Certes. S'ils ne nous demandent rien, il convient d'en prendre acte. Il convient toutefois de s'interroger sur les raisons de la brouille diplomatique entre le Maroc et la France.
Entre Paris et Rabat, les raisons d’une brouille qui s’enracine
RÉCIT - Affaire Pegasus, restrictions sur les visas, Sahara occidental: alors que les points de crispation s’accumulent, l’entourage du roi du Maroc dénonce l’«arrogance» du président français.
C’est une rupture sourde qui ne dit pas son nom. Elle n’a pourtant pas d’équivalent sous le règne de Mohammed VI. Il faut remonter à l’époque de Hassan II et à l’affaire Ben Barka, cet opposant disparu et assassiné à Paris ou à la sortie de Notre ami le roi, le livre dévastateur sur l’ancien monarque chérifien pour trouver trace dans l’histoire d’une brouille aussi sévère entre deux partenaires censés entretenir une relation privilégiée. À la différence des crises précédentes, la source du conflit n’est pas clairement identifiée.
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Alors que la France a dépêché à Rabat un nouvel ambassadeur, Christophe Lecourtier, un diplomate connaisseur du royaume et ancien directeur général de Business France, Mohammed VI a mis fin aux fonctions de son représentant à Paris sans nommer de successeur. Emmanuel Macron s’est exprimé sur le sujet qui fâche fin février. Tout en reconnaissant des «polémiques», le président français a affiché sa «volonté d’avancer avec le Maroc». «Le roi le sait, nous avons eu plusieurs discussions, il y a des relations personnelles qui sont amicales», a-t-il affirmé. Cinglante, la mise au point n’a pas tardé. «Les relations ne sont ni amicales ni bonnes, pas plus entre les deux gouvernements qu’entre le Palais royal et l’Élysée», a répondu via Jeune Afrique une source officielle à Rabat. Les initiés ont cru reconnaître dans ces propos la patte du ministre des Affaires étrangères.
Accumulation de contentieux
Il est vrai que depuis l’affaire Pegasus les contentieux s’accumulent en millefeuille. Le refus de rapatrier les ressortissants marocains frappés d’une mesure d’expulsion a entraîné la diminution par deux des visas accordés par la France. Le rapprochement avec l’Algérie a été suivi d’un raidissement marocain sur le conflit du Sahara occidental, un territoire annexé par le Maroc et revendiqué par les indépendantistes sahraouis du Front Polisario soutenus par Alger. Puis au «Marocgate», cette affaire de corruption à Bruxelles découverte dans le sillage du «Qatargate» s’est ajouté le vote inédit du Parlement européen contre le Maroc. Les eurodéputés ont dénoncé les atteintes à la liberté de la presse, une résolution initiée, selon Rabat, par Stéphane Séjourné, un proche d’Emmanuel Macron. Sous le feu des critiques, le régime accusé de «dérives sécuritaires» s’estime victime d’un «Maroc bashing».
Quant aux relations personnelles entre le président et le roi, elles sont atones. Le courant n’est, semble-t-il, jamais vraiment passé entre les deux chefs d’État. «Ils n’ont pas d’atomes crochus», croit savoir un familier de la relation franco-marocaine. En 2017, lors de sa première visite dans le royaume, le président français et son épouse sont pourtant conviés à un repas de rupture du jeûne du Ramadan offert par le roi dans sa résidence privée, une attention réservée aux intimes. Et quelques mois plus tard, le monarque participe accompagné de son fils, le prince Hassan alors âgé de 14 ans, à un déjeuner de travail à l’Élysée à l’occasion du sommet mondial sur le climat. Mais ces gestes de faveur disparaissent après le départ à la retraite de l’influent ambassadeur français à Rabat, Jean-François Girault, qui avait cornaqué le futur roi lors de ses années de formation en Europe.
Déjà distants, les rapports entre les deux dirigeants se crispent avec l’affaire Pegasus. En juillet 2021, l’organisation de journalistes Forbidden Stories révèle que les téléphones portables de dizaines de milliers de personnes de par le monde ont été hackés par un logiciel espion vendu à des États par la société israélienne NSO, avec l’aval du gouvernement hébreu. Une fois installé, le programme accède aux conversations, aux messages, aux données, aux images.
Le Maroc est soupçonné d’être l’un des principaux utilisateurs du mouchard. Emmanuel Macron, son premier ministre Édouard Philippe et quatorze ministres de son gouvernement de l’époque et de hauts fonctionnaires figurent sur la liste des cibles. Tout comme des journalistes français ou de simples citoyens soutenant de près ou de loin la cause du Front Polisario.
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Méfiance et ressentiment
Emmanuel Macron convoque un Conseil de défense exceptionnel dont rien ne filtre, mais l’épisode marque le président. De son côté, Mohammed VI s’enferme dans la négation. La France se brouille avec Israël et le Maroc. La dispute est silencieuse, sans doute pour ne pas l’envenimer. Elle s’apaise avec le vendeur du mouchard au bout de quatre mois, mais perdure avec l’utilisateur présumé faute d’avoir crevé l’abcès. «Israël a fait d’une certaine manière amende honorable. Il a reconnu en creux sa responsabilité en demandant des ajustements du programme. Le Maroc s’est, pour sa part, enferré dans une impasse», commente un diplomate qui a suivi de près le dossier. «À quoi bon mettre l’accent sur cette histoire négative qui, si elle est vraie, ne fait que mettre sur la table la vulnérabilité du chef d’État français. Et puis après tout, il est de notoriété publique que tout le monde s’écoute», fustige un responsable marocain.
Tandis que les «services» français observent plus que jamais leurs homologues marocains avec méfiance, les enquêtes judiciaires ouvertes en France n’auraient pas permis d’identifier par des preuves formelles les commanditaires des viols de correspondances. Les avocats du royaume, dont les plaintes pour diffamation ont été rejetées, dénoncent «un dossier vide». Imaginatifs, ils ont essayé sans succès à Madrid de faire condamner le très écouté journaliste Ignacio Cembrero pour «vantardise» en déterrant un texte du code du droit médiéval ibérique.
Sans rapport apparent de cause à effet, l’annonce par le gouvernement français en septembre 2021 de la réduction des visas aux ressortissants maghrébins a accentué une crise larvée. La mesure était destinée à pousser les pays concernés à accepter de délivrer des laissez-passer pour récupérer les migrants illégaux sous le coup d’une procédure d’expulsion (OQTF). Durant le premier semestre de l’année, la France n’était parvenue à renvoyer chez eux que 80 des 3301 Marocains frappés d’une OQTF. Les restrictions ont soulevé un vent de colère dans un pays dont les ressortissants obtiennent le plus de visas français au monde. Les demandeurs sont contraints de s’adresser aux consulats espagnols et italiens pour entrer dans l’espace Schengen puis sur le sol français. «On aurait voulu accentuer les turbulences, on ne pouvait pas faire mieux», confie un diplomate. Depuis la levée de la mesure, les OQTF ont repris vers le Maghreb à un rythme qualifié par euphémisme de «mesuré» par un diplomate français. Quant au ressentiment marocain, il ne s’estompe pas. «Au-delà des microdrames familiaux et personnels vécus par nos compatriotes, on a voulu nous punir et nous infantiliser, on nous a dit: “allez les bougnoules, restez chez vous”. On s’en est pris à nos élites pourtant très francophiles en sachant que la réciprocité n’était pas possible puisque nous sommes dépendants du tourisme», s’énerve le haut responsable marocain.
La cause «sacrée» du Sahara occidental
Dans les milieux médiatiques, prompts à relayer les campagnes orchestrées par le palais royal et les services de sécurité, le mot d’ordre est à l’offensive contre un président français accusé de tous les maux. Distingué de la Légion d’honneur «sous Chirac», Hassan Alaoui, le directeur du Maroc Diplomatique n’a de cesse de dénoncer un président qui «au contraire de ses prédécesseurs est dans le déni d’une relation séculaire» et entretient un rapport «vicieux» avec le Maroc. Pour cet auteur d’une hagiographie de Mohammed VI, un retour à la normale «n’est pas pour demain» en raison de l’«hostilité», de l’«arrogance» et de l’«esprit paternaliste» du chef de l’État français. Il dénonce l’alliance du «mensonge algérien» et du «jupiterisme macronien». «Il est impossible d’être à la fois du côté de l’Algérie et du Maroc», tranche-t-il.
Considérée par le royaume comme son Alsace-Lorraine, la cause «sacrée» du Sahara occidental a pris une nouvelle vigueur après la reconnaissance, par l’Administration américaine de Donald Trump, de la «marocanité» du territoire en échange de la ratification par le Maroc des accords d’Abraham signés entre Israël et des pays du Golfe. Le palais estime avoir depuis le vent en poupe sur ce dossier. Il entend pousser les pays européens à s’aligner à leur tour sur ses positions. Le gouvernement marocain a remporté une première victoire avec l’abandon par l’Espagne de son soutien au Front Polisario, avec pour conséquence la rupture du traité d’amitié entre Madrid et Alger. Le Maroc a obtenu gain de cause en exerçant un chantage à l’immigration sur l’Espagne. Des migrants ont pu pénétrer en masse dans l’enclave espagnole de Ceuta ou quitter les côtes continentales pour rejoindre les îles Canaries, où la situation risquait de devenir ingérable. Désormais, Madrid est favorable au plan d’autonomie proposé par Rabat qu’il considère comme «la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend».
Fort de son succès, Mohammed VI a annoncé un changement de paradigme lors de son discours annuel du trône en août dernier. Désormais les relations avec les pays alliés seront subordonnées à leur degré d’allégeance aux thèses royales sur le Sahara occidental. Le message était principalement destiné à la France. Paris était invité, sans être cité, à réviser la doxa de sa diplomatie sur l’inextricable conflit, le dernier de la décolonisation. «Ce type de discours manque de subtilité. À quoi bon dire des choses qui ne changeraient rien tout en mettant de l’huile sur le feu», commente un diplomate français. Dans un exercice d’équilibre, Paris défend une position de neutralité bienveillante à l’égard du Maroc sans sortir du cadre des Nations unies et du droit international. La France estime que le plan marocain est «une» solution, et non «la» solution.
Le regain de patriotisme chérifien passe également par un réexamen de l’histoire. Le concept du «Sahara oriental» est remis au goût du jour. Des cartes sont exhumées des archives royales et le maréchal Lyautey est appelé en renfort pour rappeler que le découpage actuel des frontières entre le Maroc et l’Algérie est une création artificielle du système colonial. «Il se développe un nationalisme monarchique au nom duquel on se fâche avec les uns et les autres. Fort de sa projection en Afrique et de son phosphate, le Maroc se voit en puissance émergente, apte à s’affranchir de la tutelle française, analyse Ali Amar, le patron du média en ligne le Desk. Il est persuadé de pouvoir rebattre les cartes autour de la question sacrée du Sahara occidental. L’opinion publique se félicite, elle est fière quand le Maroc tape sur la table et obtient de Trump le scalp de la reconnaissance américaine du territoire. Elle se demande pourquoi la France ne suit pas.»
La diplomatie marocaine entend toujours, au nom de son «particularisme» au Maghreb, s’arrimer à l’Europe mais à ses propres conditions. Une «stratégie à la turque» qui peut s’avérer à double tranchant.