Re: va-t-on effacer la dette grecque ??
Posté : 06 juillet 2015 20:03
Prenez deux minutes pour lire cet article, il est intéressant sur ce que nous traversons aujourd'hui, même s'il date de 2010 et livre quelques exemples historiques intéressants :
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/chronique/2 ... xaooJ0c.99
La dette (publique), ça ne se rembourse pas
par Patrice Baubeau
25.03.10
Le propre de la dette, c'est de se nourrir d'elle-même : le principe des intérêts composés entraîne une croissance exponentielle de son montant. Sans règle sociale limitant cet effet boule de neige, non seulement la dette devient impossible à rembourser, mais son existence menace la substance même du lien social. En sens inverse, toute société est irriguée par un réseau complexe de dettes réciproques sur lequel elle repose. Paradoxe, pour que ce réseau fonctionne, il faut simultanément que cette dette soit payée et qu'elle ne soit jamais remboursée.
Au VIe siècle avant notre ère, la société athénienne se débat dans ce même paradoxe : l'endettement des plus modestes croît. Or un citoyen qui ne peut plus payer ses dettes cède ses terres et perd son statut d'homme libre et de citoyen. Résultat, la polarisation sociale de la Cité s'accroît, entre riches créanciers propriétaires et pauvres débiteurs - ces derniers de plus en plus insolvables et donc de moins en moins citoyens. Au terme de cette dynamique, la Cité se dissout d'elle-même, la dette « avalant » en quelque sorte la citoyenneté, ne laissant que quelques maîtres d'un désert civique, tout comme, vingt siècles plus tard, Thomas More se désolera de voir les moutons dévorer les hommes, du moins ceux incapables de payer leurs dettes. La réforme engagée par Solon vient rompre ce cercle infernal : les dettes sont remises, les terres redistribuées, et leur propriété éclatée entre familles et tribus, afin d'en limiter la concentration. Cette remise à plat a ensuite permis l'édification de la démocratie athénienne, et c'est pourquoi Solon en est considéré comme le père - c'est aussi l'une des raisons pour lesquelles Platon critique la démocratie. Ce principe traditionnel de remise de la dette se retrouve aussi dans l'année jubilaire des anciens Hébreux, c'est-à-dire tous les cinquante ans.
Les sociétés aristocratiques sont particulièrement sensibles à ce type de dynamique. Comme le montre bien Laurence Fontaine (L'économie morale, 2008), la remise des dettes apparaît, dans l'Europe du 16e - 18e siècle, comme le complément indispensable des crédits accordés par les créanciers. Mais ce nécessaire équilibre entre remboursement et annulation des dettes se trouve progressivement remis en cause au 18e siècle, sous la pression de deux évolutions. Du fait de leur rivalité financière, les États s'efforcent de poursuivre le paiement de leur dette envers et contre tout, plutôt que de se déclarer insolvables ou de manipuler la valeur de leur monnaie. Ensuite, une conception marchande de la dette, fondée sur l'exactitude du débiteur, se substitue à la conception civile laquelle, à partir notamment de normes religieuses, limitait l'effet boule de neige de la dette par plusieurs mécanismes (déduction des intérêts versés du capital dû ; remise de dettes à l'occasion du décès du créancier ; consolidation de plusieurs dettes anciennes dans une dette nouvelle inférieure).
La France règle cette difficulté par les banqueroutes à répétition de l'État monarchique, jusqu'à celle, fameuse, de 1720, puis avec la convocation des États généraux par une double spoliation. À la faillite royale puis révolutionnaire s'ajoute un gigantesque transfert de propriété appuyé sur le désordre monétaire (l'inflation des assignats) et la confiscation des biens nationaux (saisis auprès des institutions religieuses et des émigrés). Ainsi désendetté, le pays connaît une croissance presque continue au 19e siècle, mais accumule une dette nouvelle — les « rentes » — dont elle ne parvient à se défaire et qui constitue la première dette publique mondiale en volume en 1914. L'Angleterre choisit une autre voie : seul pays de la « révolution industrielle » pendant quelques décennies, elle trouve dans cette croissance économique exceptionnelle, et dans la misère urbaine qui l'accompagne, les ressources pour désendetter l'État et modifier les structures de la dette sociale. Au final, un seul autre État a su rembourser, comme l'Angleterre, sa dette publique écu pour écu : les États-Unis après l'Indépendance et le conflit de 1812, grâce à une immigration vigoureuse et à la conquête de vastes espaces rendus vierges par l'expropriation des populations amérindiennes.
Depuis, toutes les dettes publiques importantes ont été remboursées soit par la croissance et l'inflation (la France des « trente glorieuse ») soit par la faillite de l'État (l'Allemagne de Weimar), soit par une combinaison des deux (l'Italie fasciste). Et l'on comprend bien pourquoi : du fait de sa dynamique d'auto accumulation, la dette tend à se concentrer dans les mains des plus riches et à ôter aux plus pauvres les moyens de la rembourser. Bien sûr, les riches payent aussi la dette, mais comme ils sont en même temps créanciers, ils reçoivent d'un côté ce qu'ils payent de l'autre - et même parfois un peu plus. Ainsi en France, d'après Bercy, le montant des intérêts versés par l'État sur sa dette atteindra 43 milliards d'euros en 2010, et le montant de l'impôt sur le revenu, payé surtout par les plus riches, représentera environ 55 milliards d'euros. Certes, environ 60 % de la dette publique française est détenue par des non-résidents, mais en sens inverse, les épargnants français détiennent d'importants actifs publics étrangers, notamment européens.
La situation actuelle de la Grèce, du Portugal, de l'Italie, mais aussi de plus en plus de la France, du Royaume-Uni ou de l'Allemagne correspond à ce dilemme : appauvrir les pauvres pour payer la dette détenue par les riches, aux dépens de la croissance et donc de la richesse de tous ; réduire les créances des riches, pour rétablir l'entente sociale et la prospérité de tous. En bref, rembourser les dettes publiques européennes, c'est s'assurer vingt, trente ou cinquante ans de dépression larvée et accepter l'aggravation de la crise sociale en raison de la condition faite aux plus pauvres de nos concitoyens.
Toujours est-il que comme le montre Michel Lutfalla, « l'euthanasie du rentier » évoqué par J. M. Keynes est devenue bien plus difficile dans ce contexte d'internationalisation de la dette et du fait de l'utilisation d'emprunts protégés contre l'inflation (les OATi et OAT€i en France). Face à cette perspective, il n'y a que trois moyens de réduire la dette : davantage d'inflation, c'est la solution proposée par le FMI ; un prélèvement sur le revenu ou le patrimoine des plus riches ; une consolidation des dettes publiques permettant leur allègement. Évidemment, toute combinaison de ces trois moyens est envisageable. Or aujourd'hui, seuls les États-Unis peuvent utiliser la troisième voie, puisque grâce à la domination du dollar ils sont les seuls à n'être endettés que dans leur monnaie : la dépréciation du dollar leur procure un gain, aux dépens de leurs créanciers ! Cet exemple doit inspirer les pays européens : hors une « révolution », seule une solution financière plus ou moins fédérale fondée sur l'euro évitera la poursuite de la dynamique récessive engagée depuis les années 1990 et dont on voit bien désormais qu'elle est sans fin.
Patrice Baubeau
Université Paris Ouest Nanterre
Sciences Po Paris
