«Il ne faut pas s’étonner que la société s’effondre»
Sur le même plateau, Sabrina Medjebeur, présentée comme «essayiste-sociologue», s’effraie de «l’idéologie gauchisante, pédagogiste, constructiviste, [qui] nous parle de multi-orgasmes de polyamour, de trouple et d’hétérosexualité (sic).» Avant de soupirer : «Il ne faut pas s’étonner que la société s’effondre à partir du moment où l’école commence à s’effondrer sur le plan idéologique et intellectuel». Tandis que l’éditorialiste Gabrielle Cluzel se montre dans l’émission de Sonia Mabrouk très soucieuse d’imaginer un prof débarquant en classe «avec des bananes, pour essayer le préservatif quoi, bonjour le romantisme !» Quant à la question de la transidentité, elle vire à l’obsession. Illustration avec l’ex-député LR Georges Fenech, sur Europe 1 cette fois : «Il s’agit de nos enfants. A quoi joue-t-on ? Vous imaginez le traumatisme pour un enfant de se demander s’il doit choisir son sexe ? On n’a pas le droit de jouer avec les enfants comme ça.»
Lors de ces interminables débats, les élèves, de la maternelle jusqu’au lycée, deviennent un groupe indistinct, un tout sans âge et sans nuance. Ils sont simplement des «enfants», de 3 à 17 ans, à préserver du fracas du monde – et donc de la sexualité. Dans le JDD, ce sont même des «enfants traumatisés», à l’instar de «Théo, élève de CM1» qui a appris à l’école «comment se masturber, les rapports sexuels par l’anus et le vagin, qu’il pouvait aimer les garçons ou devenir une fille». Tout un programme, dont l’article ne nous apprend ni où ni quand il a été dispensé. «Milan», en CM2, est quant à lui «sorti de l’école en état de choc». Incapable de raconter pourquoi à sa mère, il s’est contenté d’écrire «sur une feuille» les mots «fellation, clitoris, film porno». Idem, impossible de savoir où et quand «Milan» a été bouleversé de la sorte par un «cours d’éducation à la sexualité.» Pour régler le problème, Anne Coffinier, figure de proue des tenants de la «liberté scolaire» (comprendre, loin de la dictatoriale éducation nationale), a une idée : elle propose de filmer les fameux cours à l’intention des parents. Pour les regarder quand ? Le soir à la maison, avec les enfants ? En live sur une chaîne dédiée façon Star academy ? On ne sait pas encore.
«La théorie du genre n’existe pas, elle n’existe pas non plus dans ce programme»
Tous sont très heureux d’avoir cette semaine trouvé leur pépite en la personne d’Alexandre Portier, jeune ministre délégué à la Réussite scolaire et à l’Enseignement professionnel. «Je m’engagerai à ce que l’identité de genre ne trouve pas sa place dans nos écoles», s’est emballé mercredi 27 novembre au Sénat ce proche de Laurent Wauquiez. Avant de scander : «Le militantisme n’a pas non plus sa place dans nos écoles !» Il a gagné un édito louangeur de Pascal Praud dès le lendemain matin, intitulé «le courage d’Alexandre Pottier». Et les félicitations de Sonia Mabrouk dans la foulée, qui l’a qualifié de «remarquable». Il a également déclenché un conflit avec sa ministre de tutelle, Anne Genetet. Laquelle, après avoir tergiversé, a fini par décréter, manifestement excédée, que tout comme «la théorie du genre n’existe pas, elle n’existe pas non plus dans ce programme. On apprend la différence fille-garçon, à se respecter pour ce que l’on est. C’est tout.»
En réalité, aucun enfant n’apprendra ce qu’est une fellation via ce programme. Concrètement, en maternelle, il serait question de considérer les sentiments, d’apprendre le respect de l’intimité et l’égalité entre les filles et les garçons. A partir du CM1, ils apprendraient à connaître les principaux changements du corps à la puberté. La sexualité ne serait abordée qu’à partir du collège. Il faut surtout lire dans ce projet la volonté de s’attaquer aux violences intrafamiliales – via notamment le rapport au secret, évoqué dès la maternelle –, et lutter contre l’inceste, fléau qui s’exerce dans toutes les strates de la société, puis, à l’adolescence, contre les violences sexistes et sexuelles, contre les situations de harcèlement et contre toute forme de discriminations qui touchent à l’identité ou à la sexualité.
Cette semaine, pendant que les médias de l’empire Bolloré étaient en roue libre sur l’éducation sexuelle à l’école, d’autres sujets faisaient la une. Outre le procès de l’animateur de CNews – toujours à l’antenne – Jean-Marc Morandini pour corruption de mineur (il lui est reproché d’avoir réclamé à un ado des photos dénudées), les réquisitions ont eu lieu dans le procès Mazan. L’avocate générale Laure Chabaud a conclu son réquisitoire par ces mots – les derniers de cette séquence judiciaire historique : «Par votre verdict, vous signifierez aux femmes de ce pays qu’il n’y a pas de fatalité à subir et aux hommes qu’il n’y a pas de fatalité à agir. Par votre verdict, vous nous guiderez dans l’éducation de nos fils. C’est de cela que s’impulsera le changement !» Et c’est précisément à cela que doit contribuer l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle.