Re: SONDAGE - Présidentielle 2027 : Marine Le Pen donnée vainqueure au second tour
Posté : 10 juillet 2026 10:11
"Jean-Jacques Urvoas : « La décision de Marine Le Pen renvoie une image désastreuse de la démocratie française »
ENTRETIEN. Pour l’ex garde des Sceaux, si le verdict de la cour d’appel démontre une « volonté d’équilibre » de la part des magistrats, le choix de Marine Le Pen de se porter candidate témoigne d’une « dégradation de l’éthique en politique ».
C'est un retournement de situation comme seule semble réserver la vie politique. Après des mois de feuilleton sur la probable candidature de son poulain Jordan Bardella, Marine Le Pen, condamnée en appel dans l’affaire des assistants parlementaires du RN mais de nouveau éligible, a décidé de concourir à la présidentielle. La députée du Pas-de-Calais s’est pourvue en cassation, espérant notamment échapper au port d’un bracelet électronique d’ici le scrutin.
Pour Jean-Jacques Urvoas, si par leur verdict les magistrats ont « essayé de tracer une ligne de crête entre la faute et la sanction », le choix de Marine Le Pen de se porter candidate est révélateur « d’une dégradation de l’éthique en politique. ». « Marine Le Pen donne le sentiment de considérer sa condamnation comme une autorisation, plutôt qu’un motif d’introspection », tance l’ancien garde des Sceaux de François Hollande, désormais maître de conférences en droit public à l’Université de Bretagne Occidentale.
Le Point : Condamnée mais de nouveau éligible, Marine Le Pen a décidé d’être candidate à la présidentielle. Était-ce un choix logique ?
Jean-Jacques Urvoas : C’est un choix qui surprend. Marine Le Pen est candidate et condamnée : ce n’est tout de même pas une posture habituelle. Il fut un temps où la seule crainte d’être mis en examen suffisait à conduire un ministre à se retirer. Marine Le Pen donne le sentiment de considérer sa condamnation comme une autorisation, plutôt qu’un motif d’interrogation… Est-on la bonne personne pour représenter un État lorsque l’on est condamné ? Quelle image cela donnerait-il de la France de porter à sa tête une condamnée pour détournement de fonds publics ?
Ce jugement devrait rassurer tous ceux qui portent un regard inquiet sur la justice.
Jean-Jacques Urvoas
Vous rejoignez donc Gabriel Attal qui considère qu’il y a une « dimension morale » dans la décision de se présenter malgré sa condamnation ?
Lorsque l’on fait de la politique, a fortiori lorsque l’on se présente à l’élection qui est regardée comme suprême, la cohérence est le minimum que l’on soit en droit d’exiger d’un candidat. Or, Marine Le Pen elle-même avait par le passé inscrit dans son programme le fait qu’un élu condamné pour des faits comparables à ceux qui lui sont reprochés soit inéligible à vie. Elle s’honorerait de mettre en pratique les positions qu’elle a défendues.
Le secrétaire général de LR, Othman Nasrou, a même accusé la candidate du RN de « prendre la démocratie en otage » et de « fragiliser les institutions ». Allez-vous jusque-là ?
Non. J’espère que les institutions sont plus solides que cela, même si elles sont secouées depuis des années, y compris par le comportement du président de la République actuel et son choix hasardeux de dissoudre l’Assemblée nationale. En revanche, à l’évidence, la décision de Marine Le Pen renvoie une image désastreuse de la démocratie française.
Tout au long de la campagne, la France va vivre avec une candidate favorite condamnée pour détournement de fonds. Comment, par ailleurs, concevoir que des parents qui éduquent leurs enfants en leur enseignant qu’il faut rester dans le droit chemin, envisagent de voter pour une condamnée…
Après tout, ne peut-on pas considérer que c’est aux électeurs de décider, dans les urnes, si cela constitue un problème pour eux ?
On peut certes penser que c’est aux électeurs de trancher. Marine Le Pen elle-même considère que le suffrage universel est son seul juge. Mais je crois qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de verdict électoral. La décision de Marine Le Pen est révélatrice d’une dégradation de l’éthique en politique.
Comment interprétez-vous son choix de se pourvoir en cassation ?
Là aussi, j’y vois une forme de reniement. Marine Le Pen avait préalablement indiqué qu’elle ne ferait pas de pourvoi en cassation. En soi c’était original qu’elle renonce par anticipation à un droit du justiciable mais personne ne l’avait forcé ! Et voici que maintenant, dans un strict calcul cynique – pouvoir être candidate sans porter un bracelet – elle piétine son engagement, démontrant ainsi que sa parole n’a que peu de crédit.
Certains y ont vu une manœuvre dilatoire pour jouer la montre…
La duplicité est lisible dans les propos mêmes de ses avocats ! Lorsque la question de l’appel s’était posée à l’issue de la décision de première instance, le premier président de la cour d’appel avait indiqué qu’il ferait en sorte de juger vite. Ceci constituait déjà un choix parfaitement discriminatoire, de manière positive, puisque les délais d’appel sont généralement bien plus longs. Dans la même foulée, le président de la chambre criminelle de la Cour de cassation avait avancé que s’il y avait, à la suite de l’appel, un pourvoi en cassation, il le jugerait avant janvier 2027.
Je ne me souviens pas qu’à l’époque les avocats aient protesté devant cette accélération du calendrier judiciaire. Or, les mêmes demandent désormais que la Cour de cassation prenne tout son temps ! Ils évoquent des délais de douze à dix-huit mois, ce qui aurait évidemment comme avantage d’enjamber l’élection présidentielle. Il s’agit clairement d’une manœuvre en direction de la Cour de cassation. Je gage que les magistrats n’en tiendront pas compte.
D’après vous, Marine Le Pen a donc de fortes chances de ne pas échapper au bracelet électronique malgré ce pourvoi ?
Oui. Marine Le Pen prend le risque d’un deuxième parjure : celui de devoir faire campagne avec un bracelet électronique, en particulier durant la campagne officielle. On ne peut pas exclure qu’Emmanuel Macron accueille en mai prochain sur le perron de l’Élysée une présidente élue sous bracelet électronique…
En découvrant le verdict de la Cour d’appel, certains y ont vu un « jugement de Salomon » pour lesquels les juges actent d’un côté la condamnation, mais laissent de l’autre à Marine Le Pen le choix ou non de se présenter, se dédouanant ainsi de cette responsabilité. Partagez-vous cette analyse ?
C’est surtout un jugement qui devrait rassurer tous ceux qui portent un regard inquiet sur la justice. Les magistrats sont régulièrement accusés d’être une caste hors-sol qui juge avec des a priori politiques et des arrière-pensées corporatistes. On leur prête à peu près tous les péchés du monde. Or, de manière éclatante, ils ont par ce verdict démontré que ce qui structure leur action de magistrats, ce sont deux principes.
D’abord, le respect de la loi : ils ont sévèrement sanctionné un délit. En effet, les juges ne choisissent ni la qualification des faits ni les bornes légales de la sanction, ce qui doit rassurer les justiciables ! Ensuite, l’individualisation de la peine : il y avait douze prévenus dans ce dossier et il y a douze condamnations différentes. Chacun a reçu une peine proportionnée aux dommages causés. Marine Le Pen a été vue comme l’instigatrice d’un système qui a duré des années : elle a donc la peine la plus lourde. Que cette peine soit ensuite ciselée de façon à lui garantir la possibilité d’être candidate relève aussi de l’individualisation : les magistrats ont intégré la conséquence de leur décision.
Marine Le Pen a déclaré sur TF1 qu’elle était heureuse qu’on « rende aux Français leur liberté de voter ». Est-ce ainsi qu’il faut interpréter l’arrêt de la cour d’appel ?
Le droit est toujours une affaire d’interprétation, jamais un acte de connaissance pure ! Cela dit, il faut en effet retenir de cette décision une volonté d’équilibre. Les magistrats ont essayé de tracer une ligne de crête – naturellement escarpée – entre la faute et la sanction. C’est ce qu’on appelle la proportionnalité de la peine. Aux électeurs de se faire leur conviction."
https://www.lepoint.fr/politique/marine ... 532FXMBUM/
ENTRETIEN. Pour l’ex garde des Sceaux, si le verdict de la cour d’appel démontre une « volonté d’équilibre » de la part des magistrats, le choix de Marine Le Pen de se porter candidate témoigne d’une « dégradation de l’éthique en politique ».
C'est un retournement de situation comme seule semble réserver la vie politique. Après des mois de feuilleton sur la probable candidature de son poulain Jordan Bardella, Marine Le Pen, condamnée en appel dans l’affaire des assistants parlementaires du RN mais de nouveau éligible, a décidé de concourir à la présidentielle. La députée du Pas-de-Calais s’est pourvue en cassation, espérant notamment échapper au port d’un bracelet électronique d’ici le scrutin.
Pour Jean-Jacques Urvoas, si par leur verdict les magistrats ont « essayé de tracer une ligne de crête entre la faute et la sanction », le choix de Marine Le Pen de se porter candidate est révélateur « d’une dégradation de l’éthique en politique. ». « Marine Le Pen donne le sentiment de considérer sa condamnation comme une autorisation, plutôt qu’un motif d’introspection », tance l’ancien garde des Sceaux de François Hollande, désormais maître de conférences en droit public à l’Université de Bretagne Occidentale.
Le Point : Condamnée mais de nouveau éligible, Marine Le Pen a décidé d’être candidate à la présidentielle. Était-ce un choix logique ?
Jean-Jacques Urvoas : C’est un choix qui surprend. Marine Le Pen est candidate et condamnée : ce n’est tout de même pas une posture habituelle. Il fut un temps où la seule crainte d’être mis en examen suffisait à conduire un ministre à se retirer. Marine Le Pen donne le sentiment de considérer sa condamnation comme une autorisation, plutôt qu’un motif d’interrogation… Est-on la bonne personne pour représenter un État lorsque l’on est condamné ? Quelle image cela donnerait-il de la France de porter à sa tête une condamnée pour détournement de fonds publics ?
Ce jugement devrait rassurer tous ceux qui portent un regard inquiet sur la justice.
Jean-Jacques Urvoas
Vous rejoignez donc Gabriel Attal qui considère qu’il y a une « dimension morale » dans la décision de se présenter malgré sa condamnation ?
Lorsque l’on fait de la politique, a fortiori lorsque l’on se présente à l’élection qui est regardée comme suprême, la cohérence est le minimum que l’on soit en droit d’exiger d’un candidat. Or, Marine Le Pen elle-même avait par le passé inscrit dans son programme le fait qu’un élu condamné pour des faits comparables à ceux qui lui sont reprochés soit inéligible à vie. Elle s’honorerait de mettre en pratique les positions qu’elle a défendues.
Le secrétaire général de LR, Othman Nasrou, a même accusé la candidate du RN de « prendre la démocratie en otage » et de « fragiliser les institutions ». Allez-vous jusque-là ?
Non. J’espère que les institutions sont plus solides que cela, même si elles sont secouées depuis des années, y compris par le comportement du président de la République actuel et son choix hasardeux de dissoudre l’Assemblée nationale. En revanche, à l’évidence, la décision de Marine Le Pen renvoie une image désastreuse de la démocratie française.
Tout au long de la campagne, la France va vivre avec une candidate favorite condamnée pour détournement de fonds. Comment, par ailleurs, concevoir que des parents qui éduquent leurs enfants en leur enseignant qu’il faut rester dans le droit chemin, envisagent de voter pour une condamnée…
Après tout, ne peut-on pas considérer que c’est aux électeurs de décider, dans les urnes, si cela constitue un problème pour eux ?
On peut certes penser que c’est aux électeurs de trancher. Marine Le Pen elle-même considère que le suffrage universel est son seul juge. Mais je crois qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de verdict électoral. La décision de Marine Le Pen est révélatrice d’une dégradation de l’éthique en politique.
Comment interprétez-vous son choix de se pourvoir en cassation ?
Là aussi, j’y vois une forme de reniement. Marine Le Pen avait préalablement indiqué qu’elle ne ferait pas de pourvoi en cassation. En soi c’était original qu’elle renonce par anticipation à un droit du justiciable mais personne ne l’avait forcé ! Et voici que maintenant, dans un strict calcul cynique – pouvoir être candidate sans porter un bracelet – elle piétine son engagement, démontrant ainsi que sa parole n’a que peu de crédit.
Certains y ont vu une manœuvre dilatoire pour jouer la montre…
La duplicité est lisible dans les propos mêmes de ses avocats ! Lorsque la question de l’appel s’était posée à l’issue de la décision de première instance, le premier président de la cour d’appel avait indiqué qu’il ferait en sorte de juger vite. Ceci constituait déjà un choix parfaitement discriminatoire, de manière positive, puisque les délais d’appel sont généralement bien plus longs. Dans la même foulée, le président de la chambre criminelle de la Cour de cassation avait avancé que s’il y avait, à la suite de l’appel, un pourvoi en cassation, il le jugerait avant janvier 2027.
Je ne me souviens pas qu’à l’époque les avocats aient protesté devant cette accélération du calendrier judiciaire. Or, les mêmes demandent désormais que la Cour de cassation prenne tout son temps ! Ils évoquent des délais de douze à dix-huit mois, ce qui aurait évidemment comme avantage d’enjamber l’élection présidentielle. Il s’agit clairement d’une manœuvre en direction de la Cour de cassation. Je gage que les magistrats n’en tiendront pas compte.
D’après vous, Marine Le Pen a donc de fortes chances de ne pas échapper au bracelet électronique malgré ce pourvoi ?
Oui. Marine Le Pen prend le risque d’un deuxième parjure : celui de devoir faire campagne avec un bracelet électronique, en particulier durant la campagne officielle. On ne peut pas exclure qu’Emmanuel Macron accueille en mai prochain sur le perron de l’Élysée une présidente élue sous bracelet électronique…
En découvrant le verdict de la Cour d’appel, certains y ont vu un « jugement de Salomon » pour lesquels les juges actent d’un côté la condamnation, mais laissent de l’autre à Marine Le Pen le choix ou non de se présenter, se dédouanant ainsi de cette responsabilité. Partagez-vous cette analyse ?
C’est surtout un jugement qui devrait rassurer tous ceux qui portent un regard inquiet sur la justice. Les magistrats sont régulièrement accusés d’être une caste hors-sol qui juge avec des a priori politiques et des arrière-pensées corporatistes. On leur prête à peu près tous les péchés du monde. Or, de manière éclatante, ils ont par ce verdict démontré que ce qui structure leur action de magistrats, ce sont deux principes.
D’abord, le respect de la loi : ils ont sévèrement sanctionné un délit. En effet, les juges ne choisissent ni la qualification des faits ni les bornes légales de la sanction, ce qui doit rassurer les justiciables ! Ensuite, l’individualisation de la peine : il y avait douze prévenus dans ce dossier et il y a douze condamnations différentes. Chacun a reçu une peine proportionnée aux dommages causés. Marine Le Pen a été vue comme l’instigatrice d’un système qui a duré des années : elle a donc la peine la plus lourde. Que cette peine soit ensuite ciselée de façon à lui garantir la possibilité d’être candidate relève aussi de l’individualisation : les magistrats ont intégré la conséquence de leur décision.
Marine Le Pen a déclaré sur TF1 qu’elle était heureuse qu’on « rende aux Français leur liberté de voter ». Est-ce ainsi qu’il faut interpréter l’arrêt de la cour d’appel ?
Le droit est toujours une affaire d’interprétation, jamais un acte de connaissance pure ! Cela dit, il faut en effet retenir de cette décision une volonté d’équilibre. Les magistrats ont essayé de tracer une ligne de crête – naturellement escarpée – entre la faute et la sanction. C’est ce qu’on appelle la proportionnalité de la peine. Aux électeurs de se faire leur conviction."
https://www.lepoint.fr/politique/marine ... 532FXMBUM/