Une annexion du Canada par les États-Unis? « Vous n’avez rien à craindre, sauf que... »
Qu’ils soient ou non des partisans de Donald Trump, dans la bourgade de Richford, au Vermont, située à deux kilomètres de la frontière canadienne,
les habitants éclatent de rire ou haussent les sourcils quand on leur parle de l’idée de Donald Trump de faire du Canada « le 51e État américain ».
L’eau de la rivière Missisquoi serpente à travers les glaces. Une bourrasque de neige folle enveloppe une route déserte située à quelques minutes du Canada. Au détour d’une courbe se dresse une vieille maison de ferme en lattes d’où s’échappe de la fumée d’un feu de bois. Une image de carte postale d’un Vermont pastoral et paisible, l’hiver. À un détail près.
Sur la maison, un peu partout, sur la porte, sur les murs, sur la grange et même sur le tracteur, trônent diverses affiches à la gloire de Donald Trump. Cela tombe bien, car dans ce froid polaire, Ivanoh Demers et moi-même cherchions des partisans du président américain désigné pour savoir ce qu’ils pensent de son idée d’annexer le Canada.
Quand je cogne à sa porte, Greg Hall, 73 ans, m’ouvre sans méfiance, accueillant et chaleureux comme les Américains peuvent l’être. Je lui expose les raisons qui m'amènent sur le pas de sa porte. Affable, l’homme qui porte un chandail aux couleurs de la NRA, association à la tête du lobby proarmes aux États-Unis, rigole avec bienveillance lorsque j’évoque une hypothétique annexion du Canada.
J’adore Trump. Je le trouve extraordinaire en tout point. Mais non, il ne va pas annexer le Canada. C’est une tactique de négociation. C’est un grand négociateur, dit-il, admiratif. À moins que vous ne vouliez devenir citoyenne américaine, me lance-t-il à la blague.
Richford est une toute petite ville. Il y avait un moulin à papier. Il a fermé. Il reste des fermes laitières et deux petites usines. L’une d’elles produit de la nourriture pour les chevaux. Nourriture que consomment les chevaux de la Gendarmerie royale du Canada, m'explique Raymond Meunier, qui prononce son nom Menir, rencontré au petit restaurant de la rue principale. C’est l’un des seuls commerces encore ouverts dans cette ville visiblement dévitalisée et pauvre, alors que nous sommes à moins de 15 kilomètres du coquet village de Sutton, au Québec. Il y a beaucoup de violence, de drogue, se désole M. Meunier qui a travaillé près de 50 ans chez Blue Seal Feeds.
Retraité, il vient luncher avec ses vieux camarades qui ont tous un aïeul canadien-français. Les parents de Serge Mercure, assis au bout de la table, ont immigré aux États-Unis quand il était bébé. Ceux de Charles Loisel, à côté de lui, aussi. Les deux hommes ont 73 ans et parlent encore un peu la langue de leurs parents.
Meunier, lui, ne comprend pas le français. C’est son grand-père Elric Meunier qui a immigré aux États-Unis. Ils racontent tous à peu près la même histoire. Leurs familles ont dû quitter le Québec parce qu’avec la division des terres agricoles dans les grandes familles, elles ne pouvaient se trouver de terres à cultiver. En proie à la pauvreté, elles ont pris la route et ont traversé la frontière.
Leurs enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants sont américains. À peu près tout le monde à Richford a un ancêtre canadien, affirme Raymond Meunier, ou Menir.
Que pensent-ils des velléités de Donald Trump de faire du Canada le 51e État ? Lui, ça ne tourne pas rond dans sa tête, me répond Serge Mercure, du tac au tac. Il me fait peur, ce type-là. Quand on connaît l’histoire du fascisme, on ne peut s’empêcher de voir des parallèles avec Mussolini.
Même s’il compare le président désigné des États-Unis au fasciste qui a dirigé l’Italie de 1922 à 1945, M. Mercure ne le prend pas du tout au sérieux dans son intention d’annexer le Canada. Ses amis sont d’accord avec lui. Vous allez être OK, les Canadiens, soupire-t-il. Sauf que. Sauf que…
Les vieux amis ne peuvent s’empêcher de réfléchir tout haut et de souffler le chaud et le froid, d’osciller entre le détachement irrité devant ce qu’ils considèrent comme une bêtise et l’anxiété.
Raymond Meunier dit : Je ne pense pas qu’il irait jusque-là, annexer le Canada, sauf que moi, je vais garder mes fusils proches. S’il commence à faire des conneries, genre essayer d’envahir le Canada, je n’exclus pas l’idée qu’il y ait une nouvelle guerre civile et je vais aller me battre contre lui. Il compare même Donald Trump au président russe Vladimir Poutine.
Son ami Serge Mercure nous dit : Je ne crois pas qu’il puisse faire ça, il y a des mécanismes dans notre constitution qui vont lui mettre des bâtons dans les roues,
sauf qu’il s’est entouré de fous furieux et d’oligarques qui font ce qu’ils veulent avec le pays. J’ai peur. Après tout, il faut se souvenir de l'assaut contre le Capitole. On ne sait jamais ce qu’il peut faire, Trump.
À la caisse du petit restaurant qui sert, entre autres, des Canadian Burgers, avec champignons et oignons frits, la jeune Hawley, 18 ans, s'étonne de la discussion que nous avons avec la ligue du vieux poêle de Richford.
Elle s’exclame : C’est complètement fou. Annexer le Canada? Vraiment? C’est insensé. Elle se tait un instant et, visiblement, réfléchit encore, avant d’ajouter : C'est insensé, ridicule et absurde.
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