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« Pour créer une start-up, il faut être fou ! »
INTERVIEW. Entrepreneur français et cofondateur de The Refiners, Pierre Gaubil nous livre son analyse sur le marché des start-up dans la Silicon Valley.
Pierre Gaubil a cofondé l’accélérateur The Refiners, installé à San Fransisco, en septembre 2016.
© Frederic Neema/ fnphoto.com
Propos recueillis par Émilie Trevert, à San Francisco
Publié le 07/05/2019 à 17h03
Pierre Gaubil est un entrepreneur français qui gravite autour de la Silicon Valley depuis une quinzaine d'années. Avec deux compatriotes (Géraldine Le Meur et Carlos Diaz), il a fondé l'accélérateur The Refiners en septembre 2016. Objectif : former des start-up européennes aux lois du marché américain. Au programme de ces douze semaines intensives : acculturation au monde anglo-saxon, networking avec des influenceurs et des investisseurs de la Silicon Valley, préparation au pitch et à la collecte de fonds...
En trois ans, The Refiners a aidé 55 entreprises européennes (dont 65 % de françaises) à se développer outre-Atlantique dans des domaines aussi divers que la « deep-tech » (avec Tempow), le transport maritime (avec Shone), la lutte contre l'illettrisme (avec Lalilo), les obsèques (avec In Memori) ou le brossage de dents (avec Willo)... En contrepartie, l'accélérateur, installé dans le quartier de SoMa à San Francisco, prend une participation au capital (entre 3 et 7 %). Son cofondateur constate, comme de nombreux entrepreneurs de la « tech », un retour vers la ville de la Baie au détriment de la Silicon Valley qui souffre d'un manque de transports et de logements. Entretien avec Pierre Gaubil.
Suffit-il d'être à San Francisco pour réussir ?
Bien sûr que non, et heureusement d'ailleurs ; on peut réussir partout dans le monde. Maintenant, pour réussir dans le domaine de la technologie, un passage par San Francisco ne peut pas faire de mal. C'est ici qu'on a le plus expérimenté, donc qu'on a le plus de connaissances, c'est aussi le lieu qui propose le plus d'opportunités. Être à San Francisco, c'est aussi être dans un environnement beaucoup plus compétitif. C'est donc beaucoup plus difficile, l'exigence est plus forte, on réussit à une grande échelle quand ça marche, mais la pression est énorme.
En baignant dans cet environnement, est-on plus créatif ?
Non, les Européens sont plus créatifs. On prend un shoot de positivisme ici. Pour créer une start-up, il faut être fou !
La probabilité que le projet réussisse est de l'ordre de 5 %. Il est très facile d'expliquer à un entrepreneur pourquoi ça ne marchera pas. Il est plus difficile de lui donner confiance et de le pousser à avancer. En Europe, on a tendance à analyser et à critiquer trop rapidement un projet naissant. Ici, il faut d'abord essayer. L'échec est possible et même valorisé. Ne pas essayer est inconcevable.
Tant qu'on ne sera pas fier d'avoir des Xavier Niel ou des Bernard Arnault, on n'y arrivera pas !
La culture de l'échec, ce n'est pas quelque chose de très français…
La France est un pays compliqué. Il y a pas mal de gens jaloux ou qui ont peur du succès des autres. Avant de parler d'échec, je crois que nous n'avons pas la culture du succès ; on ne valorise pas le succès, on ne parle pas des gens qui réussissent.
Pis, le succès fait peur : réussir en France, c'est louche. On part donc avec un certain handicap, mais tout commence avec l'éducation.
En France, ne pas faire une grande école est déjà un échec. La raison pour laquelle les diplômés de grandes écoles ont souvent de meilleurs parcours, c'est parce qu'ils représentent l'élite académique de la nation, mais surtout parce qu'on leur dit qu'ils sont les meilleurs.
Ils essayent pensant pouvoir réussir alors que les autres pensent avoir déjà raté... C'est profondément idiot, un entrepreneur ne se détermine pas en fonction de l'école qu'il a faite il y a 10 ans. On met les gens dans des boîtes pour toujours. L'échec est montré du doigt, sanctionné, et il est difficile de se redresser. Pourtant, connaître un échec – et qui n'en connaît pas ? – est profondément formateur. Tant qu'on ne sera pas fier d'avoir des Xavier Niel ou des Bernard Arnault, on n'y arrivera pas !
Avez-vous de plus en plus de candidats français ? Leurs demandes sont-elles réalistes ?
Oui, l'écosystème français est très actif. Nous avons beaucoup de demandes de start-up françaises. Les grandes écoles encouragent l'entrepreneuriat, beaucoup se lancent. Mais il ne faut pas se leurrer, le taux d'acceptation est très faible : moins de 3 %. Il n'y a pas de demandes irréalistes, il y a juste de bons et de mauvais projets.
Elon Musk dit qu'il veut aller sur Mars ! En France, on ne sait pas dire ce genre de choses.
Vous parlez d'un fossé culturel important, quelles sont les principales différences entre les Américains et les Français ?
On pense qu'on ressemble aux Américains parce qu'on mange comme eux, qu'on s'habille comme eux, mais on est finalement beaucoup plus proches des Japonais que des Américains ! La culture américaine est transactionnelle. En France, on est plus dans le relationnel ; la culture européenne est une culture du débat où il est plus important de prendre la bonne décision que de prendre une décision. Aux États-Unis, pas du tout ! L'important est de prendre une décision, peu importe si elle est parfaite. Il y a donc une culture du consensus où on aligne tout le monde pour aller vite.