Ce mardi, Lise Boëll, qui fait figure d’épouvantail dans le milieu pour sa ligne éditoriale identitaire et ses méthodes de management décriées, a rappelé lors de la réunion la tradition d’accueil de «toutes les opinions» chez Fayard. Pour appuyer son propos, la sulfureuse éditrice a cité un exemple peu anodin : celui de l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, prophète du «grand remplacement» et auteur de plusieurs livres chez Fayard, qui fut longtemps dirigée par Claude Durand, figure historique de l’édition française. «Les salariés présents au point étaient atterrés, confesse l’un d’eux. Quand on nous dit ‘’toutes les opinions‘’, on comprend que cela signifie pour la direction surtout des opinions très très à droite.»
«La terre de cette maison d’édition [est] de plus en plus brune»
La préparation d’un livre de Jordan Bardella chez Fayard était un secret de polichinelle, mais l’annonce de sa sortie imminente a toutefois provoqué l’émoi chez de nombreux salariés. Jamais une maison d’édition de renom n’avait publié l’ouvrage d’un responsable du FN (devenu RN). L’arrivée de Lise Boëll, qui a décliné notre demande d’interview, avait déjà commencé à faire fuir certains des éditeurs et des membres du service de presse. Pour remédier à ces départs, la nouvelle PDG a entamé une série de recrutements depuis la rentrée : ainsi, l’ancien conseiller communication de Marlène Schiappa au ministère de l’Egalité entre les femmes et les hommes, Yenad Mlaraha, a pris la direction de la communication et Anissa Naama, ancienne attachée de presse à XO éditions, a été nommée à la tête du service presse.
«Fayard connaît en ce moment un gros turn-over», confirme une ex-salariée, partie en raison de la reprise en main idéologique de la maison par Vincent Bolloré. Dans une tribune transmise à la presse mercredi, d’anciens salariés ont déploré «une situation d’une extrême gravité» et regretté que «la terre de cette maison d’édition soit de plus en plus brune». La prise de pouvoir de Lise Boëll dans la filiale d’Hachette, après des passages très critiqués chez Plon et Albin Michel, a également provoqué le départ de certains auteurs de premier plan, comme l’économiste hétérodoxe Thomas Porcher (qui a rejoint Stock, filiale du même groupe) ou le spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement François Gemenne, lequel a exprimé son souhait de ne pas être associé à «une petite boutique de l’extrême droite».
Si le contenu du livre de Jordan Bardella reste encore inconnu, sa confection suscite de nombreuses rumeurs et interrogations depuis des mois. En avril, le journaliste politique de Radio France Jean-François Achilli, habitué aux «collaborations extérieures» et autres «ménages», avait été licencié pour faute grave pour avoir pris part au projet, participation qu’il conteste. D’après Livre Hebdo, c’est Nicolas Diat, l’éditeur des frères de Villiers, Pierre et Philippe, ainsi que du cardinal Sarah chez Fayard, qui aurait aidé le chef du RN à rédiger son ouvrage en forme d’autobiographie. Contacté par Libération, ce dernier n’a pas donné suite.
Un premier tirage hors normes à 155 000 exemplaires
Une chose est sûre : Vincent Bolloré met des moyens hors normes pour la promotion de Ce que je cherche. Selon nos informations, le premier tirage du livre devrait atteindre les 155 000 exemplaires dès son lancement, ce qui en fait un des projets éditoriaux les plus ambitieux de la maison ces dernières années. A plus forte raison pour un homme politique de 29 ans qui n’a jamais écrit un seul livre de sa vie. Par comparaison, le dernier ouvrage de Nicolas Sarkozy, proche de Vincent Bolloré et administrateur du groupe Hachette, le Temps des combats, édité lui aussi chez Fayard, avait été tiré à 120 000 exemplaires pour sa mise en place, même s’il s’est finalement beaucoup moins bien vendu que ses précédents livres. «L’ampleur du dispositif et l’ultra confidentialité du projet Bardella sont de cet ordre-là, voire semblable à ce qui avait été fait pour Michelle Obama ou le Prince Harry, constate un salarié de Fayard. C’est dire l’espoir.»
Selon des mails à plusieurs libraires émanant de représentants de Hachette Livre et consultés par Libération, Vincent Bolloré met tous les médias de sa galaxie au service de son poulain : couverture du magazine JD News, le nouvel hebdomadaire de groupe lancé en septembre, campagne nationale radio sur Europe 1 du 21 au 27 novembre, puis une partie du mois de décembre. Mais aussi campagne d’affichage nationale dans 110 gares SNCF aux quatre coins de la France, promettant «une visibilité massive sur les quais» du 11 au 17 décembre. Contactée, l’entreprise affirme n’avoir découvert l’identité de l’auteur pour lequel Fayard avait réservé ses panneaux publicitaires que mercredi matin, évoquant son «embarras». Dans un courrier adressé à la direction du groupe, le syndicat SUD Rail a exprimé son «refus de faire campagne dans nos gares pour l’extrême droite». La SNCF, elle, a précisé qu’«aucun fondement légal ne lui permettait de justifier un refus» de cette campagne de publicité, ne souhaitant pas communiquer le prix payé par Fayard pour réserver ses panneaux. De son côté, la régie MediaTransports a expliqué attendre «de recevoir les visuels» du livre pour se prononcer sur le maintien ou le retrait.
Chez Fayard, des publications réacs à la chaîne
Outre l’atterrissage éditorial et médiatique de Ce que je cherche, Lise Boëll, qui s’est forgée ces dernières années la réputation d’impresario de la fachosphère, a pour mission de développer une écurie de plumes très droitières ayant en commun toute une palette d’obsessions déclinistes. Le 11 septembre, la journaliste Sonia Mabrouk, tête de gondole de CNews, Europe 1 et du JDD, publiait Et si demain tout s’inversait, un «récit romancé» sur les thèmes des flux migratoires et de l’assimilation. Miracle des synergies de groupe, la femme de 46 ans a pu bénéficier d’une importante promo sur CNews, Europe 1 et le JDD. Le 30 octobre, c’est Philippe de Villiers, autre fidèle de Lise Boëll, qui doit officiellement arriver en librairies sous la bannière Fayard. Le fondateur du parc à thème réac Le Puy du Fou, lui aussi tête d’affiche de CNews, s’apprête à publier Mémoricide, «une plainte mêlée de nostalgie» sur l’état de la France, selon la présentation de l’éditeur.
Les grandes manœuvres boëlliennes ont beau se limiter, pour le moment, aux parutions des essais politiques et de documents, la crainte de devenir une marque repoussoir faisant tache d’huile sur le reste du catalogue (littérature française, étrangères, etc.) existe bel et bien. «La ligne éditoriale de Fayard a toujours été ouverte à des auteurs de droite ou de gauche. Mais avec Bardella, on va bien plus loin, constate une ancienne salariée. La marque Fayard va définitivement perdre de sa superbe. Que va-t-il se passer lors d’une foire au livre quand un auteur maison refusera de s’asseoir à côté du stand Jordan Bardella ?»
«Lise Boëll, c’est une agence de com, en fait»
Et ce n’est pas le reste de la programmation qui va rassurer les sceptiques. Début décembre, Henri D’Anselme, le «héros au sac à dos» de l’attaque au couteau d’Annecy en 2023, sortira Mon chant des cathédrales, un livre inspiré de son tour des clochers de France qui a déjà connu sa déclinaison télévisuelle en série documentaire sur C8 (chaîne du groupe Bolloré). L’année 2025 commencera par un nouvel opus de l’avocat Gilles-William Goldnadel, déjà auteur chez Fayard. Le polémiste tendance droite dure va rempiler avec un titre sombre, Journal d’un prisonnier.
Au sens propre du terme, le grand lifting a commencé au siège de la maison au 13 rue de Montparnasse, dans le VIe arrondissement de Paris. «Le premier grand chantier de Lise Boëll à son arrivée a été décoratif, ironise un salarié. Elle a fait dégager tous les livres qui traînaient, dont une partie qui a été mise au pilon. On ne sait pas trop ce qui a été décidé pour le reste alors que ce sont des livres de fonds qu’on ne peut plus acheter ni imprimer. Des télévisions ont été installées, branchées sur CNews. Lise Boëll c’est une agence de com, en fait.» Autre détail du décorum bolloréen qui en dit long sur la mise au pas de la maison d’édition, un présentoir à revues est récemment apparu à l’accueil de Fayard avec le JD News en majesté. «Ça paraît caricatural mais Lise Boëll est clairement là pour le grand projet de propagande.»
Mise à jour le 17 octobre 2024 à 10h18 avec plus d’éléments
Mise à jour à 11h09 démenti de la foire de Brive-la-Gaillarde au sujet de la présence prévue de Jordan Bardella à l’événement