La France a-t-elle fait de mauvais choix économiques depuis dix ans?
Posté : 22 novembre 2019 21:59
La France a-t-elle fait de mauvais choix économiques depuis dix ans?
A vrai dire, la réponse me parait évidente. Sauf que les mauvais choix ont commencé plus tôt dès 1981, et sans doute dès 1974 ou dès 1958.La crise financière venant des États-Unis a provoqué des secousses économiques aux quatre coins de la planète. Comme les autres, la France en a subi les répercussions, faisant plonger son économie en récession de 2,9% en 2009. Depuis, la France a sorti la tête de l’eau, sans nettement rebondir. Ses déboires ne sont toutefois pas uniquement dus à l’accumulation de chocs venus de l’extérieur, mais aussi d’erreurs venues de l’intérieur.
Il y a maintenant plus de dix ans, le monde plongeait dans une crise financière sans précédent, provoquant des secousses économiques aux quatre coins de la planète. Les États-Unis étaient les premiers à entrer en récession, fin 2007, suivis par plusieurs pays européens au cours de l’année 2008. En France, le PIB reculait de 2,9 % en 2009, la pire situation qu’elle ait connue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis, les temps économiques sont durs. Si la France a sorti la tête de l’eau, ses performances ont été, pendant longtemps et à bien des égards, moins bonnes que celles de ses voisins. Un déficit public loin de ses objectifs, une croissance à la traîne, un chômage qui a mis un temps infini avant de reculer…
Les déboires de l’économie française depuis dix ans ne sont toutefois pas uniquement dus à l’accumulation de chocs venus de l’extérieur, mais aussi d’erreurs venues de l’intérieur. «Il n’y a jamais de vérité définitive en économie, relève Denis Ferrand, directeur général de l’institut Rexecode. Ce qui peut être une bonne recette à un moment ne l’est pas à un autre.» Il n’empêche que, depuis la fin de la dernière grande crise, les gouvernements successifs ont fait de mauvais choix. Elles peuvent être, comme le souligne une étude du cabinet Xerfi, de trois types: les erreurs de stratégie, les erreurs de diagnostic et les erreurs de timing.
● Erreurs de stratégie
La stratégie de chaque exécutif qui se met en place consiste, en général, à dénigrer ce qui a été fait par ses prédécesseurs de couleur politique différente, voire à prendre des décisions à contre-pied. Cela fait faire de mauvais choix. «La principale erreur de ces dix dernières années, c’est le choc fiscal Hollande-Ayrault après l’élection de 2012, note l’économiste Nicolas Bouzou, fondateur du cabinet Asterès. L’exécutif a voulu réduire trop brutalement les déficits publics notamment, pour des raisons politiques, en revenant sur de nombreuses mesures, par exemple sur les heures supplémentaires.»
En 2007, dès son arrivée à l’Élysée, Nicolas Sarkozy fait voter la défiscalisation des heures supplémentaires, ainsi que leur exonération de cotisations salariales et patronales, concrétisant ainsi son slogan «travailler plus pour gagner plus». Sur le quinquennat, cela a certes représenté un manque à gagner de 4,5 milliards d’euros par an pour l’État. Mais la mesure a bénéficié à 9,5 millions de salariés, pour un gain annuel de pouvoir d’achat de 450 euros en moyenne. La gauche, elle, estimait qu’elle avait coûté 100.000 emplois et était inadaptée à la conjoncture déprimée. François Hollande avait donc fait supprimer cette mesure par le Parlement dès son arrivée au pouvoir. Mais cette décision, combinée à d’autres hausses d’impôts sous la droite en 2011 puis la gauche en 2012, a contribué à l’alourdissement de la pression fiscale. Emmanuel Macron l’a bien compris, qui a réintroduit cette exonération des heures supplémentaires pour 2019. Mais entre-temps, la grogne sur le pouvoir d’achat s’est largement installée et cet épisode fâcheux des heures supplémentaires n’est pas pour rien dans les revendications qu’expriment aujourd’hui les Français.
Denis Ferrand, chez Rexecode, souligne une autre erreur stratégique: ne piloter la politique économique que par des raisonnements en moyenne, alors que les différences socio-économiques et territoriales sont très importantes. «Plus on est loin des grandes villes, plus on s’éloigne de la capacité à générer du revenu, et c’est quelque chose que ne sait pas intégrer la politique économique, explique l’économiste. La Constitution impose en outre un traitement égal de tout le monde», même si les situations peuvent être fondamentalement différentes d’un foyer à un autre. «C’est un défi nouveau pour les exécutifs d’intégrer les disparités créées par les chocs économiques de la décennie», dit-il.
C’est ce raisonnement en grande masse qui a conduit Emmanuel Macron à décider en début de quinquennat de désindexer les retraites de l’inflation, car le niveau de vie des retraités est en moyenne plus élevé que celui des actifs. C’est une étude plus affinée de la situation qui l’a fait revenir en arrière et prendre des dispositions pour les retraités dont la pension est inférieure à 2000 euros.
● Erreurs de diagnostic
Deuxième type d’erreurs, les erreurs de diagnostic. L’industrie joue un rôle important dans l’économie française: elle génère plus de 90 % des exportations françaises, près de 80 % des dépenses de R&D et emploie près de 2,7 millions de salariés. Et pourtant, depuis le milieu des années 1970, la part de l’industrie manufacturière dans l’économie française a diminué de moitié, de 22,3 % à 11,2 %. Aujourd’hui, les économistes sont quasiment unanimes. «La prise de conscience du problème de compétitivité français a été bien trop tardive», souligne Denis Ferrand. Le sujet a ainsi été quasiment absent du quinquennat de Nicolas Sarkozy, alors que la France avait considérablement perdu en parts de marché à l’international au début des années 2000. L’Allemagne avait déjà procédé à une série de réformes audacieuses (notamment les réformes Hartz sur le marché du travail). Dans un entretien au Monde sous forme d’inventaire du quinquennat, en février 2013, l’ancien premier ministre François Fillon exprimait un regret: «Avoir trop tardé à prendre des mesures radicales en matière de compétitivité.»
«Le système productif est le grand absent des politiques économiques», abonde Alexandre Mirlicourtois, chef économiste chez Xerfi. La France a longtemps fait le choix de la redistribution au détriment de la création de richesses. L’inflexion vers l’offre n’intervient qu’au début de la présidence de François Hollande, avec le pacte de responsabilité et le CICE. «Avec Hollande 2 et Macron 1, on fait ce qu’il fallait faire depuis le début des années 1990», insiste Patrick Artus, directeur de la recherche et des études de Natixis. «Avec quinze ans de retard, on commence à moderniser l’appareil productif, le taux d’employabilité. C’est dommage, parce que ça marche et cela fait très longtemps qu’on sait qu’il faut le faire», note l’économiste.
La politique française d’exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires n’a cessé d’affaiblir notre positionnement de gamme et de fragiliser notre socle de productivité
Alexandre Mirlicourtois, chef économiste chez Xerfi
Reste qu’il n’y a aujourd’hui «pas de vrais instruments à la hauteur de notre problème productif», insiste Alexandre Mirlicourtois. Lui n’est pas convaincu que les pôles de compétitivité et Bpifrance soient à la hauteur des enjeux en investissement et en innovation pour rattraper le terrain perdu. «À l’inverse, la politique française d’exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires n’a cessé d’affaiblir notre positionnement de gamme et de fragiliser notre socle de productivité pour ne servir in fine que des hausses de smic», poursuit l’économiste.
Ce mauvais diagnostic sur le système productif français a conduit à une «absence structurelle de vision, d’ambition et de transformation sur le sujet commerce extérieur», déplore de son côté le chef économiste d’Allianz, Ludovic Subran. «Et attention au retour de la politique de la demande, dont la France n’a pas besoin!», prévient Patrick Artus.
● Erreurs de timing
Troisième catégorie d’erreur, les erreurs de timing. «La politique économique, ce n’est pas une affaire de versatilité, c’est savoir piloter les anticipations», assure Denis Ferrand. Une certaine myopie est pourtant constatée sur le pilotage des finances publiques. Depuis dix ans, les gouvernements successifs ont eu tendance à ouvrir les vannes budgétaires quand tout allait bien et à les refermer quand l’activité ralentissait. Ce qui était une erreur de stratégie en 2012, à savoir la forte pression sur les finances publiques qui s’est traduite par un choc fiscal de grande violence, était aussi une erreur de timing car elle arrivait au pire moment du cycle économique européen.
les travaux de l’économiste Alberto Alesina, professeur à Harvard, montrent qu’il est moins coûteux en termes de croissance de faire des ajustements fiscaux par la dépense plutôt que par l’impôt
De mi-2012 à fin 2014, le redressement des finances publiques est surtout passé par des mesures de hausse des prélèvements obligatoires qui ont représenté 2,1 points de PIB (augmentation de l’impôt sur les sociétés, des prélèvements sur le patrimoine et sur les revenus du capital des ménages). «C’était totalement inapproprié, insiste Denis Ferrand. La zone euro traversait un problème existentiel, et on a cru qu’il fallait en faire beaucoup en termes d’ajustement budgétaire pour montrer patte blanche à nos partenaires.» Selon l’adage économique, une rigueur excessive ne peut que tuer le malade.
Alors que le déficit public s’élevait, post-crise financière, à 7,7 % du PIB en 2010, il redescend à 4,3 % en 2013 puis 3,5 % en 2015. «Cela a affecté la progression du PIB pour plusieurs années et a décalé la croissance française par rapport au cycle mondial», renchérit Nicolas Bouzou. Résultat, la croissance française à du mal à dépasser les 1 % en 2014, 2015 et 2016. La solution aurait peut-être été ailleurs: les travaux de l’économiste Alberto Alesina, professeur à Harvard, montrent qu’il est moins coûteux en termes de croissance de faire des ajustements fiscaux par la dépense plutôt que par l’impôt. «Mais ça demande plus de courage», souligne Denis Ferrand.
Le dernier décalage procyclique date du début de mandat d’Emmanuel Macron. En mai 2017, lorsqu’il arrive aux commandes, le nouveau président est l’héritier de la reprise de la fin du quinquennat Hollande. La croissance française est sur une tendance de 2,5 % à 3 % en rythme annuel et elle est au diapason de la reprise européenne. «Moins d’un an plus tard, le soufflé est retombé. Le trou d’air est certes général, puisque la croissance du reste de zone euro est revenue sur un rythme de 1,7 %. Mais, en France c’est bien plus qu’une décélération, c’est un vrai coup d’arrêt», indique Alexandre Mirlicourtois. Ce déraillement est notamment imputable au contretemps des réformes, notamment celles conduisant, une fois de plus, à l’alourdissement de la barque fiscale des ménages en début d’année (notamment la CSG pour 20 milliards d’euros et la fiscalité énergétique). Ce «mauvais tempo intervient au moment où même où la croissance se dérobait, les prix du pétrole s’envolaient et pesaient sur le pouvoir d’achat, cassant l’élan consommation», rappelle Alexandre Mirlicourtois. La suite, on la connaît, elle se traduisait par le mouvement des «gilets jaunes» dans toute la France.
Depuis, économiquement, les choses se sont un peu améliorées: l’économie française se porte mieux depuis plusieurs mois. Les réformes commencent à porter leurs fruits. Si rien ne vient contrarier le scénario du gouvernement, le PIB devrait progresser de 1,3 % cette année, alors que l’Allemagne flirte avec la récession depuis plusieurs mois. Le modèle de notre voisin outre-Rhin, notamment, basé sur le «tout-export» montre ses limites dans un contexte de ralentissement de la demande mondiale. La France, au contraire, est protégée par ses dépenses publiques élevées et sa faiblesse à l’exportation, qui la protège davantage des aléas conjoncturels du moment. Sans que cela soit très glorieux…
