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Xenia Fedorova, ancienne patronne de RT France et nouvelle égérie russe du Groupe Bolloré
Par Isabelle Mandraud
Publié hier à 04h00, modifié hier à 20h32
ENQUÊTE
Trois ans après l’arrêt de la chaîne financée par le Kremlin, sa dirigeante refait surface dans les médias détenus par le milliardaire breton Vincent Bolloré, où elle porte la parole de Moscou.
Un brouhaha s’élève de la travée qui surplombe un bouddha de 4 mètres de haut trônant dans la salle de restaurant. Mercredi 12 mars au soir, dans ce lieu parisien branché situé à deux pas de l’ambassade américaine, des invités se pressent autour d’une silhouette longiligne moulée dans une robe noire. Xenia Fedorova, l’ancienne patronne de RT France, fête la sortie de son livre Bannie (Fayard, 306 pages, 21,90 euros), qui tient tout à la fois du réquisitoire contre la disparition de la chaîne de télévision financée par le Kremlin, d’une satire sur la presse française, « moutonnière, complaisante, paresseuse », et d’une explication de texte révisionniste sur « le conflit actuel en Ukraine, souvent présenté à l’international comme une agression de la Russie ». L’accès à la cérémonie est filtré par une hôtesse. Le Monde ne pourra pas y assister.
La petite réception organisée par Fayard n’a certes plus rien à voir avec le faste du lancement de la version française de RT (ex-Russia Today), en décembre 2017, quand le pavillon d’Armenonville, dans le bois de Boulogne, avait accueilli un parterre de personnalités souverainistes ou néoconservatrices. Mais trois ans après l’interdiction de la diffusion de RT dans l’Union européenne à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, Xenia Fedorova refait surface.
Chevelure brune tombant en cascade sur les épaules, sourire en coin, elle intervient désormais chaque jeudi dans l’émission « L’Heure Inter » sur CNews. Elle publie aussi des tribunes dans Le JDNews et est l’autrice d’une minisérie, Lumières orthodoxes, sur des cathédrales de France et d’Europe diffusée en début d’année sur C8 et CNews. Rien que des médias appartenant, comme Fayard, au groupe du milliardaire breton Vincent Bolloré.
Titre de séjour valable dix ans
Selon nos informations, les discussions entre les deux parties ont débuté dès le mois de juin 2023, peu après la mise en liquidation judiciaire de RT France, notamment avec le patron de CNews, Serge Nedjar, dont Xenia Fedorova est proche. Moins d’un an plus tard, en 2024, celle-ci obtenait un titre de séjour valable dix ans, alors même que son précédent visa l’autorisait à rester en France jusqu’en 2025. La maison Bolloré est-elle intervenue en sa faveur ? Sollicité, Yannick Bolloré, fils de Vincent et président du conseil de surveillance de Vivendi, la branche média, n’a pas souhaité répondre au Monde. Egalement sollicitée, Xenia Fedorova a décliné les demandes d’entretien.
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La promotion de son livre lui a aussi ouvert d’autres portes dans la galaxie des sites dits « alternatifs » proches des souverainistes ou de l’extrême droite, voire des complotistes, tels que TV Libertés, Front populaire ou Tocsin. A chaque fois, comme sur Europe 1 ou CNews, Xenia Fedorova a pu avancer les mêmes arguments : « La Russie veut la paix » (contrairement, donc, à l’Ukraine et à l’Europe) ; du fait de leur passé soviétique, les Russes auraient l’avantage d’être mieux « vaccinés contre la propagande que les Français » ; la liberté d’expression dans l’Hexagone serait menacée.
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Privé de RT France le 2 mars 2022, Moscou avait bien tenté de retrouver une voix conforme à ses vues par l’entremise du porte-parole de son ambassade à Paris, Alexandre Makogonov. Ce diplomate quadragénaire avait ainsi pris le relais, après le début de l’invasion russe, sur de nombreux plateaux télé et radio, pour incriminer un seul agresseur, l’Ukraine, nier les frappes russes sur des civils et contester le massacre de Boutcha. Mais l’initiative tourna court. Fin 2024, le Quai d’Orsay ne lui ayant pas renouvelé son accréditation, il avait dû quitter le territoire. Dès lors, il revenait à Xenia Fedorova de reprendre du service. « Tous les Russes ne sont pas des espions », s’est-elle insurgée, le 11 mars, sur Europe 1, après avoir mentionné, de son propre chef, le nom du diplomate renvoyé.
Parcours flou
Et elle ? « Je ne me trouve pas assez belle pour être une James Bond girl. Ni même assez intelligente », cingle, dans Le JDNews, la nouvelle exégète du « point de vue russe ». Dans son livre, cette femme de 44 ans – elle en paraît 10 de moins – donne des bribes d’éléments sur son parcours : sa naissance, le 26 décembre 1980, à Kazan, capitale de la région du Tatarstan ; son enfance meurtrie par la mort de son père, ingénieur dans le spatial ; et son adolescence compliquée par l’effondrement de l’Union soviétique. Née Borchik, ce qu’elle ne dit pas, elle adoptera plus tard le nom de Fedorova.
Alors que leur monde se délite autour d’elle, sa mère, Natalia, qu’elle présente dans son livre comme une journaliste soviétique, se lance dans l’import-export pour subvenir aux besoins de ses sept enfants et décide d’emmener toute la famille en Autriche. La jeune Xenia intègre une institution catholique, puis le lycée international de Vienne pour apprendre l’anglais. Elle séjourne ensuite un an en République tchèque, afin de suivre les cours d’une « grande école russe » et de renouer avec sa langue natale.
Subitement, sans que l’on comprenne trop pourquoi, mère et enfants doivent rentrer en Russie, laissant derrière eux « une maison pleine de meubles, une école déjà payée, et la tombe [d’une] grand-mère » qui les avait rejoints. Xenia Fedorova attribue ce départ précipité à une « russophobie » qui les aurait privés du renouvellement de leurs visas autrichiens.
Les années suivantes de son parcours sont tout aussi floues. Alors que le lancement de RT France s’était accompagné, en 2017, d’une brassée d’articles présentant sa jeune dirigeante comme diplômée de l’Institut des études américaines et canadiennes, lié à l’Académie russe des sciences, et de la faculté de journalisme de l’université de Moscou, il n’en est plus question huit ans plus tard. Dans le livre, l’institut s’est transformé en « école de politique internationale (World Politics) » inachevée car trop « sous emprise américaine », sans plus de détails ; la faculté de journalisme a disparu. « Je suis devenue journaliste », écrit simplement Xenia Fedorova. Où ? Quand ? Comment ? Mystère. En 2004, enfin, inscrite à l’Alliance française à Paris, la jeune femme, alors âgée de 24 ans, dit avoir été appelée depuis Moscou par la maison mère de RT, Rossia Segodnia.
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Elle est embauchée sur le champ, sans aucune formation, et sa carrière connaît un démarrage fulgurant : trois mois après son arrivée au sein du média de propagande lancé par le Kremlin en 2005, elle devient cheffe des informations internationales, puis « executive producer », cheffe du département des projets médias, cheffe de RT pour la Russie, la Communauté d’Etats indépendants et les pays baltes, puis cheffe de RT France en 2014. En parallèle, elle décroche un MBA à la Berlin School of Creative Leadership. Mais, en 2014, le rouble dégringole après l’annexion de la Crimée par la Russie, et le lancement de la version française est retardé. Qu’à cela ne tienne : Xenia Fedorova part en Allemagne s’occuper de Ruptly, une agence de presse vidéo basée à Berlin.
Pur produit RT
Cette trajectoire fait d’elle un pur produit RT. Son profil s’apparente ainsi à celui de Margarita Simonian, grande prêtresse du réseau, elle aussi recrutée à l’âge de 25 ans. Mais la comparaison s’arrête là. Diplômée de l’école de journalisme de l’université de Kouban, la future propagandiste en chef, inscrite sur la liste européenne des personnalités russes sous sanction, avait travaillé pour la chaîne nationale Rossia 1 et couvert la deuxième guerre de Tchétchénie puis la prise d’otages sanglante de Beslan, en septembre 2004.
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Et autant « Margarita » se montre spontanée sur les réseaux sociaux, n’hésitant pas à ferrailler contre ses contempteurs et à afficher des moments de sa vie privée, autant « Xenia », qui a elle-même échappé de peu aux sanctions européennes en 2022, s’en tient à la plus grande réserve. On chercherait en vain une trace personnelle sur son compte X. Pas un mot, par exemple, le 24 février 2022, qui marque l’entrée en guerre totale de la Russie et de l’Ukraine, pays « frères », comme elle les nomme. Ce jour-là, pour Xenia Fedorova, il ne s’est rien passé.
En 2017, quand elle pose enfin ses bagages à Paris, rien n’est trop beau pour lancer la version française de RT. Voiture et logement de fonction pour sa dirigeante, budget de lancement de 20 millions d’euros pour la chaîne, salaires attirants pour les journalistes. « Il n’y avait aucune gestion budgétaire, je pouvais dépenser 70 000 euros pour un reportage, on ne me disait rien, rapporte un ex-rédacteur en chef désireux de préserver son anonymat. En même temps, on ne sentait pas trop l’envie d’évoluer, le simple fait d’exister suffisait. »
Quatre Russes ont fait partie du voyage de Moscou avec Xenia Fedorova : un homme chargé du site Internet et trois femmes, responsables des tâches administratives. Parmi elles, Natalia Lapchova, interprète, parfaitement francophone et diplômée de l’université militaire du ministère russe de la défense, qui épousera un journaliste de la chaîne, tout comme l’une de ses compatriotes.
La présidente de RT France cumule sa fonction avec celle de rédactrice en chef. Elle contrôle tout et recrute elle-même les journalistes auditionnés en anglais. « Que pensez-vous de la guerre en Syrie ? », demande-t-elle. « Fedorova assistait à toutes les conférences de rédaction, toutes les réunions, elle avait un œil sur tout », rapporte un ancien membre de l’équipe. L’actualité française fait l’objet du plus grand soin. « On avait pour instruction de donner la parole à l’extrême gauche. » Le mouvement des « gilets jaunes », en 2018, s’y prête à merveille. En cinq ans d’existence, RT évitera de franchir des lignes rouges. L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) émettra une seule mise en demeure pour une traduction tronquée sur les empoisonnements chimiques en Syrie – un « problème technique », plaidera la chaîne.