La dictature d'entreprise
Posté : 28 avril 2019 10:29
Intéressante recension de: "La dictature en entreprise" "À propos de : E. Anderson, Private Government : How Employers Rule Our Lives (and Why We Don’t Talk About It), Princeton, Princeton UP"
https://laviedesidees.fr/La-dictature-e ... prise.html
La question posée au fond est: "'Peut-il y a voir démocratie si l'un des fondements de notre société, et le pivot de nos vies: l'entreprise, demeure une monarchie?" Avec remise en cause de l'actualité des thèses des libéraux, qui demandent à être recontextualiser à une époque, où, le libre marché était avant tout un moyen de se libérer de la domination du seigneur et de sa tutelle, dans le cadre d'une société sans salariat, constituée de petites échoppes indépendantes, dominée par les guildes.
"Au XVIIIe siècle, le marché est apparu comme un vecteur d’égalité parce qu’il libérait de la dépendance envers les maîtres. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, explique E. Anderson : le pouvoir des entreprises sur leurs employés est proprement dictatorial.
« Il faut appeler les choses par leur nom », écrivait Bourdieu à propos du rôle de l’intellectuel. C’est le projet d’Elizabeth Anderson dans Private Government. Elle y explique que le pouvoir des entreprises s’apparente à celui d’un gouvernement privé : sous la façade d’une négociation libre entre individus égaux, les relations entre employeurs et employés seraient marquées par de profondes asymétries de pouvoir, ouvrant la porte à de nombreux abus.
Pour l’auteure, lutter contre les abus de pouvoir dans le monde du travail implique de mettre fin à la rhétorique de liberté issue du XVIIIe siècle, qui travestit des rapports de subordination contemporains en rapports égalitaires.
Le discours public aux États-Unis, relève E. Anderson, reste profondément imprégné de « l’illusion de la liberté des travailleurs » (p. 50). Cette illusion est notamment entretenue par les théoriciens de la firme H. Demsetz, A. Alchian, qu’elle cite, ou par des libertariens comme T. Cowen, dont la réponse aux conférences se trouve dans l’ouvrage. En effet, d’un point de vue libertarien, la tentative de réglementer le monde du travail est une atteinte au droit de contracter, une atteinte paternaliste au droit des travailleurs sur leur corps et, enfin, une atteinte à la propriété des employeurs et au droit de gérer leur entreprise comme bon leur semble. Pour E. Anderson, cela signifie que les modèles économiques sont incapables de rendre compte des contraintes dans le privé, puisque tout ce qui relève de la sphère privée est associé à la liberté, tandis que la contrainte est toujours liée au public (p. 44).
Cette tendance n’est pas étrangère au vieux continent. En France, par exemple, les récents débats à propos du Code du travail illustrent bien l’aveuglement croissant face aux relations de pouvoir au sein de l’entreprise et témoignent de la volonté de réglementer par des négociations « horizontales » ce qui, auparavant, faisait l’objet de lois [1].
Or, explique E. Anderson (et tous ceux qui, avec elle, demandent une régulation des rapports de travail), réduire la création de normes à des négociations, c’est abandonner beaucoup d’employés à un face-à-face inégal avec leur employeur.
Par ailleurs, E. Anderson fustige l’argument selon lequel, si les individus sont libres de quitter une relation, il ne peut exister d’autorité en son sein :
Cela revient à dire que Mussolini n’était pas un dictateur car les Italiens pouvaient émigrer. (p. 55)
La pression économique, la rareté des emplois et l’absence d’entreprises organisées de manière différente compromettent la possibilité de résilier un contrat de travail quand bon nous semble.
le gouvernement « existe partout où certains ont l’autorité d’émettre des ordres et d’infliger des sanctions dans un ou plusieurs domaines de la vie » (p. 42). La nature du pouvoir exercé par les entreprises sur leurs employés est donc bien de nature gouvernementale. Elles ont effectivement l’autorité d’émettre des ordres et contrôlent plusieurs pans de la vie des employés (E. Anderson s’appuie sur des cas où les employeurs états-uniens s’immiscent dans les relations amoureuses, la santé ou l’activité en ligne des employés). L’entreprise est source de normes contraignantes, et tant que le discours public ne l’aura pas intégré, ces normes seront arbitraires et antidémocratiques, car incontestées.
Dans les années 1830, un slogan socialiste visant à détruire « la nouvelle féodalité » qui s’installait dans les usines revendiquait déjà de « faire descendre la République dans l’atelier » [2]. Cette idée sera également reprise par les catholiques sociaux du mouvement Le Sillon, à la fin du XIXe siècle, qui affirmaient qu’on ne pouvait « pas avoir la république dans la société tant qu’on avait la monarchie dans l’entreprise »
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La question posée au fond est: "'Peut-il y a voir démocratie si l'un des fondements de notre société, et le pivot de nos vies: l'entreprise, demeure une monarchie?" Avec remise en cause de l'actualité des thèses des libéraux, qui demandent à être recontextualiser à une époque, où, le libre marché était avant tout un moyen de se libérer de la domination du seigneur et de sa tutelle, dans le cadre d'une société sans salariat, constituée de petites échoppes indépendantes, dominée par les guildes.
"Au XVIIIe siècle, le marché est apparu comme un vecteur d’égalité parce qu’il libérait de la dépendance envers les maîtres. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, explique E. Anderson : le pouvoir des entreprises sur leurs employés est proprement dictatorial.
« Il faut appeler les choses par leur nom », écrivait Bourdieu à propos du rôle de l’intellectuel. C’est le projet d’Elizabeth Anderson dans Private Government. Elle y explique que le pouvoir des entreprises s’apparente à celui d’un gouvernement privé : sous la façade d’une négociation libre entre individus égaux, les relations entre employeurs et employés seraient marquées par de profondes asymétries de pouvoir, ouvrant la porte à de nombreux abus.
Pour l’auteure, lutter contre les abus de pouvoir dans le monde du travail implique de mettre fin à la rhétorique de liberté issue du XVIIIe siècle, qui travestit des rapports de subordination contemporains en rapports égalitaires.
Le discours public aux États-Unis, relève E. Anderson, reste profondément imprégné de « l’illusion de la liberté des travailleurs » (p. 50). Cette illusion est notamment entretenue par les théoriciens de la firme H. Demsetz, A. Alchian, qu’elle cite, ou par des libertariens comme T. Cowen, dont la réponse aux conférences se trouve dans l’ouvrage. En effet, d’un point de vue libertarien, la tentative de réglementer le monde du travail est une atteinte au droit de contracter, une atteinte paternaliste au droit des travailleurs sur leur corps et, enfin, une atteinte à la propriété des employeurs et au droit de gérer leur entreprise comme bon leur semble. Pour E. Anderson, cela signifie que les modèles économiques sont incapables de rendre compte des contraintes dans le privé, puisque tout ce qui relève de la sphère privée est associé à la liberté, tandis que la contrainte est toujours liée au public (p. 44).
Cette tendance n’est pas étrangère au vieux continent. En France, par exemple, les récents débats à propos du Code du travail illustrent bien l’aveuglement croissant face aux relations de pouvoir au sein de l’entreprise et témoignent de la volonté de réglementer par des négociations « horizontales » ce qui, auparavant, faisait l’objet de lois [1].
Or, explique E. Anderson (et tous ceux qui, avec elle, demandent une régulation des rapports de travail), réduire la création de normes à des négociations, c’est abandonner beaucoup d’employés à un face-à-face inégal avec leur employeur.
Par ailleurs, E. Anderson fustige l’argument selon lequel, si les individus sont libres de quitter une relation, il ne peut exister d’autorité en son sein :
Cela revient à dire que Mussolini n’était pas un dictateur car les Italiens pouvaient émigrer. (p. 55)
La pression économique, la rareté des emplois et l’absence d’entreprises organisées de manière différente compromettent la possibilité de résilier un contrat de travail quand bon nous semble.
le gouvernement « existe partout où certains ont l’autorité d’émettre des ordres et d’infliger des sanctions dans un ou plusieurs domaines de la vie » (p. 42). La nature du pouvoir exercé par les entreprises sur leurs employés est donc bien de nature gouvernementale. Elles ont effectivement l’autorité d’émettre des ordres et contrôlent plusieurs pans de la vie des employés (E. Anderson s’appuie sur des cas où les employeurs états-uniens s’immiscent dans les relations amoureuses, la santé ou l’activité en ligne des employés). L’entreprise est source de normes contraignantes, et tant que le discours public ne l’aura pas intégré, ces normes seront arbitraires et antidémocratiques, car incontestées.
Dans les années 1830, un slogan socialiste visant à détruire « la nouvelle féodalité » qui s’installait dans les usines revendiquait déjà de « faire descendre la République dans l’atelier » [2]. Cette idée sera également reprise par les catholiques sociaux du mouvement Le Sillon, à la fin du XIXe siècle, qui affirmaient qu’on ne pouvait « pas avoir la république dans la société tant qu’on avait la monarchie dans l’entreprise »