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Lutte contre la désinformation :
les élections en Slovaquie, premier test raté de la politique européenne
Entré en vigueur en août, le Digital Services Act, dispositif censé lutter contre la désinformation dans l’UE en forçant les réseaux sociaux à mieux réguler les contenus, n’a pas pu empêcher la propagation d’informations mensongères ou malveillantes durant la campagne.
Par Jean-Baptiste Chastand (Vienne, correspondant régional) et Damien Leloup
Publié le 04 octobre 2023 à 10h30, modifié le 05 octobre 2023 à 14h57
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A moins de quarante-huit heures de l’ouverture des bureaux de vote en Slovaquie, où se sont tenues, samedi 30 septembre, les élections législatives, l’enregistrement était explosif. On y entend le chef de file du parti centriste et pro-européen Slovaquie progressiste, Michal Simecka, converser avec une célèbre journaliste d’investigation de la façon dont « le vote rom » va être « manipulé » pour favoriser sa candidature. Diffusé abondamment sur les réseaux sociaux, cet enregistrement était faux, utilisant des voix générées par intelligence artificielle, mais de nombreux utilisateurs y ont cru.
La vidéo a été retirée par Facebook et TikTok quelques heures après avoir été mise en ligne, mais elle a été partagée plusieurs milliers de fois. « Il était très difficile de démentir cet enregistrement, car on n’avait pas le droit d’écrire quoi que ce soit sur la campagne », explique Filip Struharik, rédacteur en chef et spécialiste de la désinformation pour le site Dennik N. Selon lui, « c’est la première fois qu’on a eu affaire à des deep fakes avec une telle audience en Slovaquie ».
La campagne a débouché sur la victoire du national-populiste prorusse Robert Fico et de son parti, Smer, avec 23 % des voix. Même si rien n’indique qu’il soit derrière les faux enregistrements qui ont visé ses adversaires pro-européens, cet adepte des théories du complot a profité des innombrables messages de désinformation aux connotations prorusses, anti-immigrés ou anti-LGBT qui ont déferlé sur l’Internet slovaque. La commissaire européenne aux valeurs et à la transparence, la Tchèque Vera Jourova, a même parlé après le scrutin de « vague de désinformation sans précédent (…) provenant de l’extrême droite, mais aussi de sources pro-Kremlin ».
Proies faciles pour les spécialistes de la désinformation
Entré en vigueur en août, son Digital Services Act (DSA) avait pourtant pour objectif de lutter contre la désinformation dans l’Union européenne (UE) en forçant les réseaux sociaux à mieux réguler les contenus. Les élections slovaques avaient été érigées en premier « test ».
Avec un taux de confiance dans les théories du complot parmi les plus élevés en Europe,
les 5,5 millions de Slovaques ont en effet été identifiés depuis longtemps comme des proies faciles pour les spécialistes de la désinformation. Selon un sondage du cercle de réflexion Globsec, 52 % d’entre eux estimaient en 2018 qu’il « existe des sociétés secrètes qui contrôlent l’évolution des événements dans le monde et tentent de créer un ordre mondial totalitaire ».
Mais si le DSA prévoit des sanctions sévères – jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial pour les très grandes plates-formes qui manqueraient à leurs obligations de modération et de transparence –, le texte ne résout pas tout. Face à des acteurs malveillants motivés et parfois bien financés, même une modération rapide et efficace ne suffit pas. Par ailleurs, le texte ne s’applique qu’aux plates-formes comptant plus de 45 millions d’utilisateurs dans l’UE – et ne concerne donc pas la messagerie Telegram, important diffuseur de désinformation, où n’existe quasiment aucune modération.
Pour avoir une idée de l’impact de ces théories sur les élections slovaques, il suffit de regarder le profil de certains des députés élus grâce au vote préférentiel qui permet aux électeurs de « remonter » des noms sur les listes pour lesquelles ils votent. Maire jusqu’ici peu connu d’un village de 2 500 habitants, Rudolf Huliak a, par exemple, réussi à se glisser en troisième position sur la liste du parti nationaliste SNS. Il s’est fait connaître sur Facebook, où il affirme sans l’étayer à ses 50 000 abonnés que les ours sont « une arme biologique envoyée par Bruxelles » pour détruire les campagnes, ou que la Slovaquie s’apprête à décréter la mobilisation militaire.
« Ces derniers mois, il était devenu la septième personnalité politique la plus populaire de Slovaquie sur Facebook », observe Filip Struharik, habitué à suivre ces carrières politiques fulgurantes propulsées aux « fake news ». Le plus connu de ces désinformateurs est le vice-président du Smer, Lubos Blaha, devenu la personnalité politique slovaque la plus suivie sur Facebook après avoir diffusé de nombreuses fausses informations sur les vaccins contre le Covid-19 ou qualifié sans aucune preuve la présidente pro-européenne Zuzana Caputova d’« agente américaine ». Banni du réseau social en 2022, ce proche de M. Fico a trouvé refuge sur Telegram, où il partage ses contenus prorusses avec près de 50 000 abonnés, qui sont ensuite automatiquement republiés sur Facebook ou YouTube par des sous-comptes.
Liberté de désinformer sans limites
En Slovaquie comme ailleurs en Europe, Facebook a certes missionné l’Agence France-Presse pour taguer les fausses informations circulant sur son service, mais seuls deux journalistes sont chargés de la totalité des contenus produits dans le pays, et Meta ne réduit pas la visibilité des messages de candidats aux élections identifiés comme faux ou trompeurs, comme l’entreprise le fait pour les messages d’internautes lambda. « Sans compter que les algorithmes et les utilisateurs des réseaux sociaux préfèrent les contenus nationalistes ou qui propagent les peurs. Et qu’il est très difficile de faire quelque chose contre cela », déplore M. Struharik.
Lire l’enquête : Article réservé à nos abonnés « Doppelgänger » : autopsie de l’opération de désinformation russe
Après le début de la guerre en Ukraine, les autorités slovaques ont pris une mesure radicale en fermant quelques sites de désinformation prorusse, comme Hlavne Spravy, dont un des contributeurs avait été filmé en train d’accepter de l’argent d’un diplomate de l’ambassade russe à Bratislava en échange de ses services. Mais, après six mois, le site a pu rouvrir, la majorité sortante n’ayant pas réussi à faire adopter une législation permettant de fermer définitivement un site de désinformation, en raison de ses divisions sur les risques de censure.
« En Slovaquie, la liberté de parole et d’expression ne fonctionne que si l’on dit ce que l’on veut entendre », avait dénoncé M. Fico en 2022, plaidant en creux pour une liberté de désinformer sans limites. « Les médias alternatifs sont bâillonnés », estimait-il. Malgré l’échec du DSA lors de la campagne précédant les élections slovaques, Mme Jourova a dit pourtant, dimanche, continuer à croire qu’il « se mettra en place, d’une manière ou d’une autre, pour les élections européennes [de juin 2024] ».
Correctif le 5 octobre à 10 h 15 : précision sur les règles de fonctionnement du fact-checking sur Facebook.