«Bercy découvre le bonheur des Suisses: ils travaillent plus et mieux»
Posté : 02 novembre 2019 18:29
«Bercy découvre le bonheur des Suisses: ils travaillent plus et mieux»
Voilà qui va alimenter la polémique sur ce forum, je n'en doute pas.CHRONIQUE - À l’origine de leur réussite, une vision partagée sur l’avenir du pays, détaille Jean-Pierre Robin.
Par Jean-Pierre Robin
Publié le 27 octobre 2019 à 21:25, mis à jour le 27 octobre 2019 à 21:25
Le PIB annuel d’un Suisse est de 71.200 euros contre 34.200 pour le Français. L’écart est moindre en matière de pouvoir d’achat, tout en restant gigantesque (53 %).
Le PIB annuel d’un Suisse est de 71.200 euros contre 34.200 pour le Français. L’écart est moindre en matière de pouvoir d’achat, tout en restant gigantesque (53 %). Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro
L’expression est devenue légendaire depuis que le sociologue Luc Boltanski a fait paraître en 1966 son livre culte sur Le Bonheur suisse. Le franc français était à l’époque pratiquement à la parité avec le franc suisse, tout comme un euro vaut aujourd’hui environ un franc suisse (1,10 pour être exact). Sauf qu’au moment du passage à l’euro le taux de conversion adopté a été de 6,557 francs. C’est dire à quel point la monnaie française, devenue européenne, s’est dépréciée. Sa valeur a été divisée par 6,5 reflétant l’écart de prospérité entre les deux pays.
Voilà pourquoi l’étude publiée en octobre 2019 par la Direction du Trésor de Bercy prête à sourire: «Quels enseignements tirer du haut niveau de vie en Suisse?», se demandent Alain Carbonne et Christian Gianella, les économistes du ministère des Finances. Il était temps! Leur réponse n’en est pas moins intéressante et franche.
Constatant que la production (PIB) sur le territoire de la Suisse est de 71.200 euros par habitant, plus de deux fois celui du Français (34.200 euros), ils le disent sans détours: cet écart «entre la Suisse et la France s’explique essentiellement par une utilisation très intensive du facteur travail». Passons sur la formulation techno, la réalité toute simple est que les Suisses travaillent plus longtemps et mieux (ils font de meilleurs produits, vendus plus cher sur le marché mondial). Les économistes du Trésor indiquent chiffres à l’appui ce qu’il en est de chacun de ces deux facteurs.
La disparité de richesse nominale (le PIB) par habitant est donc plus du double entre les deux pays. Observons toutefois que la différence de pouvoir d’achat proprement dit entre les 8,5 millions de Suisses et des 66 millions de Français est «seulement» de 53 %, ce qui reste évidemment gigantesque. La raison en est que les prix sont dans leur ensemble beaucoup plus élevés chez nos voisins, «le coût de la vie y est plus cher» comme nous le constatons tous en tant que touristes. Tout comme les salaires sont également bien plus généreux dans la Confédération helvétique, ce que les 179.000 frontaliers français ont bien compris qui chaque jour vont y travailler! Logique.
Les Helvètes se donnent du mal pour mériter leur niveau de vie. Mais il faut aussi reconnaître qu’ils sont plus compétents et plus malins que nous
Les Suisses ont cinq façons de travailler plus. La durée annuelle est supérieure (1911 heures contre 1616) ; 79,6 % des 15-64 ans travaillent au lieu de 64,2 % en France ; les plus de 64 ans en activité sont trois fois plus nombreux (3,9 %): on y fait beaucoup plus appel aux non-résidents ; il y a «un effet pyramide des âges» (relativement plus de gens en âge de travailler). À quoi s’ajoute une meilleure productivité par heure travaillée outre-Jura.
Les Helvètes se donnent du mal pour mériter leur niveau de vie. Mais il faut aussi reconnaître qu’ils sont plus compétents et plus malins que nous. Même si les économistes de Bercy ne le disent pas si crûment, tel est leur message. Tout d’abord le système suisse de formation s’avère plus performant, même si les détenteurs du baccalauréat sont, en proportion, trois fois plus nombreux chez nous. Que vaut ce parchemin? Il apparaît en effet que 41,2 % des Suisses âgés de 15 à 64 ans sont diplômés de l’enseignement supérieur contre seulement 34,6 % en France!
Cette formation plus poussée se conjugue avec une meilleure spécialisation sectorielle, sans que l’on sache qui engendre l’autre, l’œuf ou la poule, les compétences des hommes ou les besoins des entreprises ? «En Suisse, les secteurs exposés à la concurrence internationale contribuent davantage à la création de valeur», souligne l’enquête du Trésor. Ainsi «la part de l’emploi manufacturier atteint 15,6 % en Suisse contre 9,7 % en France» avec des créations de valeur ajoutée par heure travaillée infiniment supérieures. Dans l’industrie pharmaceutique, la valeur produite est de 336,30 euros par heure de travail chez eux contre 171,20 euros chez nous. De même, la valeur ajoutée du secteur financier atteint 172 euros de l’heure par salarié de l’autre côté du Jura contre 132 euros de notre côté. Conséquence de ces disparités, l’économie helvète affiche des excédents extérieurs pléthoriques et le plein-emploi (2,3 % de chômage) qui contrastent avec les contre-performances françaises.
Comment nos riches voisins font-ils pour se débrouiller si bien? On prendra un seul exemple: la réponse que s’efforce d’apporter la place financière suisse au choc historique que constitue la fin du secret bancaire. En moins de dix ans, et sous les coups de boutoir américains et de la loi Fatca contre la fraude fiscale, le secret, ce charme discret de la finance helvétique, est passé de vie à trépas. «Nous devons contribuer à des solutions de l’avenir et non plus régler les problèmes du passé», résume Patrick Odier, dirigeant de la banque Lombard Odier et qui a piloté le 10 octobre une journée pour présenter les grandes orientations de la place financière de Genève (Building Bridges Summit). Avec la participation entre autres d’Ueli Maurer, le président de la Confédération helvétique.Nous devons contribuer à des solutions de l’avenir et non plus régler les problèmes du passé
Patrick Odier, dirigeant de la banque Lombard Odier
«Le numérique et la finance durable doivent être nos points forts pour lesquels Genève est bien armée en raison des nombreuses organisations internationales présentes dans la ville et qui établissent les normes techniques et juridiques mondiales», explique Pierre Maudet, conseiller d’État de Genève. C’est pour cela que Libra, le projet de cryptomonnaie de Facebook, y a établi son siège.
Alors que les Français se perdent dans de «grands débats» pour inventer l’eau tiède, qu’Emmanuel Macron les incite à se chamailler sur les retraites au lieu de s’informer sur les métiers d’avenir, les Suisses misent sur le «facteur travail». Telle est la dernière découverte des têtes d’œuf de Bercy. Sommes-nous prêts à en prendre de la graine?