Quel avenir pour les mouvements populistes en Europe?
Posté : 02 novembre 2019 18:36
Quel avenir pour les mouvements populistes en Europe?
Les mouvements populistes sembleraient donc marquer le pas, et c'est une excellente nouvelle.C’était il y a six mois, presque une éternité. Matteo Salvini cavalait en tête des sondages, Boris Johnson trépignait à la porte de Downing Street, l’extrême droite autrichienne contrôlait plusieurs ministères régaliens et les populistes de droite rêvaient d’une percée décisive aux élections européennes. En coulisses, Steve Bannon, l’ancienne éminence grise de Donald Trump, s’activait pour convaincre ces formations de surmonter leurs divergences afin de «casser l’Europe». Et puis, d’un coup ou presque, les vents se sont inversés. Malgré une nette progression au soir du 26 mai, les formations de la droite eurosceptique ont échoué à atteindre la masse critique nécessaire pour être en mesure d’infléchir le fonctionnement des institutions européennes.
Au cœur de l’été, l’Autrichien Heinz-Christian Strache et le chef de la Ligue italienne ont tour à tour été renvoyés dans l’opposition. Boris Johnson, nommé premier ministre le 24 juillet, a successivement dû affronter la rébellion de députés conservateurs et la censure de la Cour suprême. L’AfD, en dépit de ses récentes victoires dans le Brandebourg, la Saxe et la Thuringe, se heurte toujours au cordon sanitaire que lui oppose la CDU d’Angela Merkel. Et voici que le Fidesz de Viktor Orban, indéboulonnable doyen des populistes européens, vient à son tour de subir un revers en perdant une dizaine de grandes mairies dont celle, très symbolique, de Budapest. Cette mauvaise passe est-elle conjoncturelle? Et s’explique-t-elle par des circonstances communes? Sans trancher, Dominique Reynié, le directeur de la Fondation pour l’innovation politique, observe: «De la même façon qu’il y a eu un cycle d’expansion lors duquel ces partis, l’un après l’autre, se sont installés dans le paysage politique, il semble bien qu’ils soient depuis peu entrés dans une phase de stagnation.»
● Quand le «système» fait de la résistance
Qui aurait imaginé un tel scénario? Face au coup de force de Matteo Salvini qui, le 8 août, a répudié son alliance avec le Mouvement 5 étoiles (M5S) pour réclamer des élections anticipées, le Parti démocrate italien a surmonté répugnances et rancœurs pour sceller un accord avec le parti de Luigi Di Maio. Cet attelage d’adversaires jadis à couteaux tirés leur a permis de neutraliser le chef de la Ligue. Pris de court, celui-ci en est d’abord réduit à dénoncer une combinazione ourdie au mépris des électeurs.
À lire aussi : Crise en Italie: on vous explique ce qui se passe et ce qui pourrait arriver
Mais face à la poussée des populismes de droite, les partis traditionnels considèrent de plus en plus volontiers que nécessité fait loi. En Suède, après des mois de tractations et d’incertitude, centristes et libéraux se sont résignés en janvier à soutenir la formation d’un énième gouvernement social-démocrate - malgré les appels d’une partie de la droite à faire alliance avec le parti anti-immigration des Démocrates de Suède.
Ces alliances de circonstance témoignent d’un effort pour s’adapter à un paysage politique de plus en plus fragmenté
Susi Dennison, chercheuse au centre de réflexion European Council on Foreign Relations
En Grande-Bretagne, une vingtaine de députés conservateurs ont temporairement rejoint les rangs de l’opposition pour empêcher Boris Johnson d’imposer son Brexit «quoi qu’il en coûte» le 31 octobre. Et à Budapest, la victoire de l’opposition aux municipales n’a été rendue possible que par le rapprochement entre une gauche jusqu’alors très morcelée et le parti d’extrême droite repenti Jobbik.
«Ces alliances de circonstance témoignent d’un effort pour s’adapter à un paysage politique de plus en plus fragmenté, analyse Susi Dennison, chercheuse au centre de réflexion European Council on Foreign Relations, mais elles ne peuvent faire reculer les mouvements populistes que de façon temporaire. À moyen terme, elles risquent de renforcer l’idée que ceux-ci incarnent le peuple face à la collusion des élites.» La large victoire remportée par la Ligue de Matteo Salvini, la semaine dernière, en Ombrie, en est un exemple.
● Une «captation» idéologique
Début septembre, la présidente du nouvel exécutif européen, Ursula von der Leyen, a fait sensation en annonçant la nomination d’un commissaire chargé de la «protection du mode de vie européen». Cette innovation a été interprétée par certains experts comme le signe que les populistes de droite, s’ils subissent des revers tactiques, gagnent la bataille des idées -notamment sur les questions d’immigration. Ils capitalisent sur une perception démultipliée de ce phénomène, comme l’a montré l’Eurobaromètre d’avril 2018.
En Italie, le pourcentage «ressenti» d’immigrés était de 24,6% alors que le pays en comptait en réalité 7%. Au Danemark, les sociaux-démocrates ont tiré les conséquences de cette sensibilité. Leur chef, la première ministre Mette Frederiksen, a opéré un virage à droite toute dès 2015. Elle s’est inspirée du Parti populaire danois (PPD, extrême droite) et a fait voter presque toutes les restrictions en matière d’immigration et d’intégration réclamées par la droite depuis quatre ans. Résultat: le PPD est en déroute.
Les populistes ne sont « ni les scénaristes de leur histoire, ni les artisans de leur succès, ils ont pris la vague. Leurs marges de progression sont celles de la crise »
Dominique Reynié
«Il y a une contamination par le style des populistes, qu’ils soient au pouvoir ou pas, explique Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique et spécialiste de l’Italie. C’est un dilemme pour les partis traditionnels: est-ce qu’on va sur ce terrain ou essaie-t-on de contrer ces partis autrement? La grande question pour les combattre est de savoir comment reparler aux catégories populaires, et résorber la fracture culturelle qui se creuse.» Alain Dieckhoff, chercheur à Sciences Po et auteur d’un récent ouvrage intitulé Populismes au pouvoir, constate que «la reprise de certaines thématiques par les partis traditionnels peut avoir l’effet mécanique de diminuer l’influence de ces mouvements». «Ça marche, mais ça n’est pas miraculeux, nuance Dominique Reynié. Cela reste une stratégie de containment.»
● Un mouvement aux racines entremêlées
Trois grands facteurs se combinent pour expliquer l’émergence des mouvements populistes: les causes sociales liées aux politiques d’austérité, au chômage, au sentiment d’insécurité économique ; la défiance à l’égard des institutions et des grands partis «dont le délitement a ouvert la voie aux acteurs populistes», estime Dominique Reynié, et enfin une inquiétude plus culturelle liée à la crise du modèle d’intégration, ainsi qu’à une dilution des identités liée à la mondialisation. Contrairement aux années 1930, les populismes ont parfois prospéré dans des pays qui n’étaient pas frappés par une grave crise économique. C’est le cas en Autriche, en Pologne ou en République tchèque.
«Ces phénomènes sont susceptibles de devenir structurels ou en tout cas difficiles à résorber, notamment si les problèmes comme la question du creusement des inégalités ne sont pas traités par les pouvoirs et partis traditionnels, estime Alain Dieckhoff. Et si l’Europe plonge dans une autre récession ou subit une nouvelle vague d’attentats, ces formations ont encore la capacité de progresser.» Pour Dominique Reynié, les populistes ne sont «ni les scénaristes de leur histoire, ni les artisans de leur succès, ils ont pris la vague. Leurs marges de progression sont celles de la crise. Trois scénarios sont possibles: soit une crise de l’euro, soit une crise migratoire, soit une victoire de Le Pen en 2022.»
● Les populistes, combien de divisions?
Ce devait être l’acte fondateur de l’alliance des populistes de droite. Quelques jours avant les européennes, le 18 mai 2019, Matteo Salvini recevait en grande pompe à Milan Marine Le Pen (RN) et le Néerlandais Geert Wilders (PVV). Mais l’absence des deux poids lourds d’Europe centrale, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, qui refuse toute alliance avec Marine Le Pen, et le leader du parti polonais Droit et Justice (PiS), Jarosław Kaczynski, a révélé les divisions au sein de la mouvance populiste européenne.
À lire aussi : Orban se tient à distance de Le Pen: «Wauquiez m’a prévenu que c’était une ligne rouge»
«Certes l’idée de peuple-communauté, de démarcation par rapport aux étrangers, la défense d’une identité collective forte, ainsi que leur style, leur langage et leur volonté de faire de la politique autrement les rassemblent. Mais ce sont avant tout des nationalistes, qui défendent donc des intérêts nationaux divergents. Ils peuvent donner une impression de rassemblement tant qu’ils sont dans l’opposition, mais c’est plus compliqué au pouvoir», estime Alain Dieckhoff. «Leur impressionnante variété est peut-être la limite la plus importante à leur essor», confirme Marc Lazar, citant les désaccords entre Le Pen et Salvini sur l’économie, ou entre Salvini et Orban sur la relocalisation des réfugiés.
Leur rapport à certains «parrains» contribue aussi à les éloigner. Alors que la Ligue de Salvini, le RN ou plus récemment le FPÖ ont des liens financiers ou idéologiques avec Moscou, un parti comme le PiS est intrinsèquement antirusse. Quant à la tentative de Steve Bannon de forger une sorte d’amicale des droites populistes européennes, elle a fait long feu. En partie «parce qu’il n’avait pas grand-chose à offrir», estime Dieckhoff, mais aussi parce que certains de ces partis n’avaient guère envie d’être conseillés par un Américain.
● L’inexpérience, atout ou faiblesse?
Contrairement à ce qu’ils aimeraient faire croire dans leurs discours anti-élites et en se faisant passer pour des outsiders, les leaders populistes sont rarement des novices. Leurs promesses de changement immédiat portent tant qu’ils sont dans l’opposition, mais se heurtent à la réalité une fois aux affaires. En outre, leur rapport parfois fantaisiste à la réalité les pousse à formuler des promesses bien plus illusoires que le reste des politiques, comme l’ont montré l’Ukip ou les promoteurs les plus fervents du Brexit. Une fois au pouvoir, ils continuent à se comporter comme s’ils étaient encore dans l’opposition en rejetant la faute sur d’autres (la bureaucratie, les médias) pour justifier leur incapacité à mettre leur programme en œuvre.
«On a vu leurs faiblesses avec Marine Le Pen dans le débat de l’entre-deux-tours, ou avec la grosse erreur politique de Salvini cet été, note Marc Lazar. La grande question sera de savoir si les gens qui votent pour ces populistes le font par protestation ou commencent à croire ce qu’ils entendent, ajoute le spécialiste. Car si les populistes arrivent à “vertébrer” un électorat qui n’est pas seulement un électorat de protestation, alors les partis traditionnels auront du mal à les faire reculer.»