Le "temple" Cambridge en première ligne des conséquences du Brexit
C'est une ville-campus comme il n'en existe guère d'autres, exception faite d'Oxford, la grande rivale que Cambridge affronte chaque année au cours de joutes rituelles : compétitions d'aviron, rencontres de rugby ou troisièmes mi-temps. C'est une cité-université idéale qui a l'élégance de donner à celui qui l'arpente la délicieuse illusion d'être plus savant. Huit siècles d'excellence, jalonnés par Oliver Cromwell, Charles Darwin, John Maynard Keynes et une flopée d'espions à la solde de l'URSS ; un presque millénaire sanctionné par des dizaines de Nobel avec, au bout du compte, une troisième place (sur 500) au classement Shanghai des universités mondiales ; juste derrière les américaines Harvard et Stanford. Oxford est septième, la première française, Paris-VI, quarantième, la meilleure allemande arrive juste derrière.
Un passé prestigieux, mais un avenir anxiogène qu'un mot résume : le Brexit. Comment surmonter cette épreuve quand on est un temple du savoir et des idées qui, par définition, n'ont que faire des frontières ? Qu'adviendra-t-il des quelque 8 000 étudiants originaires d'autres pays européens, une fois la rupture consommée ? Et quid d'Erasmus ? Un suspense qui tourne au supplice chinois dans la mesure où les réponses ne viendront qu'en mars 2019 au plus tôt, avec la sortie officielle du Royaume-Uni de l'UE. « Près de 80 % des étudiants souhaitent rester ; l'université ne déviera pas d'un chemin qui est clairement international », tente de rassurer l'ancien recteur qui parle en connaissance de cause. Car Leszek Borysiewicz est d'origine polonaise : « Le Royaume-Uni a accueilli mes parents après la Seconde Guerre mondiale et je suis très fier de lui avoir rendu ce qu'il m'a donné. » Stephen Toope, qui lui a succédé il y a quelques semaines, n'est pas britannique mais canadien.
Chute des inscriptions
Cambridge, la ville du Royaume-Uni qui a voté le plus massivement contre la rupture avec l'Union européenne, en juin 2016 (73,8 %), est sortie groggy de ce référendum. À la fois anxieuse à l'idée que les négociations en cours puissent accoucher d'un « hard Brexit » potentiellement ravageur pour l'université, et effarée qu'une majorité des sujets de Sa Gracieuse Majesté aient pu faire le choix contraire, jugé irrationnel. D'où un certain nombre de déclarations dans lesquelles l'amertume le dispute au catastrophisme. Dans une intervention à la Chambre des communes, le député local, le travailliste Daniel Zeichner, a comparé le Royaume-Uni à « un somnambule qui marche droit vers la catastrophe ». Leszek Borysiewicz avoue redouter ce qu'il appelle « un Brexode », une fuite des cerveaux, qu'ils soient étudiants ou enseignants. Quant à Alistair Fitt, son homologue d'Oxford, confronté peu ou prou aux mêmes défis, il a qualifié la sortie annoncée de l'UE de « plus grand désastre pour le secteur universitaire depuis des années ».
De fait, un effet Brexit est déjà perceptible avant même que celui-ci ne soit effectif. À Cambridge, le nombre d'inscriptions d'étudiants européens a déjà chuté de 15 %. À l'inverse, celui des jeunes Britanniques qui ont préféré opter pour une université d'Europe continentale n'est pas connu, mais la tendance est réelle. Helen, elle, a décidé de rester au pays, mais le Brexit a pesé sur ses choix : « Initialement, je voulais m'orienter vers la littérature anglaise, mais, après le référendum, j'ai opté pour le français. Un peu par passion pour Sartre et Nathalie Sarraute, mais surtout parce que je me sens plus européenne que britannique. Et ultérieurement, je ne me vois pas faire carrière ici. »
Manque à gagner
Cambridge © Tom PILSTON/PANOS-REA pour le po
Professeur de physique expérimentale et doyenne du département de physique, Athene Donald ne s’est pas remise du choc subi le 27 juin 2016 au matin.
© Tom PILSTON/PANOS-REA pour le po
La libre circulation des personnes et des idées est en jeu, mais il est aussi question de capitaux. Professeur de physique expérimentale et doyenne du département de physique, Athene Donald ne s'est pas remise du choc subi le 27 juin 2016 au matin et en redoute les effets induits. « Je n'y crois toujours pas, tout cela est tellement à courte vue, déplore la scientifique, qui a été décorée de l'Ordre de l'Empire britannique, il y a quelques années. Non seulement la limitation des échanges sur le plan humain risque de se traduire par un appauvrissement général, mais nous risquons également de perdre les budgets européens octroyés à la recherche, qui sont supérieurs à ceux accordés par notre gouvernement. »
Ce qui est vrai de Cambridge l'est peu ou prou des autres universités britanniques. L'UE a versé l'an dernier un total de 836 millions de livres, près d'un milliard d'euros. En cas de rupture nette avec les 27 partenaires du Royaume-Uni, les laboratoires de recherche seront privés de cette manne. Et, compte tenu de la rigueur du gouvernement conservateur en matière de dépenses publiques, il est peu probable que Londres compense intégralement le manque à gagner.
Alors, les principales intéressées tentent de sauver ce qui peut l'être. Lobby qui ne dit pas son nom, le Russell Group réunit vingt-quatre universités particulièrement réputées en matière de recherche scientifique (« Oxbridge » bien sûr, London School of Economics, University College de Londres, notamment). Autant dire que, dans le contexte actuel, Jessica Cole qui est chargée du dossier Brexit ne chôme pas : « Nous sommes allés à Bruxelles pour convaincre de notre volonté d'ouverture, tenter d'avoir des éclaircissements sur notre avenir, sur la pérennité d'Erasmus, persuader de l'importance vitale de la coopération avec les autres universités européennes, mais la décision finale nous échappe. »
Régression
Moins élitiste, l'association Universities UK a dressé un véritable cahier des charges auquel le gouvernement de Theresa May devrait se conformer pour limiter les dégâts, autant que faire se peut. La dotation du secteur de la recherche y figure en bonne place, UUK soulignant qu'en la matière le Royaume-Uni est à la traîne de ses voisins, France incluse. Et pour souligner qu'il s'agit moins de dépense que d'investissement, l'association souligne : « Nos universités contribuent à l'économie britannique à hauteur de 73 milliards de livres chaque année et représentent 2,8 % de son PIB. Elles génèrent plus de 750 000 emplois et environ 11 milliards de livres de revenus à l'export. »
On l'aura compris, le monde universitaire en général et Cambridge en particulier considèrent le divorce à venir comme une régression sur tous les plans. En cherchant bien, pourtant, on trouve quelques francs-tireurs auxquels cela semble ne faire ni chaud ni froid. Professeur de sciences politiques, spécialiste des questions européennes, Chris Bickerton est de ceux-là. « Nous vivons dans un microcosme ; faites dix kilomètres hors de Cambridge et vous constaterez que les Brexiters sont majoritaires, plaide-t-il. En outre, beaucoup de mes confrères sont hostiles au Brexit sur la base d'intérêts personnels, du type mon labo va être menacé par les coupes budgétaires. Je ne crois pas à la fatalité de l'appauvrissement et en huit cents ans d'existence, l'université a traversé bien d'autres épreuves plus vitales. »
Le Brexit ne semble faire ni chaud ni froid au professeur de sciences politiques de Cambridge, spécialiste des questions européennes, Chris Bickerton.
Ce Franco-Britannique, qui a signé dans le New York Times une tribune très critique sur Emmanuel Macron, ne s'est évidemment pas fait que des amis dans son « microcosme » : « Les professeurs ont l'habitude de déjeuner tous ensemble, c'est une tradition. Au début, j'ai été un peu ostracisé et puis tout est rentré dans l'ordre ; on veille simplement à parler d'autre chose. » Cambridge est peut-être en train de perdre l'Europe, mais conserve un flegme tout britannique.