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« Ils mutilent un élève, repartent, et nous, derrière, comment fait-on ? » A Saint-Ouen-l’Aumône, le traumatisme perdure après la grave blessure d’un adolescent par un tir policier
Le 28 septembre, dans le Val-d’Oise, Eden, 14 ans, a eu la mâchoire fracturée et une grande partie des dents arrachées par un tir policier. Au sein de son lycée professionnel, élèves comme professeurs racontent la peur, la colère et l’impuissance.
Par Louise Couvelaire
Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 07h29
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Ryan, 14 ans, était assis avec Eden avant l’accident ; il montre des vidéos qu’il a prise sur son téléphone avant d’aller aider son camarade de classe pour le mettre à l’abri.
Eden ne peut pas parler. Sa mâchoire est « scellée » pour plusieurs semaines à la suite d’une série d’interventions chirurgicales. Le garçon de 14 ans ne peut pas raconter comment, lundi 28 septembre, un tir de lance-grenade lacrymogène Cougar a brisé la quasi-totalité de ses dents du haut, arraché une partie de celles du bas et causé une double fracture de sa mâchoire. Il ne peut rien dire de ce jour où, assis sur un muret à quelques mètres de l’entrée de son lycée, Château-d’Epluches, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), où se déroulait un mouvement de protestation, sa vie a basculé.
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Il était environ 10 h 30, il avait les yeux rivés sur son téléphone portable lorsque trois fonctionnaires de police se sont dirigés vers lui avant de le bousculer, puis de lui porter un coup de matraque et enfin, après qu’il eût riposté par un coup de pied, tiré un projectile en direction de son visage quasiment à bout portant. L’impact a projeté l’adolescent au sol et fracassé sa mâchoire.
Mardi 6 octobre, le parquet de Pontoise a annoncé dans un communiqué avoir mis en examen le fonctionnaire auteur du tir pour « violences par personne dépositaire de l’autorité publique suivie de mutilation ou d’infirmité permanente ». Le policier a été placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercice professionnel, de contact avec le public et de détention et de port d’arme.
« J’ai peur de tout le monde »
Eden ne peut pas parler. Les vidéos de la scène, largement relayées sur les réseaux sociaux, montrent en images ce qu’il ne peut pas mettre en mots ; ses parents ont porté plainte pour tentative d’homicide volontaire et violences volontaires avec arme ; ses camarades témoignent du « choc » causé par la violence « injuste », « disproportionnée », « indigne », « grave », « inacceptable », « folle » de la réponse policière ; des professeurs racontent leur incompréhension face au déploiement de policiers « harnachés en mode Playmobil avec casques et boucliers » et le quotidien percuté par cet événement de cet établissement d’enseignement professionnel consacré aux métiers de l’automobile et du transport ; des mères d’élèves disent leur crainte d’envoyer leurs enfants en classe. « J’ai peur des jeunes et des policiers, j’ai peur de tout le monde, j’ai arrêté de travailler depuis l’incident avec Eden pour accompagner mon fils, aller le chercher et surveiller ce qu’il se passe, explique Bouchara (elle n’a pas souhaité donner son nom, comme les autres personnes citées par leur prénom), maman de Lucas, 15 ans. Il n’est pas question de le laisser seul. »
Mercredi 7 octobre. Neuf jours après les faits. Après plusieurs jours de cours en distanciel, le lycée rouvre ses portes à une partie des élèves pour un temps d’échange de deux heures. Il est 13 heures, Ryan (les prénoms des mineurs interrogés ont été modifiés à leur demande), 14 ans, s’achète un sandwich à la supérette située au coin du lycée. Son copain, Safet, 16 ans, l’attend à l’extérieur. C’est la règle ici : « Nous n’acceptons que trois personnes à la fois », annonce une pancarte collée à la porte vitrée de l’entrée du magasin. « Seul celui qui a quelque chose à acheter a le droit de rentrer », précise la caissière en évoquant des problèmes de vols et de débordements « dès lors que les lycéens sont en groupe ».
Ici, dans le quartier d’Epluches, les quelque 600 élèves du Château ne sont pas les bienvenus. « Ils squattent les bas d’immeubles, jettent leurs déchets partout, saccagent les parties communes, grimpent sur les balcons, c’est insupportable », tempête une voisine, Virginie, fonctionnaire de 50 ans qui a obtenu après plusieurs années de bras de fer la mise en place d’une clôture autour de sa résidence.
Ici, au lycée Château-d’Epluches, un ensemble de bâtiments disparates répartis dans un parc de 7 hectares coincé entre une zone pavillonnaire et une zone industrielle, « il n’y a rien à faire ni nulle part où aller entre deux cours », raconte un lycéen. C’est le principal objet de la mobilisation des derniers jours (au-delà du manque de matériel pour les carrossiers, de l’absence de chauffage…) : les emplois du temps « mal faits », disent-ils, avec « des journées qui démarrent à 8 heures et se terminent à 18 heures », souligne un lycéen, « et des trous de trois heures au milieu de la journée », renchérit un autre.
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Impossible de rentrer chez eux, la plupart des élèves viennent de loin, de tous les départements d’Ile-de-France : Sarcelles, Persan ou encore Argenteuil dans le Val-d’Oise, La Courneuve et Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, Puteaux et Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine…
« Rapport compliqué aux institutions »
« Notre lycée accueille des jeunes issus de quartiers populaires, avec des parcours éducatifs chaotiques et douloureux, des situations familiales dures, des jeunes qui ont du mal à formuler leurs revendications, des jeunes qui ne sont en rien politisés – ils en sont très très loin –, des jeunes qui ont un rapport compliqué aux institutions en général et à l’institution école en particulier », décrit un professeur qui, comme les autres enseignants interrogés, souhaite garder l’anonymat. A longueur d’année, décrivent plusieurs d’entre eux, ils œuvrent pour rétablir la confiance, pour la maintenir lorsqu’elle est revenue… Un véritable exercice d’équilibriste pour mener ces adolescents souvent réfractaires au bout de leur cursus.
Des mères venues chercher leurs enfants, devant le lycée professionnel Château-d’Epluches, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Depuis le début de la mobilisation, les enseignants tentent de résoudre une équation délicate : les laisser s’exprimer tout en les aidant à mettre en mots, les accompagner sans donner l’impression de prendre les rênes… et désormais, les « protéger » des forces de l’ordre dont ils ne comprennent pas les méthodes. « Les policiers arrivent en tenues antiémeutes alors qu’il ne se passe rien de très méchant, ils mutilent un élève, repartent, et nous, derrière ? Comment fait-on, nous, après, pour recoller les morceaux avec des jeunes qui sont déjà extrêmement fragilisés ? Comment fait-on pour réparer une fois encore ce qui a déjà été maintes fois cassé ? », interroge l’enseignant.
Le lieu où Eden, 14 ans, a été blessé par grenade lacrymogène Cougar, devant le lycée professionnel Château-d’Epluches. A Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Ryan secoue la tête, porte la main à son oreille, et lance : « bouc ». Il répète : « bouc ». « Ce son, dit-il, je l’entends encore, tout le temps. » Ce son, « je ne sais pas bien comment vous le décrire autrement », c’est « celui du Cougar », la grenade tirée sur son copain Eden avec qui il est en classe. Ryan était assis à côté de lui, sur le petit muret, quelques instants avant l’arrivée des trois policiers. « Eden ne faisait rien, il ne participait à rien, il était assis là, tranquille », raconte-t-il. Il venait de se lever et de s’éloigner pour répondre à un appel de sa mère lorsqu’il a entendu des voix s’élever. Il s’est retourné, s’est mis à filmer la scène, « par réflexe ».
« On n’avait pas imaginé ça »
Et soudain, « tout est devenu flou ». Il se souvient avoir vu son copain à terre, avoir couru pour « le ramasser », l’avoir soutenu pour marcher jusqu’au lycée. Il se souvient d’un « silence blanc » que seuls les mots d’Eden, qu’il martelait en boucle et avec difficulté, ont rompu : « appelle ma mère appelle ma mère appelle ma mère ». « Je ne pensais pas que la police pouvait faire des trucs comme ça à un enfant de 14 ans », souffle-t-il. « Sur le moment, on n’a rien compris, on n’avait pas imaginé ça », abonde Safet, 16 ans. « On a tous un peu de la haine, comment on peut faire ça à un enfant ! », renchérit Ben, 14 ans, qui connaît Eden depuis la classe de 5e. « Ils étaient trois policiers, ils ne pouvaient pas le maîtriser ? C’est leur métier non ? », lance Louna, 14 ans elle aussi, élève en gestion administration transport et logistique.
Ryan, 14 ans, était assis avec Eden avant l’accident, il montre des vidéos qu’il a prise sur son téléphone, de la grenade lacrymogène Cougar qui a blessé Eden. A Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Après deux jours de cours en pointillé, le mardi et le mercredi suivant, le lycée a fermé ses portes le jeudi à la suite de perturbations. Jeudi 8 octobre, il devait accueillir les autres élèves pour un nouveau temps d’échange. Changement de programme. Les élèves ont été priés de rentrer chez eux, les portes de l’établissement se sont à nouveau fermées dans la matinée « pour des raisons de sécurité » compte tenu « de la situation dans des établissements voisins ».
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Ryan a eu le temps d’accrocher à la grille de l’établissement la pancarte qu’il avait fabriquée la veille : « Justice pour Eden ». Il l’a photographiée et envoyée à son copain qui lui a répondu par un émoji « cœur ». Eden ne peut pas parler.