L'accord conclu entre le pouvoir et l'opposition n'y change rien : l'Ukraine est au bord du précipice économique. C'est d'ailleurs la situation financière du pays qui a déclenché la crise politique en décembre, lorsque Viktor Ianoukovitch a renoncé à un accord d'association avec l'Union européenne en échange de la manne du grand frère russe. Vladimir Poutine n'a pas hésité à utiliser le chantage, puis à promettre 15 milliards de dollars d'investissement dans la dette publique du pays (en plusieurs tranches) et une baisse d'un tiers des prix de son gaz pour préserver l'influence russe sur l'ex-pays de l'URSS. Et, ce, sans aucune condition économique formelle.
Le choix du président ukrainien a été vite fait : la seule alternative possible était de recourir une nouvelle fois au Fonds monétaire international (FMI) qui conditionnait l'octroi d'un prêt à la réduction des fortes subventions des prix du gaz accordés par l'État aux particuliers et aux entreprises, afin de redresser les finances publiques du pays. Une proposition inacceptable dans la perspective des élections de 2015...
Des taux d'intérêt insupportables
Mais depuis, la Russie n'a versé que trois milliards de dollars fin décembre et a bloqué cette semaine une nouvelle tranche d'aide de deux milliards. Pas question pour Moscou de continuer à financer Kiev si l'allié au pouvoir est renversé... L'Ukraine pourrait donc bien rapidement ne plus pouvoir honorer ses engagements et faire défaut sur sa dette, comme la Grèce. L'agence de notation Standard and Poor's a d'ailleurs dégradé vendredi matin sa note à CCC. Autre signe que cette issue se rapproche à grands pas, les taux d'intérêt des obligations publiques remboursables à court terme se sont envolés dans la semaine jusqu'à 34 %, contre 5 % il y a un mois. Ceux à échéance dix ans ont atteint 11,3 %, contre 8,5 % en janvier.
Comment ce pays de 46 millions d'habitants, trait d'union géographique entre l'Union européenne et la Russie, en est-il arrivé là ? Sur le papier, son économie a tout pour réussir : un secteur agricole solide grâce à des terres fertiles (tournesol, betteraves à sucre notamment), une base industrielle puissante héritée de l'ex-URSS (fer, acier, machines-outils, chimie, etc.), des ressources minières importantes (fer, uranium, etc.) ainsi qu'une main d'oeuvre peu chère et bien formée. Lors de la décennie 2000, l'Ukraine a d'ailleurs connu certaines années une croissance à deux chiffres, portée par l'expansion de l'économie mondiale et la hausse concomitante des prix des matières premières. Un rebond spectaculaire après une période de transition très difficile (hyperinflation, privatisations laborieuses...) entamée avec la chute de l'URSS et l'accès à l'indépendance, en 1991.
Une compétitivité dégradée
Mais cette croissance, déséquilibrée, s'est effondrée brutalement avec le déclenchement de la crise économique et financière de 2008. L'année suivante, le PIB chutait de quelque 15 % sous l'effet de la fuite des capitaux étrangers, de la chute de la demande mondiale d'acier et du ralentissement économique mondial. "Le secteur bancaire n'a été sauvé de l'effondrement que par l'intervention des institutions financières internationales et l'effort de recapitalisation des filiales des banques étrangères",rappelle le site du ministère des Affaires étrangères français sur sa page consacrée au pays.
Depuis, l'Ukraine a du mal à s'en remettre. Sa dépendance au gaz russe, son seul fournisseur, la rend particulièrement vulnérable. Pour limiter la facture au maximum, ainsi que pour contenir le coût de sa dette libellée en devise étrangère, la banque centrale du pays maintient la monnaie nationale, la hryvnia, trop élevée par un ancrage sur le dollar. Mais cela a eu pour conséquence de diminuer sa compétitivité sur les marchés internationaux dont la demande a fortement chuté avec la crise. Trop centrées sur l'agriculture et l'industrie sidérurgique, les exportations ont souffert.
Championne de la corruption
Résultat de ce manque de compétitivité, l'Ukraine enregistre un déficit extérieur constamment dans le rouge (le déficit courant a atteint 9 % en 2013, selon S&P), ce qui a entraîné une dangereuse baisse des réserves de change. D'autant que les autorités ukrainiennes ont dépensé des milliards de dollars pour soutenir leur monnaie l'année dernière, au moment où le pays était en récession. Du coup, la hryvnia a plongé depuis le début de l'année d'environ 10 % face au dollar, malgré de drastiques restrictions sur les mouvements de capitaux, destinées à empêcher une dévaluation qui échapperait à tout contrôle et raviverait l'inflation toujours menaçante.
Ajoutez à cela une mauvaise place dans le classement de la Banque mondiale sur l'environnement des affaires (137e sur 185 pays en 2013) et une corruption élevée, reflétée par le rang de l'Ukraine (144e sur 176) dans l'indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency international, et vous obtenez un pays qui a de plus en plus de mal à financer sa dette publique malgré un endettement raisonnable de quelque 43 % du PIB en 2013.
Selon l'agence de notation S&P, le gouvernement, la Banque centrale et la compagnie publique de gaz Naftogaz doivent à eux trois faire face à 13 milliards de dollars de remboursement cette année, alors que les réserves de change s'amenuisent chaque mois et sont tombées à 17,8 milliards de dollars en janvier.