Pas un point de détail
Manifestation contre l’antisémitisme :
ramené à son passé, le RN joue l’amnésie
Le parti d’extrême droite s’est empressé de répondre positivement après l’annonce d’une «grande marche civique» contre l’antisémitisme. Sa présence est dénoncée de la gauche à une partie des macronistes. Marine Le Pen dénonce «l’hypocrisie de la classe politique».
publié aujourd'hui à 16h14
Courageux mais pas téméraires, ni Marine Le Pen ni Jordan Bardella ne s’étaient rendus à la première marche en soutien à Israël, deux jours après l’attaque du Hamas, le 7 octobre. A la place, une dizaine de députés frontistes avaient été envoyés en éclaireur, et avaient défilé dans une quasi-indifférence mélangée de témoignages de sympathie. Enhardis par ce succès qui tranche avec l’accueil chahuté reçu par la députée du Pas-de-Calais lors de la manifestation en hommage à Mireille Knoll, en 2018,
les deux leaders d’extrême droite ont cette fois compté parmi les premiers responsables politiques à annoncer leur venue, dimanche, à la «grande marche civique» contre l’antisémitisme à l’initiative des présidents Gérard Larcher (Sénat) et Yaël Braun-Pivet (Assemblée nationale). Mieux : «J’appelle l’ensemble de nos adhérents et de nos électeurs à se joindre à cette marche», a professé Marine Le Pen, mercredi matin sur RTL.
Invité d’Europe 1, Louis Aliot, a quant à lui annoncé un rassemblement, chez lui à Perpignan, ainsi que le déploiement d’une banderole sur le fronton de sa mairie avec les visages des otages du Hamas et le slogan «Libérez-les». Un zèle qui ne leur a pas permis de s’épargner une polémique liée à la présence dans un tel cortège des deux chefs d’un parti qui n’a jamais fait l’inventaire de son antisémitisme.
Celle-ci n’a pas tardé. Dès mardi soir, Jean-Luc Mélenchon a annoncé qu’il ne battrait pas le pavé aux côtés du RN. «Dimanche manif de “l’arc républicain” du RN à la macronie de Braun-Pivet. Et sous prétexte d’antisémitisme, ramène Israël-Palestine sans demander le cessez-le-feu. Les amis du soutien inconditionnel au massacre ont leur rendez-vous», écrit le leader insoumis sur X (anciennement Twitter), devançant la position de son mouvement, qui est arrivé mercredi 8 novembre au matin. «
Lutter contre l’antisémitisme et contre toutes les formes de racisme est impraticable aux côtés d’un parti qui trouve ses origines dans l’histoire de la collaboration avec le nazisme», écrivent les directions du mouvement et du groupe dans un communiqué.
Si le reste de la gauche a prévu de se rendre à la manifestation, c’est toujours en y dénonçant la présence du RN. «
Je ne comprendrais pas que le RN participe à une telle marche»,
s’est ainsi ému Fabien Roussel sur France 2, qui a demandé aux présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale, à l’origine de l’appel, d’en «préciser les contours».
Véran : «Vous êtes le parti de la flamme»
Chez Renaissance aussi, la venue de l’extrême droite embarrasse. «
Renaissance sera présent dimanche pour la grande marche contre l’antisémitisme», a annoncé mardi le patron du parti macroniste, Stéphane Séjourné, en ajoutant aussitôt : «
Pour autant, jamais je ne défilerai derrière la même banderole que le RN. J’appelle solennellement les organisateurs ainsi que les partis politiques qui y participeront à ne pas être les complices de la banalisation d’un parti fondé par des antisémites. Je m’y refuse.» «
Le RN n’a pas sa place dans la manifestation», a réitéré
Olivier Véran, le porte-parole du gouvernement, mercredi matin, à la sortie du conseil des ministres, reprochant au RN de n’avoir pas fait «le choix de couper avec son histoire, avec les racines antisémites de ce parti d’extrême droite».
Le président du parti d’extrême droite a lui même tendu le bâton à ses détracteurs, dimanche 5 novembre lors d’une interview à BFM TV, en refusant de qualifier d’antisémite le fondateur du FN. «
Je ne suis pas juge, les juges ont parlé, je ne crois pas que Jean-Marie Le Pen était antisémite, maintenant je n’aurais évidemment pas tenu les propos qu’il a tenus sur le point de détail parce que pour moi l’horreur de la Shoah n’est pas un point de détail de l’histoire», a louvoyé Jordan Bardella, pourtant très à l’aise d’habitude pour évacuer le passé sulfureux de son propre parti au prétexte de son jeune âge.
Aux questions au gouvernement, mardi à l’Assemblée, Oliver Véran n’a pas manqué de reprendre à la volée le député RN Jean-Philippe Tanguy. «Vous pointez l’extrême gauche, je vais vous pointer vous […]. Vous êtes le parti de la flamme, il n’y a pas un bon et un mauvais antisémitisme», a dardé le ministre en reprenant les propos de Bardella.
Les socialistes «essaient de créer un contrefeu» pour Le Pen
Mercredi matin, sur CNews, le député RN de la Moselle Laurent Jacobelli n’a pas été non plus capable de qualifier les propos du vieux leader. «Est-ce que les propos de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz étaient antisémites ?» interroge à plusieurs reprises le présentateur, manifestement excédé. «
Je vais vous répondre à la fin», «
je ne veux pas qu’on s’enferme dans un débat d’archéologie», slalome-t-il, difficilement comptable pourtant des saillies lepéniennes puisqu’il n’a rejoint le FN qu’en 2017, soit deux ans après l’exclusion de Le Pen du parti… pour une énième phrase antisémite.
Une séquence surréaliste, comme les échanges de Libé avec Jean-Philippe Tanguy, numéro 2 du RN à l’Assemblée… Questionné plusieurs fois sur la question «Le Pen est il antisémite ?», le député de la Somme esquive à grands coups de «Jean-Marie Le Pen a été exclu pour ses propos et j’ai déjà dit mille fois que je suis venu du fait de cette exclusion comme préalable» ou en rappelant ses demandes répétées de dissolution des groupes antisémites d’extrême droite. Tout en refusant de poser clairement les termes, de crainte de paraître désavouer Jordan Bardella.
Cette obstination semble être une consigne venu du siège du parti.
Vendredi après midi, sur BFM, Mathilde Paris, députée RN née en 1985, assure de son côté : Le Pen père «n’était pas antisémite mais il a eu une ambiguité».
Bien mieux rodée à l’art de l’esquive, Marine Le Pen a répondu pied à pied aux attaques de la gauche sur leur présence à la marche. «Le Parti socialiste doit faire oublier qu’ils sont encore dans la Nupes […], ils essaient de créer un contrefeu parce que la réalité c’est qu’ils sont avec LFI», a évacué la triple candidate à la présidentielle, qui a joué la vieille routière de la politique pour relativiser les protestations. «
L’hypocrisie de la classe politique, la manière dont ils cherchent à utiliser des moments qui devraient être des moments d’unité nationale pour se pousser du col, je m’en moque, a-t-elle affirmé. Je les connais trop bien.»
Manque de pot pour le parti d’extrême droite, nombre de politiques connaissent aussi trop bien son histoire.
https://www.liberation.fr/politique/ele ... AJXMZANCA/