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Guerre en Ukraine : à Boutcha, la plongée en enfer de la rue Ivana-Franka
Par Rémy Ourdan (Boutcha (région de Kiev), envoyé spécial)
Publié aujourd’hui à 10h45, mis à jour à 11h30
Reportage
Dans une rue de Boutcha, on dénombre 13 morts et 4 disparus. L’enquête s’oriente vers la 64e brigade de fusiliers motorisés de l’armée russe. Les habitants racontent un mois d’occupation qui a tourné au cauchemar.
Les portes de l’Enfer se sont ouvertes rue Ivana-Franka, sans raison apparente. L’enfer, Natalya l’appelle « la colère des Russes ». Gregoriy en tremble encore. Irina a fui à l’autre bout du pays. Aucun habitant d’Ivana-Franka, à l’orée de Boutcha, ne comprend encore vraiment ce qu’il s’est passé durant ce mois d’occupation militaire russe. Pour le moment, on découvre et l’on recueille des corps, ici ou là, dans des maisons, des jardins ou sur un sentier, spectres de la tornade de violence qui s’est abattue sur la ville.
La vie, d’habitude, est paisible rue Ivana-Franka. Entre le centre-ville et la voie ferrée, non loin de la rivière Irpine, on se croirait presque à la campagne. On y vit en maison individuelle, il y a quelques arbres dans les jardins, souvent un cabanon pour le bois et les outils, parfois un potager. D’habitude, les jeunes vont travailler dans le centre de Boutcha ou de Kiev, tandis que les vieux se promènent. On y vit entre deux mondes, entre ville et campagne. Ivana-Franka respire la quiétude.
Puis la guerre est arrivée. Des soldats sont arrivés. Ils ont installé une base dans une maison vide, dans la ruelle entre Staroyablonska et Novoyablonska, près de l’entrée d’Ivana-Franka. Ils ont installé un tank devant la maison d’Irina et de Serhiy, à l’angle de la rue Maksima-Rydzanycha, avec un checkpoint. Puis un autre tank, à côté de la maison de Yuri
Boutcha a été occupée par l’armée russe du 27 février à la nuit du 30 au 31 mars. A la suite de la libération de la région de Kiev, annoncée le 2 avril par le gouvernement ukrainien après un mois de rudes combats et le retrait militaire russe, les villes et villages qui furent occupés affichent un visage meurtri par les tueries, les destructions, les pillages. A ce stade des recherches, c’est à Boutcha qu’il y a eu le plus de morts.
Les découvertes macabres de la rue Ivana-Franka ont été réalisées d’Est en Ouest. L’Est, c’est l’accès au centre-ville, alors que l’Ouest, c’est un cul-de-sac en bordure d’une voie ferrée. C’est à l’Est, près de la base militaire, que la tuerie la plus spectaculaire s’est déroulée.
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Dans un terrain vague, au bout de la ruelle où se trouve la maison ayant servi de quartier général à l’unité russe, les voisins ont trouvé les corps de sept personnes, brûlées ensemble après avoir été exécutées. Il n’y a eu aucun témoin. Les voisins n’avaient pas le droit d’emprunter la ruelle, désormais jonchée de bouteilles d’alcool. Les corps sont en cours d’identification.
Une cinquantaine de sacs mortuaires, contenant les corps des personnes tuées pendant l’occupation par l’armée russe, sont inventoriés par la police au cimetière de la ville.
En remontant la rue Ivana-Franka, la liste des suppliciés continue. Ce sont d’abord Serhiy et son beau-frère Roman, abattus dans leur jardin devant Irina Gavriluk, épouse de Serhiy et sœur de Roman. L’un a été touché d’une balle, l’autre transpercé par une rafale d’arme automatique.
Puis c’est la famille Shipilo qui a disparu. Tatiana, la mère, a été forcée de cuisiner durant des semaines pour les soldats russes qui avaient élu domicile dans l’annexe de la maison. Son mari, Volodymyr, son fils, Andriy, et son beau-frère, Oleg, l’aidaient comme ils pouvaient à satisfaire les besoins de l’occupant. Nul ne sait ce qu’il est advenu d’eux. Ils n’étaient plus chez eux le matin du départ de l’armée russe. Leurs amis cherchent les corps dans tout le quartier.
Fouille des téléphones
Puis ce sont les frères Viktor et Yuri Pavlenko. Sur le terrain familial, Viktor avait construit une maison en brique, et Yuri une maison en bois. A la fin de la bataille, la maison de Viktor a été ravagée et a brûlé lorsque l’artillerie ukrainienne a fini par atteindre le tank posté là, et qu’un dépôt de munitions a explosé. Mais les deux frères, eux, avaient déjà été exécutés, « tués en même temps », selon leur voisin Gregoriy, un peu plus tôt pendant la guerre.
Puis c’est Oleg Diyun, dont le corps repose dans l’herbe du sentier bordant la voie ferrée. Il a été identifié par la police, car il avait encore des papiers et un téléphone sur lui, mais il n’est pas connu comme étant un habitant du quartier. « Son visage m’est familier, mais il n’habitait pas dans cette rue », dit Gregoriy. On suppose que l’homme rendait visite à des parents ou à des amis lorsque la guerre l’a surpris là.
De tous les habitants du quartier tués ou disparus, seul le cas de Volodymyr Cherenichenko ne prête à aucune interrogation sur le mobile des tueurs, même si le fait d’exécuter un prisonnier de guerre constitue aussi un crime. Sa mère, Nadizda Cherenichenko, le raconte sans détour : « Volodymyr renseignait des volontaires de la défense territoriale [de l’armée ukrainienne] sur la situation à Boutcha et l’arrivée des Russes. Quand ils ont fouillé la maison, ils ont trouvé des messages dans son téléphone. »
Volodymyr est d’abord interrogé chez lui, devant sa mère. Il est torturé. On lui écrase une main, on lui broie les doigts. Il est ensuite emmené dans un quartier général de l’armée pour un autre interrogatoire, puis ramené chez lui le soir. Il est enfermé dans la cave de sa maison. On lui dit qu’il va y rester en détention deux semaines. Le lendemain matin, le 8 mars, il est exécuté.
Soldats « asiatiques »
Le corps de Volodymyr est resté trois semaines dans la cave. Nadzida Cherenichencko a enterré son fils au fond de son jardin, avec l’aide de sa voisine Natalya, au lendemain du départ des Russes. Une croix surplombe une tombe éphémère. Nadzida veut transférer la dépouille de Volodymyr dans le cimetière, auprès de la tombe de son mari, mort il y a trois ans au retour du front du Donbass, et réunir ainsi père et fils.
Les habitants de la rue Ivana-Franka ont peu d’informations sur leurs tortionnaires. Ils savent juste qu’ils fouillaient les maisons, menaient des interrogatoires et passaient beaucoup de temps à explorer le contenu des téléphones, qu’ils leur interdisaient de sortir et de communiquer avec leurs voisins et, qu’au fil des semaines, la situation a empiré. « Lorsqu’ils sont arrivés, ils disaient bonjour, raconte Natalya, l’amie de Nadzida Cherenichencko. Au fil des jours, ils devenaient de plus en plus en colère. Ils réclamaient de l’argent, de l’alcool. » L’occupation tourne au cauchemar. Beaucoup d’habitants évoquent des soldats russes « souvent saouls et drogués ».
Ils sont tous d’accord sur un point : les soldats postés autour d’Ivana-Franka étaient, « des Bouriates », du nom de cette communauté mongole de l’Extrême-Orient russe. Certains insistent en précisant « des Asiatiques », et en montrant avec leurs index qu’ils avaient les yeux bridés. Les habitants du quartier sont en revanche incapables de décrire des insignes militaires ou d’autres particularités.
« Le boucher de Boutcha »
Mais, à ce stade des diverses enquêtes en cours, il semble que deux unités de l’armée russe auraient perpétré la majorité des crimes contre des civils à Boutcha : d’une part, une unité du 141e régiment spécial motorisé, commandé par le président tchétchène Ramzan Kadyrov, dite des « Kadyrovtsy », et, d’autre part, une unité de la 64e brigade de fusiliers motorisés, basée à Kniazé-Volkonskoïé, près de Khabarovsk, en Extrême-Orient russe, et commandée par le lieutenant-colonel Azatbek Omurbekov. Or, la 64e brigade de fusiliers motorisés a, en son sein, beaucoup de soldats d’origine mongole.
Selon le site ukrainien InformNapalm, qui a diffusé des informations sur les mouvements de l’armée russe obtenus par les services de renseignement ukrainiens, la 64e brigade de fusiliers motorisés du lieutenant-colonel Omurbekov se trouvait bien à Boutcha au pire moment des tueries de civils. Sur les réseaux sociaux ukrainiens, l’officier est déjà surnommé « le boucher de Boutcha ».
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Rue Ivana-Franka, où l’on dénombre à ce stade 13 morts et 4 disparus, le procureur de Boutcha, Ruslan Kravchenko, a rejoint les équipes de police qui enquêtent sur les crimes de guerre. L’équipe de Sergueï Matouk, le collecteur de cadavres de la ville, leur indique parfois l’endroit où elle a trouvé des cadavres au fil de la guerre. Les derniers corps retrouvés, jeudi 7 avril, sont ceux de Viktor et Yuri Pavlenko. Les deux hommes gisaient dans une canalisation en contrebas de la voie ferrée, recouverts de terre et de branchages.
Sergueï Matuk, au volant de sa camionnette, est allé chercher et a enterré dans une fosse commune, à l’arrière de l’église Saint-André, les corps des personnes tuées dans la ville pendant l’occupation russe. LAURENT VAN DER STOCKT POUR «LE MONDE»
Leur ami Gregoriy, qui raconte les semaines d’occupation russe à trois policiers, a parfois les yeux embués de terreur lorsqu’il se remémore ces journées en enfer. Gregoriy a vu le diable, et il n’est pas près de l’oublier.