Claire Gallois : Hollande, fin de race ?
En voulant supprimer le mot "race" de la Constitution, le président commet une erreur de vocabulaire et d'étymologie. Claire Gallois met les points sur les i.
En avril 2012, c'était l'une des 60 promesses de campagne du candidat Hollande. Excusez-le du peu, personne n'a eu le temps de les compter. "Je demanderai au Parlement de supprimer le mot race de la Constitution. Il n'y a pas de place dans la République pour le mot race" - ce mot étant employé, selon lui, pour dire que la République ne reconnaît pas de distinction de race. C'est du déjà-dit cent fois. Le mot "race" figure dans toutes les conventions internationales relatives aux droits de l'homme. C'est le cas également d'une directive européenne relative à l'égalité du traitement des personnes qui précise que ce dernier se fera "sans distinction de race ou d'origine ethnique". Autant vouloir discuter du nombre de cheveux qu'il reste à quelqu'un sur la tête pour ne pas être traité de chauve.
Et le 16 mai 2013, l'Assemblée a adopté cette proposition de loi - sur laquelle le Conseil constitutionnel peut parfaitement se déclarer incompétent - pour faire plaisir au Front de gauche, dont l'opposition à d'autres futures mesures plus crédibles affaiblirait la majorité. Dans la pochette-surprise classique du cumul des enchères pour convaincre l'électeur, personne n'avait jugé utile de se reporter au sens multiple du mot. Le futur président non plus. Il aime bien jouer avec les tournures de phrase, rappelez-vous son bref discours à Marrakech, naturellement sous la pluie, comme à chaque fois qu'il met le nez dehors : "Gouverner, c'est pleuvoir." (Nous préférerions vous voir changer de cap avant l'été, les nappes phréatiques et nous-mêmes sommes saturés.) Maintenant, c'est "race" qui le distrait, ne l'engage à rien et va encore provoquer un enfumage sociétal, histoire de dissimuler la sinistrose ambiante.
"Race" désigne surtout une dispersion géographique, où est l'offense ?
L'article 1 de la Constitution indique : la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race, de religion. Il n'a rien d'autre à faire, notre président, que de repenser le dictionnaire ? Dans ce cas, il aurait pu s'attaquer d'abord au mot "souffrance", qui peut se prononcer "sous-France" et, ces temps-ci, on y court. N'a-t-il aucune mission plus urgente à accomplir, ou bien une naïveté qui sied mal à sa fonction ? Il pense vraiment que supprimer le mot "race" va supprimer le racisme ? C'est aussi malin qu'ordonner de bannir le mot "sexe", au prétexte que cette mesure éradiquerait le sexisme. De plus, par quoi voudrait-il remplacer le mot ? D'une façon générale, "race" désigne surtout une dispersion géographique, où est l'offense ? Et "la race des gens honnêtes" prônée par Malherbe, il en fait quoi ? Il préfère "ethnie", plus contestable, car cela indique la langue, la culture, la tradition ? Combattre le racisme suppose d'abord une politique respectueuse du droit des étrangers. Je ne parlerai pas des Roms parce que, tels des magiciens, ils m'ont piqué la semaine dernière ma carte bleue et ma carte vitale, mais je devrais.
Et puis, il ne faudrait pas confondre le poids d'un mot seul avec le vocabulaire. Par exemple, l'expression "Putain de ta race" n'est pas une référence à la race réelle ou supposée, elle est performative et ne préjuge pas d'une attitude raciste (Wikitionnary). Ethnie et race, où est la différence entre formuler une imbécillité ou légiférer sur quelque chose de réel, basé sur une imbécillité ? Il y a aussi le mot "peuple", le plus souvent lié à la notion de frontière. Délicat à manier... Dans toute l'histoire de l'Ouest américain, à quel critère reconnaissait-on quelqu'un qui n'appartenait pas à la population blanche ? Demandez aux enfants : Ben, les Indiens, c'étaient les Peaux-Rouges, et les Blancs les visages pâles. Monsieur le Président préférerait-il que nous désignions nos ressortissants français par leur couleur ? Pourrait-il relire Jaurès, peut-être ? "Il y a une force qui s'éveille, ce sont tous ces peuples, de toutes les races, qui maintenant se réveillent, réclament leurs droits, affirmant leurs forces, races de l'Afrique, de l'Asie, le Japon, la Chine, l'Inde... Je n'aime pas les querelles de races et je me tiens à l'idéal de la Révolution française ; c'est qu'au fond il n'y a qu'une seule race, l'Humanité"... Le débat que vous souhaitez lancer sur la race ne peut que raviver les relents de racisme. Et il ne sera jamais exclu des expressions usuelles. Quand Baudelaire décrit un homme distingué, "un peu fin de race", eh bien, cela veut dire, tout simplement "sur le déclin". À bon entendeur...