Ben voyons !
Retailleau attaque l’Etat de droit : Barnier ne recadre pas, la gauche de la macronie se réveille et l’aile droite légèrement choquée
Matignon se contente d’un no comment sur les nouveaux propos pas très République-friendly du ministre de l’Intérieur, qui révoltent une partie de la macronie.
Bruno Retailleau bénéficie-t-il d’une dérogation aux règles imposées par Michel Barnier à ses ministres, à savoir ne pas faire «d’esbroufe» et «agir plus que communiquer, agir avant de communiquer» ? En tout cas, la com du ministre de l’Intérieur est inversement proportionnelle à son action, forcément encore maigre vu qu’il n’a été nommé qu’il y a dix jours.
C’est ainsi qu’on a retrouvé notre sémillant ministre catho-réac en pleine forme dominicale, dimanche 29 septembre, dans une double interview au JDD de Bolloré et à LCI, réclamant un référendum sur l’immigration (qui nécessiterait de modifier la Constitution), le retour de la double peine et la remise en cause de l’Etat de droit, «pas intangible, ni sacré».
Barnier ne recadre pas
Des propos pas très «arc républicain» friendly, autant dénoncés à gauche que salués à l’extrême droite (notamment par Marion Maréchal et l’identitaire passé par le RN et Reconquête, Damien Rieu), et qui ne dérangent manifestement pas trop Matignon. Contacté ce lundi pour savoir si le Premier ministre était en accord avec les sorties de Retailleau, son entourage nous oppose un «pas de commentaire» assorti d’un renvoi vers la déclaration de politique générale de Barnier, mardi à l’Assemblée. S’il avait senti le besoin de recadrer son ministre, nul doute que le chef du gouvernement l’aurait promptement fait (et fait savoir), comme cela a été le cas pour le ministre de l’Economie, Antoine Armand, qui avait ostracisé le RN. Mais peut-être que le «PM» en a déjà marre de passer son temps à rappeler tout le monde à l’ordre. Selon nos infos, la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, n’a pas non plus été recadrée après avoir martelé la semaine dernière que les «idées du RN sont dangereuses».
Mais revenons-en à Retailleau. La macronie a mis le temps mais finit par réagir à ces énièmes propos extrêmement droitiers du ministre de l’Intérieur. Auprès de Chez Pol ce matin, le président EPR de la commission des lois à l’Assemblée, Florent Boudié, indique ainsi fort ironiquement avoir «énormément apprécié» la remise en cause de l’Etat de droit par Retailleau. «Une République où l’Etat de droit ne serait pas sacré serait une République de sable», flingue ce cadre du camp présidentiel. Qui s’interroge : «Mais faut-il s’étonner de cette sortie quand le même fait remonter sa philosophie politique à nos anciennes filiations antiques et chrétiennes sans passer par la case des Lumières et de la DDHC de 1789 ?» Référence à cette autre affirmation de l’ex-fils spirituel de Philippe de Villiers sur la «culture judéo-chrétienne» de la France : «Le creuset français, il se fait à Jérusalem, à Athènes, à Rome.»
La macronie dénonce plus fortement les hausses d’impôts
Ce week-end, on a bien entendu l’aile droite de la macronie s’élever, avec la dernière des énergies, contre les possibles hausses d’impôts pour les plus fortunés et les plus grosses entreprises : une tribune de 27 d’entre eux et des menaces de Gérald Darmanin, lors de sa rentrée à Tourcoing, de ne pas soutenir un gouvernement qui commettrait ces horreurs. En revanche, on a entendu beaucoup moins de macronistes s’indigner des propos de Marine Le Pen Retailleau. Il y a bien eu ce tweet un brin faiblard de l’ex-porte-parole du gouvernement Prisca Thévenot, qui se revendique de «l’aile gauche» : «Notre langue permet de faire la différence entre immigration illégale et légale. La première est à combattre, la deuxième à contrôler. Ne pas faire la distinction fait le lit du RN.»
Sur France 2 ce lundi, la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, se dit quant à elle «assez inquiète» des mots du ministre, estimant qu’«il ne faut pas toucher à nos lois fondamentales» : «L’Etat de droit, c’est ce qui protège nos concitoyens, c’est la séparation des pouvoirs, c’est l’égalité de tous devant la loi, la hiérarchie des normes, c’est-à-dire qu’un ministre ne peut pas prendre toutes les dispositions qu’il souhaite, la Constitution fixe le champ entre ce que peut faire le ministre et ce que peut et doit faire le Parlement. Il ne faut surtout pas remettre en cause l’Etat de droit, c’est ce qui protège notre démocratie. Soyons extrêmement respectueux de notre cadre.»
This is provocation
Député EPR proche de Macron, David Amiel s’est lui aussi démarqué sur Sud Radio des propos du ministre de l’Intérieur, notamment sur l’immigration qui ne serait «pas une chance». «Ce qu’on attend, ce ne sont pas des provocations mais des propositions. Ce qu’on attend de lui, ce sont des propositions concrètes et pas un propos blessant pour de très nombreux immigrés ou descendants d’immigrés en France qui peuvent se sentir insultés», a fustigé Amiel pour qui l’appel de Barnier à Le Pen était «une faute». Et d’appeler le gouvernement à «clarifier sa relation de travail avec le RN», lui enjoignant de ne négocier «en aucun cas» avec l’extrême droite ou LFI.
Effectuant un «rappel» à ces mêmes «principes» énoncés par Braun-Pivet, le député Modem Erwan Balanant s’est aussi opposé à la vision de Retailleau. Ce dernier place «le peuple souverain» (se focalisant sur le score du RN au premier tour des législatives) au-dessus de l’Etat de droit. «La démocratie est constitutive de l’Etat de droit et non l’inverse, a rétorqué l’élu bayrouiste. Le peuple souverain sans l’Etat de droit, c’est la dérive immédiate vers le populisme et le rêve des extrêmes.» Et le député du Finistère, qui regrette que le MoDem ait accepté d’entrer au gouvernement Barnier et affirme à l’Opinion qu’il «n’appartient pas à la majorité [sic]», d’en appeler à l’autorité du Premier ministre : «Recadrez votre ministre de l’Intérieur.» Ce qui, on l’a vu plus haut, n’a pas été fait.
L’aile droite légèrement choquée et déçue
Un autre camp a décidé de hausser le ton contre Retailleau ce lundi : celui de Gérald Darmanin, la fameuse «darmanie». Sur TF1, le député EPR Mathieu Lefèvre, est le premier à dégainer contre le ministre de l’Intérieur. «Je préfère la droite Moussa à la droite des Français de papiers, incontestablement», commente l’élu du Val-de-Marne. Une référence au deuxième prénom de Darmanin, qu’il revendique quand il se fait soudain antiraciste, et aussi une attaque ciblée contre Retailleau qui, en 2022, avait utilisé cette expression de «Français de papier» chérie de l’extrême droite. Lefèvre n’insulte tout de même pas l’avenir en expliquant que, quand Retailleau veut remettre de l’ordre, il est rassuré.
Sur France Inter, Darmanin lui-même enfonce le clou et, dans un grand numéro de schizophrénie lui aussi, s’oppose frontalement à son successeur. Ce dernier estime que l’immigration n’est pas une chance ? «
Je pense qu’il voulait parler de l’immigration illégale, assure le Nordiste. Si c’est le cas, l’immigration est en effet une malchance pour les immigrés illégaux eux-mêmes qui arrivent dans des conditions terribles sur notre sol, et pour la France qui n’arrive pas à les intégrer. Mais l’immigration légale, bien sûr que c’est une chance.» Un peu plus loin, le même Darmanin racontera que les vrais républicains ne font pas de distinction entre les citoyens et qu’il ne faut pas essentialiser les personnes.
Ce qui ne l’a pas empêché, dimanche à Tourcoing, d’expliquer que «le petit blanc vote pour le Pen et le petit beur vote pour Gaza»…
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