P'tit rappel.
Flirt à gauche, rancune à droite, opposition au RN… Quelle est l’histoire de François Bayrou avec les grands partis ?
Vétéran de la politique nationale, le centriste, qui vient d’être nommé Premier ministre par Emmanuel Macron ce vendredi 13 décembre, a un bilan chargé vis-à-vis des formations dont il doit désormais s’attacher la bienveillance.
Au moins, pas la peine de faire les présentations : contrairement à la plupart de ses prédécesseurs immédiats à Matignon, le nouveau Premier ministre, François Bayrou, est une figure familière pour les dirigeants de la droite, de la gauche et du Rassemblement national, dont il sera désormais l’interlocuteur. Vis-à-vis des deux premières, dont il cherchera le soutien, l’inventaire est même particulièrement dense – à l’actif comme au passif.
Avec la gauche, un tango sans suites
Si personne à gauche ne s’enthousiasmera pour son arrivée à Matignon, François Bayrou n’est pas pour autant une personnalité repoussoir pour ce camp. En bas du baromètre des figures de droite les plus détestées par la gauche, il jouit de son image de défenseur de la proportionnelle, réclamée, notamment, par les écologistes. A gauche, on se souvient aussi que le Modem a défendu l’idée d’une taxe sur les superdividendes.
La gauche et le nouveau Premier ministre partagent par ailleurs une histoire commune. «Pour moi, le mot gauche n’est pas une injure», disait-il en 2009. En 2008, lors du congrès de Reims, une partie du PS envisage d’ailleurs un rapprochement avec lui. L’aile droite du parti, aujourd’hui minoritaire, appelle alors à un recentrage, préfiguration de l’aventure macroniste. Bayrou, lui, plaide pour un «rassemblement le plus large possible», avec tous ceux qui souhaitent un changement à l’occasion de la présidentielle de 2012. «Je ne suis pas membre du PS et n’ai pas l’intention de le devenir. Mais qu’est-ce qu’on dit ? Si on refuse de se rassembler, c’est Sarkozy pour dix ans», met-il alors en garde. A ce président de droite qui «installe en France la domination des puissants sur les autres, celle de l’argent, du contrôle des médias», il préfère la gauche, excluant cependant un programme commun. En cinquième position au premier tour de la présidentielle de 2012, il annonce qu’il votera François Hollande face au président sortant. Après la victoire du socialiste, le Modem se dit même «disponible pour élargir l’équipe gouvernementale». Une main tendue que François Hollande ignorera, au regret, toujours, de l’aile droite du PS.
Au début du quinquennat Hollande, Bayrou loue des décisions qui font enrager beaucoup de socialistes, comme le pacte de compétitivité et tout ce qui ira dans le sens d’une politique de l’offre. Il finira toutefois par se ranger dans l’opposition avant de soutenir Emmanuel Macron en 2017, qui éclaircira finalement les choses : on n’est jamais vraiment et de gauche et de droite, mais l’un ou l’autre.
Avec la droite, une vieille rancune
L’histoire de François Bayrou avec la droite est celle d’une émancipation, suivie d’un divorce. Qui a laissé des traces : «Bayrou ? On le déteste», lâchait, encore récemment, un député Les Républicains (LR). «Le seul qui peut le bloquer [pour Matignon], c’est Nicolas Sarkozy», assurait le même, certain que son groupe entrerait, en cas de nomination du maire de Pau, «dans une logique de fronde». Entré en politique avec Jean Lecanuet au Centre démocrate (CD), élu député en 1986 avec le soutien de l’UDF, Bayrou a pourtant travaillé avec Sarkozy au sein du gouvernement Balladur installé en 1993. Une première rupture survient en 1999, quand le RPR gaulliste et l’UDF font listes séparées pour les européennes. Puis, voyant ses amis filer à l’UMP, l’hégémonique machine de guerre au service de Sarkozy, plus séduisante que sa vieille maison démocrate-chrétienne, Bayrou fait cavalier seul pour les présidentielles de 2002 et 2007.
Fort de ses 18 % au premier tour cette année-là en 2007, Bayrou s’émancipe en créant le Modem, avant de s’afficher en procureur du sarkozysme. En 2009, il publie Abus de pouvoir, un réquisitoire contre les «connivences», les «préfets aux ordres» et «l’idéologie de l’argent», décrits comme les piliers du modèle Sarkozy. Soutien du plus modéré Alain Juppé pour la primaire présidentielle de droite, en 2016, Bayrou refuse l’année suivante de soutenir François Fillon, jugeant son programme «dangereux». Il conclut cette série de ruptures par un ralliement précoce et enthousiaste à Emmanuel Macron, ne cessant plus par la suite de dénoncer la dérive droitière de LR, sous Laurent Wauquiez puis Eric Ciotti. De quoi donner, aujourd’hui, une certaine épaisseur à la glace à rompre.
Avec le RN, des politesses mais pas de complaisance
Avec le patron du Modem, la cheffe de file des députés Rassemblement national (RN) estime n’avoir aucun passif rédhibitoire. Marine Le Pen décompte même plutôt certaines politesses qui la prédisposent bien à son égard : en 2022, Bayrou ne lui a-t-il pas accordé son parrainage «pour sauver la démocratie» ? La championne de l’extrême droite risquait à l’époque de ne pas atteindre les 500 paraphes nécessaires à sa candidature. Plus récemment, le même s’est dit gêné par la peine d’exécution provisoire requise contre la probable future candidate à la prochaine présidentielle, dans l’affaire des assistants présumés fictifs du RN, craignant que certains Français jugent que cela «biaise la vie démocratique». Cela n’empêche pas l’allié d’Emmanuel Macron d’avoir toujours revendiqué une opposition ferme avec le RN sur le fond.
Quand certains pontes de la majorité dînaient secrètement avec Le Pen ou Bardella, comme l’a révélé Libération, Bayrou lui, critiquait un «mauvais signal». «Il y a entre nous et l’extrême droite un fossé qui est infranchissable parce que ce qu’il y a de plus profond dans l’extrême droite, ce n’est pas dans les mesures annoncées – déjà choquantes – c’est les arrière-pensées», jugeait-il.
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