quelques pistes ...
Le smartphone est une ressource essentielle pour les migrants qui traversent actuellement les Balkans. Les réfugiés s’entraident sur Facebook et ont moins recours aux passeurs
Quand la photo du petit noyé de Bodrum est apparue sur les sites d’information et les réseaux sociaux en langue française ou anglaise, elle avait déjà été diffusée depuis de longues heures et en gros plan sur les pages Facebook en arabe destinées aux migrants syriens. Elle ne semblait pas choquer les internautes. D’autres images semblables avaient déjà été publiées les jours précédents. Sur ces pages très fréquentées s’affichent toutes les informations nécessaires au grand voyage: les routes à suivre, les contacts des passeurs les plus fiables ou la description de ceux qu’il vaut mieux éviter, des cartes ferroviaires, les politiques d’asile des différents pays européens et les récits de toutes les tragédies qui frappent les réfugiés sur le chemin de l’exil.
De l’eau, de la nourriture, un abri et un smartphone: voici, pas forcément dans l’ordre, les besoins des migrants d’aujourd’hui qui traversent les Balkans pour rejoindre l’Europe.
Que ce soit dans les parcs de Belgrade ou la jungle de Calais, les immigrés recherchent tous des codes d’accès au wifi et des bornes électriques. Ils ne possèdent presque rien, mais leur smartphone fait partie de leurs biens les plus précieux. A chaque arrivée dans un nouveau pays, ils achètent une carte SIM pour bénéficier d’offres d’itinérance. Ils se repèrent sur Google Maps, traduisent les panneaux sur Google Translate, communiquent avec leurs proches grâce à WhatsApp, Skype ou Viber (des applications de messagerie ou de téléphonie mobile) et surtout suivent les indications laissées par leurs compatriotes sur les réseaux sociaux.
La technologie et le recours aux réseaux sociaux rendent le voyage à travers l’Europe plus facile et moins coûteux que jamais pour des milliers de réfugiés. Ces derniers peuvent se renseigner sur les moyens de transport disponibles, les rafles de la police et les points de passage aux frontières. La circulation de l’information accentue la pression migratoire sur les routes les plus sûres et les plus empruntées.
Syrien installé en Suisse depuis trente ans, Basel Shaloub est président de l’association Help Syria qui envoie des médicaments et des habits à l’intérieur du pays. Depuis un an, il voit se développer sur Facebook des plateformes d’entraide destinées à baliser la route vers l’Europe. C’est grâce à ces renseignements fournis par et pour les Syriens que son neveu vient de rallier l’Allemagne depuis la Turquie en suivant la route des Balkans: «Même s’il n’avait pas mangé de la journée, partout où il arrivait, mon neveu cherchait avant tout du wifi. La nourriture, il s’en fichait. Dans chaque pays traversé, il commençait par acheter une carte SIM. Il se connectait à Viber et appelait ses contacts ou posait des questions sur les pages Facebook pour savoir s’il y avait eu des contrôles d’identité, connaître les coordonnées de passeurs ou les meilleurs points de passage. Quand je voyais une information utile, je la lui envoyais, mais il était toujours déjà au courant. Les nouvelles circulent vite sur ces pages et l’information est de bonne qualité.»
https://information.tv5monde.com/info/m ... me-d-52478
"Quoiqu’il fasse, un exilé n’est jamais assez bien pour ces gens-là"
Ezzatwazir Tarakhail est un exilé afghan, arrivé en France en 2014 et dont la situation a été régularisée en 2016. Aujourd’hui, il travaille dans un centre d’hébergement d’urgence pour les migrants. Il répond à ces clichés auxquels il a souvent fait face depuis son départ d’Afghanistan :
Ce qui me frappe d’abord dans ce commentaire, c’est la méconnaissance des causes qui poussent les gens à partir de leur pays. Dire que les exilés sont censés être "pauvres ", c’est supposer que nous sommes tous des migrants économiques. Or, si je prends le cas des Afghans, la plupart d’entre nous fuyons la guerre et l’insécurité, non la pauvreté. Il n’est donc pas contradictoire que l’on ait les moyens de se payer un smartphone tout en étant contraint de quitter clandestinement son pays.
De plus, le smartphone est un outil indispensable durant la traversée : non seulement il permet de s’orienter grâce au GPS, mais surtout, il permet aux migrants de donner des nouvelles à leurs familles, de les rassurer une fois arrivés en Europe. Il n’est donc pas rare que l’on sacrifie le budget nécessaire à la nourriture, aux vêtements ou à l’hébergement pour pouvoir se payer un smartphone.
Quant au prix mentionné, les téléphones que nous utilisons ne coûtent pas du tout 700 euros ! La personne qui a écrit cela raisonne avec les normes des pays développés et suivant son niveau de vie. Personnellement, j’avais acheté un smartphone à 65 euros quand j’étais en Bulgarie, avant d’arriver en France. Et il est tout à fait possible d’avoir des téléphones à un tel budget dans nos pays d’origine.
"Ce n’est pas un signe de richesse, mais le rappel de toutes les difficultés auxquelles on a dû faire face"
Par ailleurs, les gens n’imaginent pas ce qu’on a dû parfois faire pour pouvoir se payer ces appareils durant la traversée, aussi bon marché soient-ils. Je connais beaucoup de camarades qui ont travaillé au noir pendant leur séjour en Turquie pour pouvoir mettre de l’argent de côté. Ils recevaient la moitié d’un salaire normal et travaillaient jusqu’à 18 heures par jour. Les gens qui nous critiquent voient dans ce téléphone un signe de richesse, alors que pour nous, c’est plutôt le rappel de toutes les difficultés auxquelles on a dû faire face.
Idem pour les crédits internationaux : les gens s’imaginent que nous achetons des cartes SIM avec les abonnements que proposent les opérateurs téléphoniques classiques ! En réalité, nous prenons des numéros chez Lycamobile qui nous permet, pour 5 euros, d’avoir une carte SIM gratuite et du crédit pour appeler les numéros du même opérateur [Lycamobile est un opérateur de réseau mobile virtuel, il ne dispose pas de ses propres fréquences mais en loue aux opérateurs mobiles selon les pays, et c’est pour cela qu’il est moins cher, NDLR]. Mais la plupart du temps, nous utilisons le wifi gratuit, disponible dans les gares ou les bibliothèques, pour communiquer avec nos proches.
Finalement, quelle que soit notre situation, nous, exilés, sommes toujours obligés de nous justifier, comme si tout ce que nous avons traversé n’était pas suffisant. Si on n’a pas de travail, qu’on est mal habillés, qu’on vit dans la rue, on nous montre du doigt et on nous accuse d’être un fardeau pour la société. Si au contraire on se débrouille pour avoir de quoi vivre, même au noir, et se prendre en charge, on nous accuse d’hypocrisie et de vouloir profiter du système en Europe. Quoiqu’il fasse, un exilé n’est jamais assez bien pour ces gens-là.
https://observers.france24.com/fr/20180 ... martphones