Axel Loustau, qui est lui aussi impliqué dans la société Riwal, a été relaxé dans ce dossier. Très proche de Chatillon, et comme lui ami de Marine Le Pen, il était aussi, de 2012 à 2022, trésorier d’une autre structure en jeu dans l’affaire : le microparti Jeanne, tenu par des affidés de Marine Le Pen comme une «machine de guerre» à son service. La structure finance de longue date les campagnes frontistes via des prêts. Par exemple, les comptes de Wallerand de Saint-Just, qui menait la liste FN en 2015 en Ile-de-France, montrent qu’il a bénéficié de plusieurs prêts pour un montant de plus de 160 000 euros. Des chèques signés par Axel Loustau, qui était par ailleurs… candidat sur la liste de Saint-Just.
Pour le FN, en 2015, l’«affaire Jeanne» tombe mal. Le parti doit préparer les élections régionales mais la justice lui a interdit de travailler avec son prestataire favori, Riwal, également visé par l’enquête en cours. Qu’à cela ne tienne : le 30 juillet 2015, trois mois après la mise en examen de Riwal et quatre mois seulement avant le scrutin, apparaît la société Les Presses de France. Une structure nouvelle mais qui propose peu ou prou les mêmes prestations, et qui est dirigée par… Axel Loustau. Le monde est petit.
Autour des Presses de France se forme une toile d’araignée qui semble avoir été tissée pour l’occasion. Tout d’abord, la société civile immobilière (SCI) Lilou montée un an auparavant, en octobre 2014, par Axel Loustau et Sophie Bancarel, sa femme. Ensuite la Financière Agos, qui cache en réalité le holding historique de Loustau qui a simplement été renommé quelques mois plus tôt. Enfin, la Financière de la pépinière, créée trois jours seulement avant les Presses de France, le 27 juillet 2015. Elle est dirigée par Christophe Chabassol, un ancien sous-lieutenant de la garde présidentielle comorienne du mercenaire français Bob Denard. Bref, une flottille qui sent encore le neuf.
Ce qui n’empêche pas les candidats du FN de faire appel aux Presses de France, entreprise inconnue au bataillon et a priori inexpérimentée. Marine Le Pen, Florian Philippot, Nicolas Bay, Gilles Pennelle… Selon des échanges de mails que nous avons pu consulter, et signés d’Axel Loustau en personne, toutes ces figures de l’ex-FN ont eu recours à ce prestataire pour la conception, l’impression et la livraison des tracts et affiches de cette campagne. «On n’avait pas le choix c’était comme ça. C’est le parti qui l’a imposé», nous glisse un des acteurs frontistes de ce scrutin. Frédéric Chatillon mis hors jeu par la justice, Axel Loustau a bien vite pris le relais. Et pour des sommes sont conséquentes : son entreprise a touché au total près de 5 millions d’euros de remboursements par l’Etat liés à ce scrutin.
Maison cossue
Or, à la suite d’un signalement de Tracfin, a révélé le Monde, la justice a ouvert en 2016 une enquête portant sur des mouvements de fonds suspects entre Les Presses de France, Agos et la Financière de la pépinière en rapport avec cette élection. Sont soupçonnés des faits d’«escroquerie au préjudice de l’Etat» et «abus de biens sociaux», ainsi que le blanchiment de ces délits. Trois mois plus tard, selon Mediapart, les enquêteurs avaient avancé et soupçonnaient un montage qui aurait servi à Axel Loustau et sa compagne à acheter une maison cossue de Sèvres (Hauts-de-Seine) via leur SCI Lilou. Montant de la transaction : 1,5 million d’euros.
Cette somme proviendrait d’un prêt consenti à la SCI par la Financière de la pépinière. Problème : il n’aurait pas été remboursé, soupçonnent les enquêteurs. En parallèle, la Financière a bénéficié d’1 million d’euros au titre de la prise en charge des frais de campagne versés par l’Etat, somme qui lui a été reversée par Les Presses de France. Sauf que, selon la justice, cette dernière société aurait surfacturé à hauteur de plusieurs millions d’euros ses services au FN pour cette campagne. Sur un total de 4,8 millions d’euros remboursés par l’Etat, 1,2 million seulement aurait servi à rémunérer les imprimeurs. Sur les 3,6 millions restant, la Financière Agos d’Axel Loustau a perçu 950 000 euros et, donc, la Financière de la pépinière 1 million d’euros.
Toute la question est de savoir à quel titre. La Financière de la pépinière est un holding dont les activités déclarées sont foisonnantes («conseil, gestion, l’achat, la vente, le négoce tant en France qu’à l’étranger de toute marchandise non réglementée») mais a priori éloignées des prestations d’une campagne électorale. Interrogé par le Monde à l’époque, Axel Loustau avait affirmé que la Financière de la pépinière était «un de [ses] fournisseurs», et lui avoir payé «plusieurs factures». Pour quelles prestations ? «Je ne sais pas, ils ont de nombreuses activités», avait-il coupé court.
Curieux. D’autant que, selon nos informations, Axel Loustau apparaît bien plus proche de la Financière de la pépinière qu’il ne voulait bien le dire à l’époque. En septembre 2015, cette société représentée par Christophe Chabassol avait acquis auprès du couple Loustau 40 % des parts de sa SCI Lilou, dont le capital social s’élevait à 100 euros. Soit une transaction d’un montant de 40 euros. A l’automne 2015, ladite SCI avait donc bénéficié d’un prêt de la Financière qui lui a permis d’acheter la propriété de Sèvres pour 1,5 million d’euros. Puis, en octobre 2016, la Financière de la pépinière, qui venait donc de toucher 1 million d’euros à la suite des remboursements de frais de campagne par l’Etat, revendait ses parts dans la SCI. Avec une belle plus-value ? Ou au moins de quoi rembourser le prêt consenti ? Selon un acte sous seing privé que nous avons consulté, la rétrocession de ces parts s’est faite pour la modique somme de… 40 euros de nouveau.
Fidélités
Enfin, Libé a identifié un certain Jean-François Michaud comme bénéficiaire effectif de la Financière de la pépinière. Personnage de l’ombre, cet homme d’affaires devenu richissime à la faveur de fructueuses opérations financières est un pilier de l’extrême droite. Un historique qui a milité au sein du GUD notamment, pendant ses jeunes années, barre de fer à la main. Et qui a ensuite financé la mouvance. Chabassol apparaît être son homme de confiance. Michaud l’a par exemple nommé en 2012 au conseil d’administration de la puissante Financière de Rosario, le cœur du réacteur de ses business.
Jean-François Michaud est également, selon nos informations un proche de Chatillon et Loustau. Outre qu’ils sont tous trois d’anciens gudards, ce qui décidément forge des fidélités, ils étaient également partenaires en affaires au moins jusqu’à la mort du premier, en juin. Leurs liens sont étroits, parfois via des chemins tortueux, le plus souvent dans des business très politiques. Jean-François Michaud avait notamment des intérêts communs avec Frédéric Chatillon dans une société liée à la lepénie, La Patrouille de l’événement, principal partenaire événementiel entre 2014 et 2016 de la mairie de Fréjus, dirigée par le FN David Rachline, désormais également vice-président du RN. Des documents comptables montrent que Michaud a en outre contrôlé près d’un tiers des parts du Carré français, le groupe qui chapeaute le restaurant du même nom à Rome, financé par Chatillon et géré par Jildaz Mahé O’Chinal, ex-numéro 2 de Riwal et… ancien gudard.
Restent des questions sans réponse. Les mouvements de fonds considérés comme suspects par les enquêteurs à la suite des remboursements par l’Etat des frais de la campagne pour les régionales de 2015 ont-ils servi à payer le prêt consenti de la part de Michaud au bénéfice de Loustau afin qu’il puisse s’acheter une belle maison dans la plus grande illégalité ? Etait-ce une manière de partager les fonds surfacturés dans le cadre des prestations de leurs sociétés respectives auprès du Front national à l’occasion de cette campagne ? Contacté, Christophe Chabassol n’a répondu à nos sollicitations. Quant à Axel Loustau, il a décroché son téléphone, mais refusé de répondre à nos questions.