Plus c'est gros...
Comment la galaxie Bolloré a propulsé la pétition anti-immigration de Philippe de Villiers
Alors que ses soutiens souhaitent lui donner l’air d’un mouvement populaire et spontané, la pétition contre l’immigration trouve son origine même dans la galaxie Bolloré.
Récit d’une semaine de matraquage promotionnel.
Depuis bientôt deux semaines, les médias de la sphère Bolloré s’extasient devant la pétition lancée par Philippe de Villiers le 6 septembre, exigeant un référendum sur (ou contre) l’immigration. Mais alors qu’elle tente de se faire passer pour un simple soutien du mouvement, la galaxie conservatrice est en réalité étroitement associée, et dès l’origine, à cette opération de communication, adossée à la promotion du nouveau livre de Philippe de Villiers. CheckNews a documenté le parcours de cette pétition «populaire», depuis son origine jusqu’au plus d’1,6 million de signatures, en passant par les heures d’antennes, articles et publications consacrées au sujet chaque jour depuis (et avant même) son lancement.
Tout commence le vendredi 5 septembre, à 19 heures. Philippe de Villiers, ancien ministre et créateur du Puy du Fou, est de retour à l’antenne de CNews pour la troisième saison de son émission Face à Philippe de Villiers. Il est resté silencieux cet été, c’est vrai, mais pour une bonne raison. «Dans la situation où est notre pays, je me suis dit que je devais écrire un livre sacrificiel où je dis tout, se confie l’homme, d’un ton grave. Je ne veux pas que notre pays meure. Nous sommes face à un crime perpétré par une gente politicienne qui échappe au jugement de l’instant. Nous sommes en train de changer de peuplement, nous sommes en train de changer d’art de vivre, de civilisation.» A la troisième minute de direct, le suspens est dissipé : Philippe de Villiers sortira le 8 octobre un nouveau livre, Populicide, édité chez Fayard, éditeur appartenant au groupe Bolloré. «On peut déjà le précommander dans toute la France», informe le journaliste en plateau.
1. La rampe de lancement
Mais ce n’est pas tout. A 19 h 53, Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction du Journal du dimanche (JDD), entame un autre teasing. «Je peux vous dire une chose aussi, c’est qu’on a travaillé un peu cette semaine, Philippe sera dans le JDD dimanche, et pour le coup avec une annonce fracassante, je pèse mes mots. On en parlera dès demain si vous voulez.»
Le lendemain, promesse tenue. Au terme d’une journée sur la polémique concernant Thomas Legrand et Patrick Cohen, enregistrés à leur insu lors d’un repas avec des dirigeants socialistes, occasion pour les plateaux de CNews de disserter sur le manque de neutralité du service public, la chaîne a une «exclu». A 20 h 40, le présentateur se félicite du million de téléspectateurs ayant suivi le retour de Philippe de Villiers la veille, et le bandeau annonce : «Philippe de Villiers lance une pétition sur l’immigration». Jules Torres, chroniqueur CNews et journaliste au JDD, est venu en plateau pour le révéler. «Vous nous avez donné des idées quand on a vu vos chiffres d’audience, on s’est dit qu’on allait reproduire la même chose avec Philippe de Villiers puisque en ce moment, il marche, sourit Torres. Sur le modèle de la loi Duplomb qui a recueilli 2 millions de suffrages pour sauver les sols et les abeilles, Philippe de Villiers à l’inverse veut poser cette question de la pétition nationale pour défendre les Français, défendre la civilisation française. Cette pétition, elle est déjà disponible sur “référendum immigration” et sur le site du Journal du Dimanche, et à retrouver demain dans tous les kiosques.»
A l’écran, la une du lendemain s’affiche en majesté à l’écran, et s’ensuit une dizaine de minutes de commentaires sur l’immigration, et sur le lien supposé avec la délinquance. En plateau est invitée Marie-Hélène Thoraval, maire divers droite de Romans-sur-Isère (Drôme), visée par plusieurs plaintes d’associations après des propos associant criminalité et islam. Deux heures plus tard, à 23 heures, CNews revient sur le sujet de l’immigration, en y consacrant encore vingt minutes, notamment sur la pétition. Qui est déjà «une initiative de grande ampleur», d’après les journalistes en plateau, alors qu’elle vient d’être mise en ligne et n’affiche pas encore de signatures. Magali Vicente, conseillère en communication politique, est alors clairvoyante : «Lancer la pétition, c’est bien, mais ce qui va en faire l’effet et créer l’impact, c’est toute la communication autour.» Peu d’inquiétude là-dessus. Pascal Praud vient de retweeter l’annonce de la pétition faite par le JDD.
Le dimanche 7 septembre, c’est donc le grand jour. Le regard transperçant de Philippe de Villiers s’affiche dans les kiosques, surmonté d’un titre «Un référendum sur l’immigration». A l’intérieur, trois pleines pages sont accordées à cette «exclusivité». Subtilement glissés entre les colonnes, un renvoi vers le nouveau livre de Philippe de Villiers, et… un QR Code. «La pétition est disponible en ligne via le QR Code ci-dessous», encourage le journal.
Sur le site de la pétition, les internautes sont invités à accepter l’utilisation de leurs données personnelles par Philippe de Villiers et par la société Lagardère Media News, propriété du groupe Bolloré. Dans ses mentions légales, l’adresse postale indiquée est celles des bureaux de la même entreprise, correspondant aux locaux d’Europe 1 et du JDD.
A la différence de la pétition contre la loi Duplomb, où l’identité des signataires était vérifiée par une connexion à FranceConnect, le nombre de signatures ne peut être ici authentifié, une même personne pouvant signer plusieurs fois.
2. La mise en orbite
Le plateau de CNews est en branle dès 6 h 50. On retrouve Jules Torres, qui répète que Philippe de Villiers «a décidé de frapper fort». Le lancement de la pétition est martelé à 7 h 37, à 8 h 18, à 9 h 37. Après la messe de canonisation de Carlo Acutis et Pier Giorgio Frassati, puis des meetings de Marine Le Pen et de Bruno Retailleau, il faudra attendre 17 h 31 pour que le sujet fasse son retour à l’antenne, pendant une douzaine de minutes. Idem à 23 heures, avant que le sujet ne soit répété à chaque journal télévisé ou presque de la nuit.
Le matin du lundi 8 septembre, CNews garde le rythme. Entre 6 h 30 et 13 heures, l’annonce de la pétition est répétée cinq fois. La chaîne d’information et d’opinion laissera ensuite le sujet de côté, les autres médias de la galaxie Bolloré prennent le relais. Le 9 septembre, le JDD publie une vidéo face caméra de Philippe de Villiers, avec son habituel ton dramatique. «Le peuple s’est prononcé dans une pétition cet été pour les oiseaux, les abeilles, les insectes. Je me suis dit, à côté des insectes, des abeilles et des oiseaux, il y a des petits Français qui sont en train de disparaître.» Et de clore la vidéo : «Rendez-vous sur le site. Signez la pétition. Je compte sur vous.» Le 10 septembre, au tour de l’hebdomadaire du JDNews, toujours propriété du groupe Bolloré, d’apporter sa pierre à l’opération de communication : «Vous pouvez signer cette pétition sur référendum-immigration.com ou en flashant le QR Code.» Ce jour-là comme le lendemain, les plateaux de CNews sont dédiés aux manifestations du 10 septembre, à l’assassinat de Charlie Kirk ou à la polémique, toujours, concernant Thomas Legrand et Patrick Cohen.
Visiblement, cette rampe de lancement a fonctionné. La pétition a dépassé les 500 000 signatures le 10 septembre, et s’approche des 600 000 le matin du 12. Ce jour-là, à 19 heures, c’est le retour du personnage principal de cette opération. Quelques secondes après la prise d’antenne de Philippe de Villiers, son livre, «actuellement en précommande», est encore affiché à l’écran. Le lendemain, une semaine après le lancement de l’opération, CNews garde le souffle : à 9 h 30, «la pétition de Philippe de Villiers dérange» indique le bandeau. A 17 h 44, celui-ci a changé : désormais, «la pétition de Philippe de Villiers séduit». Sur le site de CNews, les journalistes publient même un article pour aider les lecteurs à savoir «comment signer la pétition nationale».
3. Un succès qui s’est fait «tout seul»
Le 14 septembre, c’est dimanche. Dans le JDD, la «photo de la semaine» n’est autre que le visuel du site de Philippe de Villiers. La pétition «a dépassé hier les 750 000 signatures, confirmant son succès fulgurant», se félicite le texte l’accompagnant. Sur le plateau de CNews à deux reprises dans la soirée, les 800 000 signatures sont commentées avec fierté.
Le 15, l’appel au référendum a collecté plus d’un million de signatures, nourrissant le bandeau de CNews toute la journée. A 23 h 42,
Erik Tegner, directeur de la rédaction du média d’extrême droite Frontières, est en plateau pour s’en réjouir. «Il y a un homme, Philippe de Villiers, qui a mobilisé, quand même, plus d’un million de signatures, tout seul. C’est immense. Sans les politiques».
Le lendemain, à 7 h 54, une nouvelle journée commence sur CNews avec l’adresse du site web de la pétition (dont le succès se fait «tout seul», nous dit-on) affichée en gros à l’écran sur fond bleu. Interrogée sur le sujet lors de la matinale, Marine Le Pen botte en touche : «Je ne signe pas de pétitions, moi, je dépose des propositions de loi.»
A midi, sur Europe 1, on en apprend encore davantage sur la mise en ligne de la pétition, lorsque Christine Kelly reçoit Ludovic de Froissard, présenté comme «consultant en communication». «
Vous avez aidé Philippe de Villiers pour la mise en ligne de la pétition», explique Kelly.
Qui ne dit pas que l’intéressé officie également pour le groupe Bolloré. Il y a deux mois sur LinkedIn, Ludovic de Froissard relayait ainsi une offre d’emploi : «Je recrute un graphiste en alternance au sein de l’équipe de communication du Journal du Dimanche.»
A 21 h 41, le bandeau de CNews affiche 1,4 million de signatures. Le 17 septembre, 1,5 million. En début de soirée, la présentatrice Laurence Ferrari continuait de se réjouir d’un «véritable engouement populaire».
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