"Avec l’affaire des écrits antisémites de Jordan Bardella, Alain Soral se rappelle aux bons souvenirs du RN
Derrière les révélations de « Mediapart », l’ombre pesante du polémiste antisémite rappelle son influence sur toute une partie de la jeunesse. Mais aussi sur le FN.
Par Romain Herreros
Il y a les démentis, les accusations en « barbouzerie » et autres théories fumeuses sorties par l’état-major du RN afin de détourner l’attention. Mais les révélations de Mediapart attribuant à Jordan Bardella des écrits antisémites pointent une réalité tenace. Celle du contexte auquel le site d’investigation rattache ces propos orduriers. Une période où une grande partie de la jeunesse commence à se politiser sur Internet, à l’heure où la modération n’était pas vraiment à la mode.
À cette époque, au mitan des années 2010, le polémiste Alain Soral multiplie les vidéos dans lesquelles il déverse ses obsessions antisémites, avec la faconde et le ton provocant qui le caractérisent. Elles cumulent des millions de vues, et son site, Égalité & Réconciliation, est alors le carrefour des jeunes internautes avides de transgression et sensibles à l’humour de Dieudonné, déjà banni pour ses multiples propos condamnables mais ayant trouvé refuge dans le marigot soralien. Dans un message publié sur X en défense de Jordan Bardella, l’activiste identitaire Damien Rieu l’admet volontiers : « 80 % des jeunes qui s’intéressaient à la politique avant 2015 consommaient du Soral. C’est toute une génération qui a été maraboutée par ces conneries, toutes classes sociales, tous partis ».
Porosité évidente
En 2023, l’insoumis David Guiraud confiait à Libération que lui-même avait suivi les vidéos du polémiste, avant d’en constater les ravages dans son entourage : « A ce moment-là, des copains d’école sont devenus franchement antisémites », pointait alors celui qui est aujourd’hui maire de Roubaix. Auprès du HuffPost, un élu RN, tendance identitaire, ne dit pas autre chose : « j’en consommais aussi, c’était le seul (influenceur politique en ligne, ndlr). Heureusement que je n’étais pas antisémite, sinon c’était le toboggan ».
Ceci étant dit, il y a bien eu une porosité entre le Front national auquel Jordan Bardella a adhéré encore mineur et la galaxie soralienne. Déjà parce que le polémiste a été membre du parti et a déjà battu campagne avec Marine Le Pen sur le terrain, comme en 2007 à Aulnay-sous-Bois.
Mais surtout parce que le Front national a allègrement recruté au sein de cette jeunesse ayant grenouillé dans l’antisémitisme en ligne.
À ce sujet, on peut notamment citer David Rachline, dont le passage par l’écurie Soral ne l’a pas empêché de se hisser jusqu’aux plus hautes instances du Front national. Au point d’en devenir le vice-président. Et ce, malgré des archives gênantes le montrant en train d’ironiser lourdement, accent allemand en prime, sur le « Führer ». Il a fallu une récente affaire de corruption pour que le maire de Fréjus, par ailleurs proche du président du RN, tombe en disgrâce. Les aspirants frontistes qui gravitaient autour de Jordan Bardella ne font pas exception. «
Tout le Forum (lieu de rassemblement jeune du FN d’Île-de-France à cette époque ndlr) était soralien… », admet au Parisien un compagnon de route du président du RN, décrivant un Jordan Bardella « fasciné par Alain Soral », notamment sur l’aspect masculiniste de son discours.
Débouché naturel
L’actuel directeur de cabinet de Jordan Bardella, François Paradol, a aussi été membre d’Égalité & Réconciliation, comme l’avait (déjà) relevé Mediapart en décembre 2025. En confirmant cet engagement militant, l’intéressé soulignait un élément intéressant. La structure montée par l’idéologue antisémite « appelait à rejoindre le Front national et à soutenir Marine Le Pen ». De quoi mesurer l’influence de l’essayiste sur toute une partie des jeunes cadres recrutés à cette époque par le FN, alors débouché politique naturel et bienveillant des consommateurs de contenus antisémites et complotistes, friands d’évoluer dans les marges « antisystème ».
En 2009, Alain Soral et Dieudonné avaient mené une liste « anti-sioniste » aux élections européennes en Île-de-France.
Au point de retrouver certains tropes soraliens dans des écrits déjà attribués à Jordan Bardella, avant même la bombe publiée par Mediapart.
En 2024, l’émission Complément d’enquête avait révélé que le patron du RN avait autrefois un compte Twitter créé en 2015, à travers lequel il déversait sans filtre des propos haineux. Parmi les messages relevés, une référence à un « grand sociologue » auteur de la citation suivante : « aujourd’hui, un journaliste est une pu** ou un chômeur ! ». Du Soral dans le texte. Comme aujourd’hui, Jordan Bardella avait démenti être derrière ce compte, sans qu’aucune plainte ne soit déposée contre l’émission.
Au-delà de l’ombre pesante du polémiste dans l’héritage récent du Rassemblement national,
l’affaire révèle que le parti lepéniste a toujours du mal à se défaire de ses liens avec l’antisémitisme.
Un exemple illustre la légèreté avec lequel l’état-major du RN observe le passé de certains de ses cadres : Caroline Parmentier, députée RN du Pas-de-Calais. Entre 1986 à 2018, elle écrivait pour le journal d’extrême droite Présent. Elle dissertait alors sur le « lobby juif » et regrettait que Pétain ait été « sali » et « diabolisé » par les historiens. Des révélations publiées par… Mediapart à l’été 2025. Plus d’un an plus tard, cette très proche de Marine Le Pen est toujours vice-présidente du groupe RN à l’Assemblée."
https://www.huffingtonpost.fr/politique ... 32582.html
Voilà pourquoi les cadres RN et les médias d'extrême-droite font une défense en tir groupé : ils ont peur de voir leur façade de dédiabolisation s'écrouler sous les faits. Ils usent tous de la même défense sans montrer la moindre preuve de l'innocence de leur dauphin.
Mais cette affaire risque de dévoiler d'autres cadres RN aux propos antisémites, et de voir les propos de leurs brebis gâleuses réinvesties revenir vers la lumière des médias.