Corvo a écrit : 13 mars 2021 07:13
Au RN, certains posent des lopins
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Deux nouveaux micropartis, le Parti localiste, formation «écologiste» d’Hervé Juvin, et Demain la France de Jean-Philippe Tanguy, ex-proche de Nicolas Dupont-Aignan, sont supposés diversifier l’offre programmatique du Rassemblement national. Réel enrichissement ou cache-misère ?
Allergique aux courants, au débat interne et aux voix dissonantes, le Rassemblement national s’est récemment montré ouvert à deux nouvelles plateformes «satellites», créées par des soutiens du parti en vue des régionales de 2021 et de la présidentielle de 2022. Le Parti localiste et Demain la France - Le pays avant tout, deux microformations, vont ainsi rejoindre la Droite populaire des ex-UMP Thierry Mariani et Jean-Paul Garraud parmi les «labels» à coller à d’éventuels candidats rétifs à l’idée de prendre leur carte au RN, mais d’accord pour s’afficher pro-Le Pen au moment des élections. Un peu comme avec le Rassemblement bleu marine de Gilbert Collard par le passé. Mais en proposant de nouveaux éléments de langage, ces structures doivent en plus servir à enrichir le discours mariniste.
Le premier, lancé par Hervé Juvin, inspirateur du RN sur «l’écologie civilisationnelle», doit prendre la forme d’une association loi 1901. Il va défendre le localisme, une sorte d’écologie à la sauce antinomadisme, avec en support un manifeste intitulé «Chez nous !», proche du slogan identitaire parfois entendu dans les meetings du RN : «On est chez nous !»
Le deuxième sera dirigé par Jean-Philippe Tanguy, transfuge de Debout la France (DLF), qui a récemment quitté la formation souverainiste de Nicolas Dupont-Aignan pour rendre public son acoquinement avec le Rassemblement national. Récupérant au passage une place éligible sur une liste aux régionales dans les Hauts-de-France. Son collectif, dont «feront partie une centaine d’anciens de DLF», assure-t-il, doit «fournir du contenu intellectuel» au RN sur le thème du gaullisme, et participer à sa branche «programmatique», poursuit Tanguy.
Enjeu idéologique
Un ripolinage opportuniste, pour un parti fondé par des nostalgiques de Vichy sur la haine du gaullisme, qui sera bien utile dans sa stratégie de «respectabilisation». Cela permettra aussi au RN d’illustrer un prétendu renouvellement de son idéologie, alors que sa présidente, Marine Le Pen, échoue à refonder son offre politique. «Ce ne sont rien d’autre que des sensibilités, mais l’idée est de les faire bien apparaître», minimise une source interne.
Jean-Philippe Tanguy explique sa démarche : «Le gaullisme souverainiste, c’est ma tradition personnelle. On va rentrer dans la stratégie d’ouverture de Marine Le Pen. Normalement, le FN, c’est l’ennemi du gaullisme. Mais moi, j’ai toujours dit et assumé que mon changement de relation avec le parti, c’était quand Marine Le Pen a tourné le dos publiquement au courant d’idées que représentait son père.» En gros, quand Jean-Marie Le Pen a été viré du Front, en 2015. «C’est à partir de là que j’ai travaillé au rapprochement.»
Il faudrait croire que cette stratégie d’ouverture idéologique aurait justifié la création des deux microorganisations. Et d’ailleurs, historiquement, «si le FN n’a jamais été un parti qui institutionnalisait des courants en son sein, la genèse de la création de ce "front" national a été une collection de structures qui, pour certaines, ont gardé longtemps un embryon d’activité propre, explique Jean-Yves Camus, spécialiste des droites radicales. Jean-Marie Le Pen laissait les gens qui appartenaient au FN avoir une certaine autonomie, exprimée de manière claire».
Rassembler à droite
En réalité, ces «labels» doivent surtout apparaître à même de rassurer d’éventuels futurs alliés effrayés par l’image et le passé auquel renvoie encore l’ex-Front national. Depuis sa modification de nom il y a deux ans, et malgré son appel au désenclavement, le RN n’a réussi à engendrer aucun soutien d’envergure à droite, après les arrivées de Mariani et de Garraud, tous deux marginalisés à LR et dépourvus de mandats électifs lorsqu’ils ont choisi de se rapprocher du RN peu avant les élections européennes.
«Il n’y aura jamais de rassemblement politique autour de la personne de Marine Le Pen, cingle un ancien du RN. Elle est trop courte niveau compétences pour arriver à la magistrature suprême.» L’idée du parti consisterait donc à mettre en scène un faux rassemblement en multipliant les soutiens extérieurs venus, en réalité, de l’intérieur, pour tenter de provoquer une dynamique… «On a notre socle de valeurs, le RN est soudé, on n’a qu’une seule ligne. Mais des gens autour, avec des sensibilités, doivent pouvoir se rassembler autour de nous, explique Laurent Jacobelli, porte-parole du RN. Là [avec les deux structures, ndlr], ça se concrétise. Il y a des mouvements spontanés, qui se font et qui soutiennent Marine. Cela correspond à la volonté de rassemblement. Pour gagner une élection, il faut rassembler 50 % plus une voix, donc parler à plus qu’au simple RN.»
Une autre façon de voir les choses serait de dire qu’il s’agit là d’«une forme d’esbroufe pour montrer qu’il y a de plus en plus de satellites autour de nous, estime un ancien cadre. Mais même-là, ça ne serait pas une bonne nouvelle. C’est plus un aveu de défaillance. Si, à chaque fois qu’on veut penser un peu différemment, on est obligés de le faire de l’extérieur, ça n’est pas bon signe. Comment ça se fait que si on veut parler du localisme, on doit inventer une structure particulière pour le faire ? On s’ouvre ou on s’éparpille ?»
Hervé Juvin a une explication plus mesurée : «Par le passé, pour des raisons de persécutions politiques, il y avait au sein du FN une culture groupusculaire, qui disait : "On a le monde contre nous. Pour nous protéger, nous devons nous renfermer sur nous-mêmes." Mais cette culture-là n’est pas apte à gouverner», explique l’eurodéputé. Ainsi, il affirme que son association, qui doit être lancée courant janvier, a été construite sans personne du RN, auquel il n’est pas encarté. De même qu’il n’a pas fait relire son manifeste par les cadres de la formation d’extrême droite, assure-t-il. Mais il a quand même «évidemment informé Marine Le Pen» de ses intentions. «Ce parti [le RN] doit continuer sa transformation pour être pleinement capable de gouverner. Il n’est plus un parti groupusculaire, mais il est encore marqué par cette culture.» Alors autant servir à illustrer sa transformation…
Un parti clanique
Quelles sont les ambitions de Juvin ? «On lance dans un premier temps notre association, et puis on verra bien, dit-il. Est-ce que ça grossira un jour, ou est-ce qu’on ira plutôt vers un groupe d’opinion ou un groupe de discussions par la suite, comme un think tank ? Prétendre rassembler avec une formation classique, aujourd’hui, ça serait une illusion.» L’homme explique entre les lignes pourquoi le Parti localiste va travailler avec le RN, et non contre : «Il y a des sensibilités différentes, des priorités différentes. Mais un parti qui veut représenter la diversité de la France peut difficilement le faire tout seul.»
Cette évolution du Rassemblement national est d’autant plus décorative que le mouvement aurait un fonctionnement purement clanique, estiment d’anciens cadres, aujourd’hui en disgrâce. L’un d’eux raconte avoir été ostracisé «pour la seule raison que je faisais trop de bruit et peut-être de l’ombre aux proches de Marine Le Pen». Il dit : «Il y a des jalousies énormes dans la garde rapprochée» de la présidente du RN. Et à l’approche des élections, «la capacité de nuisance de certains est inversement proportionnelle à ce qu’ils apportent au parti». Sous couvert d’anonymat, un autre raconte qu’«à part chez un minigroupe qui fait un peu d’audimat autour de Marine Le Pen, il ne se passe rien. Personne ne travaille. Marine puise ses ressources à l’extérieur. Car le parti est dépourvu d’intellectuels».
Cet été, le mouvement d’extrême droite a écarté de sa très stratégique commission d’investiture plusieurs cadres jugés un peu trop ambitieux, en les prévenant par un simple mail. Ce fut notamment le cas pour Nicolas Bay, député européen, ex-secrétaire général du FN. Très populaire chez les militants, l’élu est peu apprécié par Marine Le Pen, à cause de son passé au MNR de Bruno Mégret (ancien cadre du FN) et de sa proximité avec Marion Maréchal.
Avant de s’éloigner du FN, en 2017, pour se consacrer à l’institut de formation pour futures élites d’extrême droite qu’elle a créé à Lyon, l’Issep, celle-ci représentait l’un des deux courants informels qui existaient à une époque au sein de la formation, avec celui du souverainiste Florian Philippot. L’un plus identitaire que souverainiste, l’autre plus souverainiste qu’identitaire. Mais avec le même «moule» de convictions. «Force est de constater que ni l’un ni l’autre n’existent encore aujourd’hui», souffle un ancien du RN. Philippot a été poussé vers la sortie après les législatives de 2017, en partie pour avoir refusé de quitter la présidence de son association, les Patriotes, devenu ensuite un parti politique.
«L’expérience de la scission mégrétiste a considérablement marqué les esprits de personnes qui sont aux commandes aujourd’hui au RN et qui savent à quel moment il faut arrêter quelqu’un dans sa recherche d’autonomie, explique Jean-Yves Camus. Le parti est verrouillé par Marine Le Pen bien plus qu’il ne l’était à l’époque de Jean-Marie Le Pen, quand les idéologies personnelles étaient beaucoup plus marquées. Maintenant, il y a une sorte de "désidéologisation" du parti : une impression de rétrécissement.»
Marion Maréchal confirme : «Quiconque regarde le fonctionnement du Rassemblement national constate sa tendance à la contraction. Les courants dans le parti ne sont pas représentés», a-t-elle lâché récemment à la presse. «Si on désire être dans une démarche de rassemblement, il faut déjà qu’un certain rassemblement vive en interne», dit-elle encore. Pas certain que l’arrivée du Parti localiste et de Demain la France la fasse changer d’avis."
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