C'est mal "barré" pour Marine.
Le procès des assistants fictifs du RN, infructueuse tribune politique de Marine Le Pen : «Tout ceci est une fiction»
Si l’ex-présidente du Rassemblement national a démontré devant le tribunal de Paris ses talents d’oratrice, elle a peiné, cette semaine encore, à transformer ses passages à la barre en tribune politique.
Comment ne pas comprendre, à l’issue des deux jours d’audition de Marine Le Pen qui se sont achevés mercredi 6 novembre devant le tribunal correctionnel de Paris, que la dirigeante d’extrême droite ne pouvait pas ne pas savoir ? Dans l’affaire des assistants parlementaires fictifs du RN, jugée jusqu’à la fin du mois, ce ne sont pas les petites mains qui décidaient, ni les cadres, encore moins les eurodéputés, des collaborateurs souvent obéissants et discrets, bien contents de bénéficier d’une obole, peu importe qu’il s’agisse d’argent public européen. Dans un parti où tout n’existe que par et pour la «patronne», comment ce qui se trame en interne aurait-il pu subsister sans son aval et sa parfaite connaissance du système mis en place ? Puisque, au bout du compte, les automatismes frontistes, qui consistaient à l’époque à prospérer aux dépens de l’Union européenne, n’ont jamais servi qu’aux ambitions politiques de Marine Le Pen.
La triple candidate à la présidentielle l’a démontré au cours de ce procès. Par sa présence quasi continuelle lors des débats, qui a semblé parfois terrifier certaines personnes renvoyées avec elle, par son aisance à défendre la cause de son parti à la barre, par sa connaissance parfaite du dossier. Le gouffre qui l’a séparée pendant ces semaines de ses co-prévenus a souvent sauté aux yeux. Parfois même dans sa relation avec son avocat Rodolphe Bosselut, à qui Marine Le Pen n’a jamais oublié de souffler une saillie. Par ses indéniables talents d’oratrice, elle a tenté, jusqu’aux derniers instants, de transformer le procès en une tribune politique, bien au-delà des bafouillements poussifs des autres. Mais, malgré cette performance théâtrale, cela ne suffira sans doute pas. Car le dossier contre elle est bien lourd.
Mauvaise foi et oublis opportuns
Déjà passée à la barre en début de procès en tant qu’autrice principale de supposés «détournements de fonds publics», Marine Le Pen a donc été à nouveau entendue mardi et mercredi par les juges, cette fois pour «complicité» des détournements. En tant qu’ancienne présidente pendant dix ans du parti fondé par son père, de 2011 à 2021.
Les juges auraient aimé «avancer» avec elle. Mais Marine Le Pen n’était pas là pour répondre aux questions. Seulement pour tenter de détricoter point par point l’accusation, usant de mauvaise foi et d’oublis opportuns, raccourcis et présupposés victimaires : «J’ai eu le sentiment qu’à maintes reprises, votre opinion était déjà faite, et que les arguments qui pouvaient être exprimés à décharge étaient évacués. Je suis arrivée ici, vraiment, avec le souhait sincère d’apporter des réponses. Mais tout cela m’a un peu déstabilisée», a-t-elle ainsi lancé, devant la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis. Pour les deux, il s’est souvent agi d’un dialogue de sourds entre une magistrate et un animal politique venu autant pour tenter de dominer les débats que pour préparer le public à son éventuelle condamnation. La juge a fini par s’énerver : «On ne peut pas passer des heures à vous écouter répondre toujours la même chose, pour finalement ne pas répondre aux questions que l’on vous pose»…
Cette «chose» que Marine Le Pen répète depuis toujours, c’est que le système très cadré mis en place par le FN pour détourner les fonds européens, dans lequel les assistants parlementaires étaient ventilés sur les différentes enveloppes des députés, n’en était pas un. Pas un «système», non, il s’agissait d’une «centralisation», répond-elle. «Mais la centralisation, elle est dans la culture du FN !» affirme Marine Le Pen. Elle est nécessaire, selon elle, car les élus à côté des dirigeants frontistes n’ont pas toujours son niveau de connaissance de la mécanique politique. Elle se fait donc «de gré ou de force», pour une question de «performance». Mais aussi de contrôle : «En 2014, nous passons de trois élus à 23. On arrive avec 20 députés novices, la situation est périlleuse…»
Le Pen concède alors une «forme de flottement», lors de la première année d’installation des élus à Bruxelles, comme elle l’a déjà fait devant les juges lors de son audition en avril 2019 : «On dit que pour maîtriser le travail d’un député européen, il faut cinq ans, raconte-t-elle alors. Les députés arrivent et on les presse de choisir des assistants parlementaires.» Mais, poursuit-elle, «le temps que le député lui-même se mette au travail et comprenne le fonctionnement complexe du Parlement européen, il y a dû y avoir du flottement. Les seuls députés qui n’ont pas “flotté” sont les trois députés sortants». A savoir elle-même, son père, Jean-Marie Le Pen, et l’ex-numéro 2 du FN, Bruno Gollnisch.
«Ce qui est faux peut devenir vrai»
Voilà, donc, un argument de poids pour justifier pourquoi, le 4 juin 2014, comme trois anciens eurodéputés l’ont raconté à la justice, Marine Le Pen aurait annoncé aux nouveaux arrivants à Bruxelles qu’ils allaient laisser à leur formation politique le loisir d’utiliser la majeure partie de leur enveloppe d’assistance parlementaire pour embaucher à son profit des collaborateurs payés par l’Europe. Mais Marine Le Pen ne se démonte pas, et infirme. L’histoire aurait été racontée par des gens qui auraient voulu se venger. Des fous, des mythomanes ? Les autres eurodéputés, insiste-t-elle, ceux qui sont restés proches du mouvement, et qui ont une autre version des faits de ce jour-là, n’auraient pas été assez entendus. «Il y a des gens devant vous qui ont une parole d’airain, d’autres qui sont inaudibles», attaque Marine Le Pen au tribunal. Oubliant que, lors de l’instruction, la question avait été posée à tous.
La députée du Pas-de-Calais tente ainsi de minimiser l’importance des pièces qui l’accablent. Ce fameux mail, envoyé le 22 juin 2014, quelques jours après la réunion, où Jean-Luc Schaffhauser, tout nouveau eurodéputé FN, écrit au trésorier du parti de l’époque, Wallerand de Saint-Just : «Ce que Marine nous demande équivaut à ce que l’on signe pour des emplois fictifs… Je comprends les raisons, mais on va se faire allumer.» Réponse, alors, de Saint-Just : «Je crois bien que Marine sait tout cela.» Qu’en dit la principale concernée ? Que Schaffhauser, «paranoïaque et complotiste», voulait là «exprimer une inquiétude du simple fait que les assistants parlementaires qui allaient travailler avec les députés soient encartés Front national». Quant à la réponse du trésorier : «Il voulait dire “Marine connaît tes inquiétudes et, juridiquement, elle n’est pas d’accord avec toi”.» Peu importe que le même Saint-Just ait eu une autre lecture des événements quand il était à la barre : il a soutenu que sa réponse de l’époque était avant tout méprisante, et que Schaffhauser a dû alors «très mal le prendre»… Personne n’y croit. Pas plus la présidente du tribunal, qui soupire : «C’est votre réponse.»
Tout cela ne suffit pas à rattraper l’effet désastreux donné ces derniers jours par la valse des co-prévenus, leurs maladresses, leurs mensonges.
La palme revenant à Christophe Moreau, ancien tiers-payant des eurodéputés frontistes, pour qui, «la vérité, c’est ce sur quoi tout le monde est d’accord». Et, grâce à cet état d’esprit bien pratique : «Ce qui est faux peut devenir vrai. Ainsi soit-il.»
«C’était vraiment trop gros. C’était se flinguer»
Dans les mails d’alors de Marine Le Pen, on trouve aussi Julien Odoul, embauché comme conseiller spécial de la présidente, mais pris en charge par le Parlement européen. Il a avoué lors de son audition n’avoir jamais travaillé pour sa députée, Mylène Troszczynski. Quatre mois après son embauche, il envoie à Marine Le Pen un mail lui demandant s’il «serait possible [d’aller] à Strasbourg pour voir comment se déroule une session, rencontrer députés et assistants et faire la connaissance de Mylène Troszczynski à qui je suis rattaché». Interrogée en 2019 par les juges, Marine Le Pen avait justifié : «Oui, un assistant parlementaire peut travailler pour un député qu’il n’a jamais rencontré.» Mercredi, sa version évolue : «Quand Odoul m’écrit pour me demander de rencontrer sa députée, je ne sais pas du tout quand son contrat a commencé, je ne me préoccupe pas du tout de cela.»
Elle raconte encore : «L’idée de faire de moi celle qui distribue les postes, comme une espèce de RH, est farfelue. Les députés sont des majeurs, ils ne sont pas des enfants de 3 ans à qui on dit “va te coucher” ou “va au coin”.» Et pourtant… Revient dans les esprits cette déclaration d’un ancien élu FN repenti, interrogé par les enquêteurs en 2017 : «Il y a dans la liste des députés et assistants des gens disposant de moins de discernement que la direction du parti quant aux conséquences des fautes commises. Les décisionnaires de ce système me paraissent d’autant plus coupables qu’ils ont abusé de la confiance d’élus soumis, obéissants, et qui n’avaient pas toujours les capacités de comprendre les conséquences de leurs choix.»
Reste cet échange douloureux pour la triple candidate à la présidentielle. Il s’agit d’un SMS retrouvé par la police dont l’auteur est Charles Van Houtte, chargé de centraliser à la demande de Marine Le Pen, pour que soient affectés les fameux «assistants parlementaires», la gestion des enveloppes de frais dédiés des eurodéputés frontistes. Il écrit le 10 octobre 2014 au trésorier Wallerand de Saint-Just : «C’est Charles, je viens d’avoir Marine en ligne, elle me confirme que ton contrat est mis sur [l’eurodéputé] Philippe Loiseau.» On apprend ainsi qu’il a été envisagé un temps de proposer un contrat d’assistant au trésorier du FN, d’un montant de 6 000 euros mensuels. Il n’a finalement jamais été signé, Saint-Just dit qu’il aurait abandonné l’idée… Mais Van Houtte a une autre explication : «Cela n’a pas abouti. Loiseau a sans doute refusé. C’était vraiment trop gros. C’était se flinguer. Il y a eu une discussion où certains sont allés voir Marine Le Pen en lui disant “eh oh”. Finalement ils ont laissé tomber.»
«Trop gros» pourquoi ? Mercredi, Marine Le Pen s’est contentée de répondre : «Ce qui me paraissait bizarre, c’est que [Saint-Just] ne soit plus trésorier. Mais cela ne me choque pas qu’il change de métier, je ne vois rien de critiquable.» L’avocat du Parlement européen, Patrick Maisonneuve, a une autre lecture : «Ce projet, ce n’était pas plutôt dans l’idée que Wallerand de Saint-Just, toujours trésorier du Front national, puisse être rémunéré sous couvert d’un contrat d’assistant parlementaire au Parlement européen, ce qui expliquerait les propos de Charles Van Houtte “c’est trop gros” ?» interroge-t-il. «Tout ceci est une fiction, un procès d’intention, argumente Marine Le Pen. C’est une preuve de faiblesse du dossier.»
De la défense de la «patronne» surtout.
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