Hélas...
Gaza n’a pas disparu : nous avons simplement cessé de regarder.
À Gaza, les civils continuent de mourir tandis que le monde détourne peu à peu le regard. À force de chiffres, d’images et de communiqués, l’horreur devient presque ordinaire. Pourtant, aucune guerre ne devrait rendre acceptable la mort d’enfants, de familles et de populations prises au piège.
Il existe une forme particulière de violence dont on parle peu : celle de l’habitude.
Au début, les images nous arrêtent.
Un immeuble éventré. Un père portant le corps de son enfant. Une mère qui cherche un prénom dans une liste. Un hôpital frappé. Une école transformée en refuge.
Nous regardons, nous sommes bouleversés, nous jurons que cela ne peut pas devenir normal.
Puis les semaines passent. Les mois passent. Les années passent.
Et l’insupportable devient une information parmi d’autres.
Gaza n’a pourtant pas disparu.
En août 2026, les Nations unies décrivent encore une situation humanitaire critique dans la bande de Gaza. Des frappes aériennes, des tirs et des bombardements continuent d’être rapportés. Presque toute une population de 2,1 millions de personnes se retrouve concentrée sur moins de la moitié du territoire, dans des conditions de surpopulation extrême. Selon l’ONU, environ 82 % des structures de Gaza ont été endommagées et plus de 134 000 sont considérées comme détruites.
Mais quelque chose a changé.
Ce ne sont pas nécessairement les bombes.
C’est notre capacité à les entendre.
Nous parlons moins de Gaza. Les unes changent. Les notifications disparaissent. D’autres crises surgissent. L’actualité exige sans cesse une nouvelle indignation et laisse derrière elle des tragédies qui, elles, ne se terminent pas parce que nous avons cessé de les regarder.
La souffrance, pourtant, ne connaît pas la fatigue médiatique.
Un enfant qui perd sa mère aujourd’hui ne souffre pas moins parce que le conflit dure depuis longtemps. Une famille qui voit sa maison détruite ne ressent pas moins la violence parce que nous avons déjà vu mille fois des images semblables.
Et surtout, un civil ne devient pas un combattant simplement parce qu’il vit sur un territoire en guerre.
C’est peut-être cela qu’il faut rappeler avec obstination.
La guerre n’abolit pas l’humanité.
Elle ne suspend pas davantage le droit.
Le droit international humanitaire repose notamment sur une règle essentielle : distinguer les combattants des civils. Les civils ne peuvent pas être directement pris pour cible, et les parties à un conflit doivent prendre les précautions possibles pour limiter les pertes civiles. Ce principe ne dépend ni de la sympathie que l’on éprouve pour un peuple, ni du camp politique auquel on appartient.
Reconnaître cela ne revient pas à nier le 7 octobre 2023.
Les meurtres de civils israéliens, les enlèvements et les atrocités commises ce jour-là ne peuvent être effacés, minimisés ou justifiés.
Mais condamner le 7 octobre ne peut pas signifier accepter que la protection des civils palestiniens devienne facultative.
La douleur d’un peuple ne donne pas le droit d’oublier l’humanité d’un autre.
C’est précisément lorsque nous avons une raison de haïr que le droit devient indispensable. C’est précisément lorsque la guerre commence que les limites imposées à la guerre prennent tout leur sens.
À Gaza, pourtant, les enfants continuent de mourir.
Le 6 août 2026, l’UNICEF indiquait qu’au moins 300 enfants avaient été tués au cours des 300 jours ayant suivi l’annonce du cessez-le-feu d’octobre 2025. Un enfant par jour, en moyenne, pendant une période censée précisément marquer la diminution des hostilités. Des centaines d’autres ont été blessés.
Arrêtons-nous un instant sur ce chiffre.
Un enfant par jour.
Pas une statistique.
Un enfant.
Quelqu’un qui avait une voix. Une peur. Une façon particulière de rire. Peut-être un cartable qui existe encore quelque part. Peut-être un jouet sous les décombres. Peut-être une mère qui continue instinctivement à préparer une place pour lui avant de se souvenir qu’il ne reviendra pas.
Nous avons créé un vocabulaire capable de rendre tout cela supportable.
Dommages collatéraux.
Opérations.
Objectifs.
Frappes.
Zones.
Bilans.
Mais derrière chaque mot administratif se trouve un corps humain.
Derrière chaque nombre, une histoire qui ne continuera pas.
Et derrière chaque enfant tué se trouve une question que nous devrions être incapables d’éviter : à quel moment avons-nous décidé que certaines morts étaient le prix normal de la guerre ?
Même le mot « cessez-le-feu » semble aujourd’hui avoir perdu une partie de son sens.
Selon le ministère de la Santé de Gaza, dont les données sont relayées par OCHA, 1 254 Palestiniens avaient encore été tués entre l’annonce du cessez-le-feu du 10 octobre 2025 et le 5 août 2026. Rien qu’en juillet 2026, plus de 150 morts ont été rapportés, dont des dizaines de civils.
Pendant ce temps, environ trois quarts de la population dépend toujours de livraisons d’eau potable par camion. Les structures médicales continuent de fonctionner dans des conditions extrêmement difficiles. Les familles vivent au milieu des bâtiments détruits, des déchets et des munitions non explosées.
Voilà ce que signifie Gaza aujourd’hui.
Pas seulement un conflit géopolitique.
Des gens qui cherchent de l’eau.
Des médecins qui essaient de soigner.
Des parents qui calculent où leurs enfants risquent le moins de mourir.
Des enfants qui devraient apprendre à lire et qui apprennent à reconnaître les objets explosifs abandonnés au sol.
Nous pouvons débattre pendant des heures de stratégie militaire, de frontières, de terrorisme, de sécurité, de responsabilité historique, de diplomatie et de rapports de force.
Ces débats sont nécessaires.
Mais ils deviennent obscènes lorsqu’ils servent à faire disparaître l’être humain.
Car il existe une frontière morale plus ancienne encore que toutes les frontières territoriales : celle qui sépare le combattant de l’enfant.
Et cette frontière doit rester infranchissable.
Je refuse donc cette idée selon laquelle parler des civils palestiniens reviendrait à choisir un camp.
Choisir les civils n’est pas choisir un camp.
Demander qu’un enfant israélien puisse grandir sans craindre d’être assassiné ou enlevé et demander qu’un enfant palestinien puisse grandir sans craindre d’être enseveli sous sa maison ne sont pas deux convictions contradictoires.
C’est la même conviction.
Celle selon laquelle une vie humaine n’acquiert pas sa valeur en fonction du passeport qu’elle porte.
Nous devons également nous méfier du silence.
Pas seulement du silence des gouvernements.
Du nôtre.
Celui qui apparaît lorsque nous faisons défiler une image de Gaza sans même nous arrêter.
Celui qui naît lorsque nous pensons : encore.
Encore des morts.
Encore des bombardements.
Encore Gaza.
Ce « encore » est peut-être l’une des victoires les plus terribles de la guerre.
Parce qu’à partir du moment où la répétition anesthésie notre conscience, tout devient possible.
Une société ne perd pas son humanité uniquement lorsqu’elle commet des atrocités.
Elle commence aussi à la perdre lorsqu’elle apprend à vivre tranquillement pendant qu’elles se déroulent.
Je ne veux pas m’habituer.
Je ne veux pas qu’un enfant mort devienne une ligne supplémentaire dans un bilan que personne ne lit jusqu’au bout.
Je ne veux pas que nous inventions des catégories d’êtres humains dont la mort provoquerait moins d’émotion parce qu’elle serait devenue prévisible.
Je ne veux pas que le mot guerre devienne une autorisation morale illimitée.
La guerre existe.
Le terrorisme existe.
La peur existe.
La nécessité pour les États de protéger leurs populations existe.
Mais aucune de ces réalités ne peut supprimer une autre réalité fondamentale : un civil reste un civil. Un enfant reste un enfant.
Il n’existe aucune victoire qui puisse rendre acceptable l’effacement de cette évidence.
Alors il faut continuer à parler de Gaza.
Pas contre Israël.
Pas pour le Hamas.
Pour les êtres humains.
Pour ceux qui ne possèdent aucun missile, aucun uniforme, aucune salle de négociation, aucun siège aux Nations unies.
Pour ceux dont la seule ambition est parfois devenue extraordinairement simple : survivre jusqu’au lendemain.
Le monde ne manque pas d’informations sur Gaza.
Il risque quelque chose de plus grave : manquer d’attention.
Et lorsque nous cessons de regarder suffisamment longtemps, nous finissons par croire que ce que nous ne voyons plus n’existe plus.
Gaza existe.
Ses enfants existent.
Ses morts ont existé.
Ses survivants existent encore.
Et tant que des populations civiles continueront de payer le prix des décisions des hommes armés, nous aurons le devoir de prononcer leurs noms, de raconter ce qu’elles vivent et de rappeler cette vérité élémentaire :
la guerre peut expliquer la violence. Elle ne doit jamais nous apprendre à l’accepter.
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