Pénurie de saisonniers : la réforme de l’assurance-chômage accroît le problème
La pénurie de personnel est massive, à la veille de la saison estivale. Salaires, conditions de travail et accès au logement rebutent les salariés. Un autre facteur entre dans l’équation : la réforme de l’assurance-chômage pénalise et dissuade l’emploi saisonnier.
« Vivement la réforme de l’assurance-chômage ! » Dans un tweet, publié fin septembre 2021, le président délégué du Medef s’enthousiasmait, quelques jours avant l’entrée en vigueur de la réforme. Elle allait tout régler : le chômage, la précarité et le manque de main-d’œuvre.
Moins d’un an plus tard, ce n’est pas franchement l’euphorie, côté recrutements. C’est même tout le contraire. À la veille d’une saison estivale présentée comme « historique » en termes de fréquentation, la pénurie de personnel bat des records et frappe durement les secteurs dépendant du tourisme.
Hôtels, bars, restaurants, campings… partout en France, les employeurs se désolent de ne pas trouver de saisonnières et de saisonniers. Entre 200 000 et 300 000 emplois seraient non pourvus. La qualité de l’accueil et du service risquent d’en pâtir.
Ce qui devait être la solution miracle, la réforme de l’assurance-chômage, fait finalement partie du problème. « C’est même l’une des raisons principales de la pénurie ! », fulmine Alex Nicola, président de la Fédération française des employeurs du tourisme et des vacances (FFTV), une organisation patronale représentant des structures de l’économie sociale et solidaire.
Selon lui, les nouvelles règles ont fait fuir le personnel saisonnier, qui a beaucoup trop à perdre. Ces salarié·es alternant périodes de travail et d’inactivité sont le cœur de cible de la redéfinition des règles.
Depuis octobre 2021, la réforme de l’assurance-chômage sanctionne en effet les activités professionnelles discontinues. Chaque période non travaillée est désormais prise en compte dans le calcul des allocations. C’est un grand chambardement : pendant quarante ans, les indemnités ont été définies uniquement à partir d’une moyenne des salaires touchés les jours travaillés.
Mathématiquement, le nouveau mode de calcul fait baisser le montant de l’indemnisation chômage. Juste avant l’entrée en vigueur de la réforme, l’Unédic avait évalué que ce volet de la réforme toucherait plus d’un million de personnes la première année, avec une baisse moyenne de leurs allocations de 17 %. Et jusqu’à 40 % de moins pour plusieurs centaines de milliers de personnes.
Découragé par la sévérité des nouvelles règles
« Cette réforme est complètement dissuasive », commente Goulwen, 24 ans, qui vient de « tirer un trait » sur sa vie de saisonnier en Loire-Atlantique. Il bénéficie encore d’anciens droits au chômage et n’a pas « subi les effets directs » de la réforme. Rebuté par la sévérité des nouvelles règles, il est en quête d’un travail pérenne, sans conviction, ni grand enthousiasme. « C’est le grand flou, soupire-t-il. Je cherche un emploi de base, payé au Smic et qui ne demande pas particulièrement de compétences. »
Depuis qu’il est en âge de travailler, Goulwen fait des saisons. Il a fait l’expérience d’à peu près tous les métiers de la restauration : « Service, plonge, barman, ménage, commis, cuisinier... » Une bonne saison lui permettait de gagner 1 800 à 2 000 euros par mois, « black compris », et lui ouvrait quelques mois de droits au chômage « à hauteur d’un Smic ». Outre la période estivale, le jeune homme trouvait des boulots, « sans rythme fixe », à d’autres périodes de l’année.
L’été, il se donnait sans compter. « Je faisais parfois du 60 heures semaine. Pour faire des heures sup’, gagner de l’argent. Mais aussi parce que j’aimais beaucoup ce travail. Mais à cause de la réforme, c’est fini... »
Alex Nicola, de la FFTV, s’agace devant « l’aberration » des nouvelles règles et insiste : « Par sa nature même, l’activité saisonnière ne couvre pas l’ensemble des jours du calendrier. » Il réclame la création d’un « statut particulier » pour les saisonniers, à l’image des intermittents du spectacle. « Les allocations-chômage sont indispensables entre deux emplois. Il va falloir le comprendre, si on veut que la France reste la première destination touristique mondiale ! »
Le représentant patronal a agité le chiffon rouge dès la fin d’année 2021. Dans un communiqué, la FFTV alertait sans ambages : « Remettre en question le fonctionnement de l’activité saisonnière, c’est envoyer le secteur à sa perte. » Six mois plus tard, rien ne vient lui donner tort.
Emmanuel Macron, lui, a âprement défendu sa réforme en citant, justement, l’exemple du personnel saisonnier, pris dans un système « hypocrite », selon lui.
« Nous nous sommes habitués à un système qui n’était plus juste, où il suffisait d’aller travailler quatre mois dans les stations de sports d’hiver pour avoir le chômage tout le reste de l’année », avait déclaré, début décembre 2021, le président sur France Bleu.
Une affirmation un brin spectaculaire... et totalement erronée. Sous l’ancienne convention d’assurance-chômage, travailler quatre mois n’a jamais permis d’ouvrir huit mois de droits au chômage. Un jour travaillé équivalait à un jour indemnisé. Pas un de plus et certainement pas le double. À moins de bénéficier de droits plus anciens, acquis avant la saison grâce au travail.
« Ils ont fait fort !, s’exclame Goulwen. Ils ont réussi à faire croire qu’on se contentait de travailler un peu, pour se reposer ensuite toute l’année. Mais moi, jamais de ma vie je n’ai attendu que mes droits au chômage s’épuisent pour retravailler ! Je reprenais toujours avant, par habitude et par envie. »
Depuis 2019, l’argumentaire de l’exécutif sur la réforme s’accommode d’approximations et de déclarations fantaisistes. Le gouvernement et le président n’ont cessé de clamer que certains chômeurs gagnaient plus grâce à Pôle emploi qu’en travaillant. Une arnaque intellectuelle, démontrée par Mediapart à plusieurs reprises.
Une allocation amputée de 200 euros
Outre les règles d’indemnisation, la réforme durcit les conditions d’accès au chômage. Désormais, il faut avoir travaillé six mois, au lieu de quatre, pour prétendre à une allocation. Là encore, les personnels saisonniers sont percutés de plein fouet. Un contrat saisonnier dure en moyenne deux mois, selon une étude de la Dares, l’institut statistique du ministère du travail, publiée en 2019.
Parvenir à six mois travaillés est plus fastidieux. Voire totalement décourageant si l’on couple cette mesure aux allocations réduites par l’inactivité. « Leur connerie de réforme fait vraiment réfléchir. Notre façon de vivre et de travailler ne tient plus », souligne Grégory, 43 ans et saisonnier depuis vingt ans.
L’hiver, il travaille dans un magasin de sport en montagne. L’été, cap sur l’Atlantique pour diverses activités « outdoor » ou dans les campings. Accrobranche, trampoline, canoë, location de planches de surf... Grégory enchaîne les disciplines et en apprend d’autres, pour se diversifier. Il s’est formé à la surveillance de baignade puis a passé un diplôme de maître-nageur sauveteur.
Ses droits au chômage ont été recalculés. Il a perdu 200 euros mensuels. « J’ai un peu moins gagné l’hiver dernier et je subis, en plus, les nouvelles règles », soupire le quadragénaire. Il s’apprête à redémarrer sa saison, qui sera peut-être la dernière.
Grégory reconsidère sérieusement son avenir. « Je me dis que continuer sera impossible. J’ai un prêt sur le dos et je ne pourrai plus me permettre de faire des breaks. Quand on est saisonnier, on fait du six jours sur sept, voire sept sur sept. Les temps de pause entre deux saisons sont indispensables. Aujourd’hui, le choix est simple : soit tu es dans la merde financièrement, soit tu t’épuises physiquement. » Il ajoute, dans un souffle : « En fait, on nous pousse au CDI... Cela va à l’encontre de notre statut, indispensable au tourisme et au PIB français ! »
Autour de lui, Grégory voit les effets de la pénurie de personnel. « Dans mon camping, une partie des mobile homes n’ont pas été loués pendant les week-ends prolongés de mai. Le patron n’avait pas assez de monde pour l’entretien. Le ménage, ce sont des mini-contrats, hyper précaires. » Le saisonnier précise d’ailleurs que lui-même signe « des contrats précaires, non considérés comme tels », car exempts de prime de précarité, à la différence d’un CDD classique.
Ces contrats, Antoine les connaît par cœur. Il en a amassé des tonnes, depuis cinq ans. Saisonnier agricole dans le Beaujolais, le trentenaire multiplie les missions, tout au long de l’année, dans les exploitations. « Après les vendanges, on revient vider les cuves. Puis on repart en hiver pour la taille, le palissage, le désherbage... En ce moment, on travaille le sol. »
Antoine vit ses derniers jours de saisonnier. Il est sur le point de signer un CDI, dans une exploitation. La réforme de l’assurance-chômage a nourri sa réflexion. Il quitte une vie « qui a ses attraits » mais devenue impossible à assumer financièrement. Il raconte les bulletins de paie à 700 euros, parfois 1 000 voire 1 300 « les très bons mois ». Les journées à rallonge, le travail physique. Et le chômage, quand on a des droits. « Moi j’ai fini par arriver au RSA... »
« Ce CDI va me permettre de faire une pause », assure Antoine, le plus sérieusement du monde. « La vie de saisonnier, on se raconte que ça va tenir, qu’on va aller de liane en liane. Ce mode de vie ne permet pas d’absorber l’aléa. Avec la réforme, c’est encore moins le cas. Avoir des droits au chômage solvabilise cette vie, mais s’il faut les diviser par deux, ça ne tient plus. »
Le logement, nerf de la guerre
Sur la pénurie de main-d’œuvre, Antoine relativise : « Je connais aussi plein d’endroits où les gens se battent pour aller bosser ! C’est simple, c’est là que les gens sont bien traités. »
Salaires et conditions de travail décentes pèsent fortement dans la balance, désormais. Le rapport de force a changé, les patrons ont senti le vent tourner dès l’été 2021. Plus question, pour nombre de salarié·es, d’accepter de travailler à n’importe quel prix.
« Le nerf de la guerre, pour les saisonniers, c’est aussi le logement », ajoute Antoine. Ayant perdu son appartement, le trentenaire a investi dans un camion. Il a pu éviter « les nuits sous la tente, en camping », avant d’attaquer d’éreintantes journées.
« Quand vous lâchez la moitié de votre salaire dans un logement, ça devient moins intéressant », abonde Grégory, qui fait sa saison à Lacanau. Lui a la chance d’y avoir un appartement.
La problématique est loin d’être nouvelle. Depuis des années, les personnels saisonniers cherchent en priorité des patrons proposant une solution de logement, à moindres frais. Sur la page Facebook « Saisonniers du Cap d’Agde » dans l’Hérault, le sujet alimente régulièrement les commentaires.
Cette page est administrée par Jean-Marc Giordano, patron depuis trente-huit ans du restaurant La Marine, dans la plus grosse station balnéaire de France. « Ici, c’est 3 000 habitants l’hiver, 260 000 l’été ! », décrit-il, dans un impayable accent sétois.
Il se prépare à une saison exceptionnelle. « Cette année, ça va envoyer !, rigole-t-il. 2022, c’est la folie ! Les week-ends prolongés, on a fait mieux que 2019, qui était déjà un bon cru. »
Jean-Marc Giordano n’a eu aucun problème de recrutement. Ses équipes sont au complet. Son secret ? « Je paye bien. Entre 1 800 et 2 500 euros. Et je loge, sans contrepartie. J’ai des appartements au-dessus du restaurant. Avant je faisais payer l’eau et l’électricité. Plus maintenant. »
Pour ce patron, « les salariés doivent venir avec envie, et pas avec la boule au ventre. Je veux que tout le monde soit bien ». Il entend, comme tout le monde, la petite musique qui accompagne cette pénurie de personnel. Les sans-emplois sont accusés de fainéantise. D’être les seuls responsables du manque de main-d’œuvre. « C’est faux ! Les gens veulent bosser !, s’écrie Jean-Marc Giordano. Ils veulent bien se défoncer à la tâche mais pas pour un Smic hôtelier. »
Dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, les salaires ont été revalorisés de 16 % en moyenne après un accord, signé en début d’année. Les discussions se poursuivent désormais sur d’épineux sujets : les coupures, les jours de repos consécutifs ou encore la garantie d’obtenir un week-end de repos par mois.
Bientôt de nouvelles règles, encore plus sévères ?
Depuis la pandémie, tous les signaux d’alerte s’allument, les uns après les autres, dans les secteurs du tourisme. Toutes et tous négligés, privés de chômage partiel et de travail, fatigués d’être précaires et mal payés, les professionnel·les changent de voie, ou menacent de le faire. Mediapart le documente depuis l’été 2020 (lire ici ou là).
La réponse de l’exécutif, qui a bataillé pour imposer sa réforme, a été d’autant plus violente. Et la suite ne semble pas très réjouissante. « On va revoir les règles [de l’assurance-chômage] », a prévenu le patron des députés Modem, Patrick Mignola, sur LCP.
Il s’agirait de diminuer la durée des allocations, pour les personnes en recherche d’emploi dans les secteurs « en tension ». De quoi pousser encore un peu plus les précaires vers des emplois précaires qui, eux-mêmes, les jetteront dans les griffes de la réforme de l’assurance-chômage. Ou les convaincra de se reconvertir dans des boulots stables, vidant toujours un peu plus les effectifs des saisonnières et saisonniers.
Tout cela semble à des années-lumière du système vertueux, vanté par Emmanuel Macron selon qui la réforme de l’assurance-chômage était un retour à « des choses qui sont de bon sens ».
Cette réforme entend lutter contre les emplois précaires, en s’attaquant aux travailleuses et travailleurs précaires. Mais quand ces employé·es quittent le navire... c’est panique à bord.