L’actuel président du RN, Jordan Bardella, a-t-il truqué près de 1500 pages de documents pour maquiller l’emploi fictif qu’il a occupé en 2015 au Parlement européen ? Après de premières révélations, publiées en septembre, Libération a eu accès à de nouvelles pièces, bien plus nombreuses et toujours aussi incriminantes pour Bardella, qui n’est cependant pas concerné par le procès en cours visant le RN et nombre de ses cadres, dont Marine Le Pen.
Ces 1 500 pages, un dossier de 12 cm de haut et de 5 kilos, ne sont cependant pas le genre de faux qu’on bidouille sur un coin de table. Il s’agit, pour une grande partie, d’une revue de presse, classée en 18 chapitres, pour autant de semaines, de mi-février à juin 2015, signés à chaque fois par Jordan Bardella.
On peut y lire «revue de presse pour JF Jalkh», le nom de famille du député européen auquel était rattaché Bardella, à l’époque où il était censé travailler pour lui. Ce qu’il n’a, semble-t-il, jamais fait. Ou bien tard… Les faux documents consultés par Libération n’ont pas été réalisés en 2015, quand le jeune homme était alors en contrat, mais plus de deux ans après, en 2017, pour attester a posteriori, et faussement, de son prétendu travail.
Pages de garde. (DR)
A l’époque, l’enquête de la justice sur les assistants parlementaires RN présumés fictifs bat son plein. Les élus lepénistes viennent de découvrir un document versé au dossier où sont répertoriés les assistants ayant eu «des activités incompatibles avec leur contrat d’assistance parlementaire». Figure le nom de Jordan Bardella, embauché à 19 ans du 16 février au 30 juin 2015, pour un mi-temps payé 1200 euros net. Jean-François Jalkh, son eurodéputé, qui craint une mise en examen pour lui et son ex-assistant fantôme, commande alors à ses nouvelles équipes de préparer un dossier de preuves de travail bidon, antidaté de la période où Bardella était en poste.
Le 20 décembre 2017, comme l’a déjà révélé Libération, un collaborateur de Jalkh, un avocat belge du nom de Ghislain Dubois, par ailleurs avocat de Marine Le Pen en Belgique, commande à un stagiaire le «montage du dossier de Jordan Bardella». Dans un mail intitulé «petit travail de mercredi et jeudi», il lui ordonne ainsi : «Coucou ! Jean-François me demande de te charger de cette mission suivante, si tu veux bien. Le but est important : montage du dossier de Jordan Bardella. Il faut aller sur le site de Global Factiva, avec l’identifiant de [Jean-François Jalkh], et rechercher dans la presse régionale (pour la période de février à juin 2015) des articles sur la région Grand Est, en les gardant par ordre chronologique. Ce qui serait bien serait de classer les articles par semaine dans des chemises (semaine 1… ; semaine 2…). Bisous.»
Global Factiva est une application web proposant des revues de presse en ligne. En quelques clics, le site permet de produire une sélection d’articles, issue de journaux traitant de n’importe quelle région du monde. Le stagiaire va choisir, comme demandé, des articles portant sur la politique locale, l’activité économique locale, et la vie associative en région Grand Est, circonscription de l’eurodéputé Jalkh.
Le tout représente 1436 pages. Sur lesquelles Jordan Bardella annote très vite au stylo, en haut à droite, plusieurs éléments, selon le thème de l’article imprimé : faits divers, politique locale, divers, immigration, enseignement, culture, justice, économie, transport… Pour faire encore plus vrai, le futur président du RN ajoute à la main quelques commentaires, comme celui-ci, à côté d’un papier de l’Est républicain du 1er avril 2015, sur le festival Musique et culture de Colmar. Bardella écrit «c’est du 2 au 19 avril ! Peut-être l’occaz d’y faire un tour ? Si ok, je vois pour caler dans l’agenda». On y croirait.
Sauf que l’agenda évoqué par Bardella n’existe pas en 2015. Il n’a été acheté qu’en… 2018. En effet, un agenda-calendrier 2015 blanc et bleu, illustré par des «avions d’exception» accompagne la revue de presse de Bardella dans son dossier de fausses preuves de travail. Le jeune homme y a gribouillé quelques événements liés au mandat de Jalkh de février à juin 2015. Cela pour faire croire qu’il suivait son agenda ou l’accompagnait à des événements. L’écriture apparaît sur douze pages. «On lui a dicté ce qu’il fallait mettre dans l’agenda, explique une source proche. Jalkh insistait pour que ce soit Jordan, et lui seul, qui remplisse ce document. Il était très prudent, il fallait absolument que ce soit son écriture dessus.» Comme nous l’avions révélé, l’agenda a été acheté sur Internet le 15 mai 2018, avant d’être livré au siège du RN au 78, rue des Suisses, à Nanterre. Selon plusieurs témoignages, il est alors remis à Bardella.
Dernier détail de sa revue de presse : quelqu’un s’est chargé d’effacer au blanco, en bas de chaque page, le copyright que Factiva affiche automatiquement sur ses revues de presse, où figure sa date de fabrication et sa provenance. Le faussaire en herbe s’est appliqué. Même si le caviardage est parfois visible, le copyright est supprimé sur 1435 pages. C’est-à-dire toutes, sauf une : on l’a malencontreusement oublié en bas de la page 117 de la semaine «du 2 au 8 mars 2015», où demeure ainsi la mention : «2017 Factiva, Inc. Tous droits réservés». La preuve du trucage.
Quelqu’un s’est chargé d’effacer au blanco, en bas de chaque page, le copyright que Factiva affiche toujours sur ses revues de presse. Il en a toutefois oublié une. (DR)
A tout cela s’ajoute une étrange lettre de motivation, elle aussi signée de la main de Bardella. Sur la feuille datée du 23 décembre 2014, mais scannée en juin 2018, un mois après l’achat du faux calendrier, on y lit que Bardella propose ses services à Jean-François Jalkh pour «bénéficier d’une première expérience professionnelle enrichissante tout en contribuant à la défense de [ses] idées». «Je suis capable, avec sérieux et rigueur, de rédiger des notes thématiques en fonction de l’actualité, de préparer des revues de presse et de réaliser toute tâche administrative utile à l’exercice du mandat», est il aussi écrit.
Cette lettre est-elle authentique ? Libération a eu accès à un mail tendant à faire penser que Jalkh n’a pas choisi Bardella, mais que celui-ci lui a été imposé par l’alors numéro 2 du parti d’extrême droite, Florian Philippot. Dans cet échange du 4 février 2015, un certain Kévin Pfeffer, alors assistant parlementaire (il est aujourd’hui trésorier du RN), écrit ainsi à Jalkh pour lui donner les conditions auxquelles Bardella doit être embauché : «Je t’écris après la discussion que tu as eue avec Florian concernant un contrat d’assistant stagiaire au Parlement européen. Jordan Bardella étant étudiant, un emploi à mi-temps serait préférable. J’ai donc trouvé la solution suivante, en accord avec Florian : contrat d’assistant local, à mi-temps, en CDD, du 15 février 2015 au 30 juin 2015, pour une rémunération de 1 200 euros net, soit un coût total sur ton enveloppe d’assistance parlementaire d’environ 2 300 euros par mois pendant 4,5 mois. Si le solde de ton enveloppe le permet, et avec ton accord, je me propose de rédiger le contrat […], comme j’ai l’habitude de le faire.»
Récemment interrogé au sujet des révélations de Libé, Bardella a expliqué via son «porte-parole», l’avocat et eurodéputé RN Alexandre Varaut, que «l’agenda, c’est un faux» : il «n’a jamais écrit ces trucs-là. Cela ressemble à son écriture, mais ce n’est pas la sienne». En résumé : face aux preuves contre lui, il concède que de fausses preuves de travail ont bien été fabriquées pour maquiller son emploi fictif de 2015, mais fait savoir qu’il n’aurait pas participé à leur conception.
Cette version est contredite par de nombreux témoignages et les documents obtenus par Libération. Plusieurs sources ont reconnu formellement son écriture sur les fausses preuves de travail, par ailleurs comparées plusieurs fois et de manière poussée, et soumises par Libé à une analyse graphologique professionnelle. Celle-ci a conclu qu’il n’y avait aucun doute quant à l’identité de leur auteur. A moins qu’un faussaire assez doué pour imiter à la perfection l’écriture de Jordan Bardella, sur près de 1500 pages et sans aucune rature, ait été recruté par le FN en 2017. Quelqu’un de très doué, mais assez étourdi pour faire livrer un faux agenda au siège du parti. Libé a aussi comparé l’écriture de Jordan Bardella – un autographe sur une affiche de campagne pour les européennes – à plusieurs lettres ou morceaux de mots retrouvés dans les fausses preuves de travail fabriquées au bénéfice de Bardella. Le résultat est confondant (voir photo en tête de cet article).
Contactés, ni Ghislain Dubois ni Jordan Bardella n’ont répondu à nos questions.