarette, incompatible avec la pratique de l’Islam rigoriste, qui a raison de son endoctrinement. Il remet son arme à son émir et quitte le sol syrien. Ensuite, il n’aura de cesse de vouloir regagner la Syrie entre décembre 2012 et janvier 2013. À chaque fois, il est refoulé.
Toujours selon Le Temps, il est interpellé à la sortie d’un hôtel parisien, le 28 janvier 2013. Sur lui, plus de 5 000 € en liquide et deux lingots d’or. Un paquetage qui lui vaut d’être incarcéré dans la foulée. Il sera jugé en 2014 par le tribunal de Paris. Et condamné à sept ans de prison. La première condamnation de ce genre.
À cette époque, son frère aîné Nicolas a rejoint la Syrie à son tour. Il y passe un an et demi, selon France Info. Avant d’être lui aussi arrêté en Turquie, transféré en France, jugé et condamné, en 2016, à dix ans de prison. Depuis fin 2018, les deux frères étaient incarcérés dans la même prison de Condé-sur-Sarthe. L’aîné a intégré le Quartier de prise en charge de la radicalisation (QPR), sans aucune possibilité de rencontrer son cadet resté à l’isolement. De rage, en octobre 2018, Nicolas Moreau en a détruit sa cellule et écopé de dix-huit mois de prison supplémentaires.
Flavien, lui, « pouvait se tenir à carreau pendant un mois et après, il pétait un plomb », raconte une source proche du dossier. Insultes aux surveillants pénitentiaires, fabrication d’armes artisanales, « il aimait bien bloquer la cour de promenade aussi et ne pas réintégrer sa cellule. Il n’était pas violent physiquement, mais virulent dans ses paroles ».
Vingt hommes pour le surveiller:
Alors qu’il était encore incarcéré à Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), la prison jumelle de Condé, les surveillants avaient découvert dans sa cellule l’inscription « Je suis Ganczarski ». Du nom de ce terroriste lié à Al-Qaida condamné pour l’attentat de la synagogue de Djerba en Tunisie en 2002 et auteur d’une agression à l’arme blanche, en janvier 2018, sur trois surveillants de prison au cri de « Allah akbar ».
Tant et si bien que l’administration pénitentiaire a tout fait pour le maintenir en détention le plus longtemps possible. Le 14 décembre 2019, la Juge d’application des peines spécialisée dans l’antiterrorisme (JAPAT) a ordonné un retrait de crédit de réduction de peine de trente jours pour éviter tout risque d’incident à Noël.
Jusqu’au dernier moment, ils ont tout tenté. Une source proche du dossier rapporte une fouille surprise de sa cellule le week-end précédant sa sortie, et des écoutes directes pendant les dernières vingt-quatre heures de sa détention. En vain.
Flavien Moreau a donc quitté les murs de la prison ornaise. Libre mais contraint de respecter certaines obligations pendant seulement un an. Après, il sortira des radars judiciaires. « S’il fallait le surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ses déplacements, ses appels téléphoniques, ses contacts, etc., détaille un surveillant pénitentiaire, il faudrait mobiliser vingt fonctionnaires du Renseignement. »
Source:Ouest-France.