RN Vaisseau fantome
Posté : 16 décembre 2019 09:34
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Rassemblement national, le vaisseau fantôme de Marine Le Pen
La présidente du Rassemblement national est au plus haut dans les sondages. Et pourtant, les militants et les cadres fuient le parti. Analyse du paradoxe. Par Hugo Domenach
Publié le 13/12/2019 à 09:00 | Le Point
Cet après-midi de décembre, rue des Suisses, à Nanterre, la nuit froide tombe tristement sur « le Carré », imposant cube gris métallique et bleu marine qui sert de siège au Rassemblement national. Tonton, le petit troquet situé à deux pas du siège, où se mêlaient militants frontistes, policiers et immigrés portugais, a fermé. Désormais, on se retrouve parfois à La Fabrik, un immense bar aux murs en brique et au mobilier design, situé place de la Boule, à plusieurs centaines de mètres de là. Il n’y a plus de vie, plus de sève dans ce qui fut le centre névralgique du Front national lors de la précédente présidentielle. Il y a un paradoxe Marine Le Pen : la cheffe désormais incontestée du premier parti de France depuis les européennes n’a jamais été aussi haut dans les intentions de vote, elle est la seule politique nationale à porter la colère sociale, et pourtant… le Rassemblement national est un mouvement exsangue. Après avoir été un paquebot, puis un croiseur de guerre, il est devenu un vaisseau fantôme qui tangue au gré du vent sans être gouverné.
Toujours incapable d’attirer les élites de la nation, Marine Le Pen n’a pas remplacé les têtes coupées au lendemain de la défaite. Le trio composé de la présidente du parti à la direction, Florian Philippot à la communication et Nicolas Bay à l’organisation s’est délité : Philippot a été exclu, Bay, coprésident du groupe Europe des nations et des libertés (ENL) au Parlement européen, a été écarté et Marine Le Pen est moins impliquée. Pour se rassurer, la présidente s’appuie plus que jamais sur ses amis de toujours, les historiques du Front national, qui la confortent, la complimentent et la font rire, mais qui sont loin d’être les plus professionnels ou les plus motivés.
« Village Potemkine ». « Le siège du parti est une administration morte, un village Potemkine, vide la plupart du temps. Les cadres s’y précipitent lorsque Marine Le Pen vient assister aux bureaux nationaux ou aux commissions d’investiture », s’agace un membre du bureau national. Exaspérée par ce manque d’investissement, la cheffe élève souvent la voix contre ses subordonnés et utilise des stratagèmes pour les motiver. Elle a ravivé l’idée d’un « shadow cabinet » pour que chacun se saisisse d’un dossier. Mais il y a plus de sièges que de candidats crédibles… « Certaines personnes sont là depuis trente ans et n’ont pas l’habitude de gagner des élections. Mais la culture de la gagne, ça ne vient pas du jour au lendemain », plaide l’ancien ministre UMP Thierry Mariani. « On organise une formation du parti à tous les étages : délégués départementaux, trésoriers, réseaux sociaux, responsables en communication des fédérations. Ça ne se voit pas car on ne communique pas là-dessus », se défend Gilles Pennelle, chargé de coordonner les fédérations.
Sauf que le parti manque de main-d’œuvre à tous les étages : il compte environ 20 000 adhérents, contre 50 000 en 2014. Une poignée de cadres cumulent les casquettes. A la fois vice-président et porte-parole du parti, président du mouvement de jeunes Génération nation, conseiller régional d’Ile-de-France et eurodéputé, l’ancienne tête de liste aux européennes Jordan Bardella a bien du mal à honorer le Parlement européen de sa présence.
Le RN manque de candidats solides sur lesquels s’appuyer pour les municipales. A l’image de La République en marche, le parti soutiendra de nombreux candidats issus d’autres formations politiques. Malgré ce handicap, les commissions d’investiture tournent régulièrement au procès stalinien. Certains font la chasse aux figures trop catholiques. Avant que la militante contre la loi Taubira Agnès Marion soit investie à Lyon, il a été question que le transfuge de la France insoumise Andréa Kotarac cumule l’étiquette de candidat à la métropole et à la ville, dont l’électorat est pourtant peu acquis à Jean-Luc Mélenchon. « Ils s’inventent des ennemis, des sous-combats, mais on n’a personne à mettre à la place », déplore un de leurs nombreux détracteurs au bureau national.
Refondation. Si le bateau n’est plus gouverné, sa structure est de plus en plus inadaptée à la navigation. Promise au lendemain de la présidentielle, la « refondation du sol au plafond » s’inscrit dans une longue lignée des « nouveaux départs » qui ont tous eu l’effet d’un pétard mouillé. Il était prévu d’insuffler plus de démocratie interne ? Les nouveaux statuts votés en février 2018 au congrès de Lille ont été verrouillés pour donner tous les pouvoirs à la cheffe – et en particulier la possibilité d’exclure plus facilement les récalcitrants. Même chose pour la grande décentralisation annoncée : « On avait prévu de transférer nos ressources aux fédérations, mais c’est le contraire qui est arrivé : les moyens des fédérations ont été aspirés par la base », déplore une élue régionale. Prévu dans les statuts, le Conseil national des élus locaux, confié à David Rachline, le maire de Fréjus, ne s’est pas réuni une seule fois en deux ans. La fameuse « revue intellectuelle » à destination des élus n’a jamais vu le jour. La « revue de presse participative » est également restée lettre morte. La « tournée des ambassadeurs » n’a jamais eu lieu, et pour cause : elle devait servir à expliquer la refondation dans toute la France. Si les fédérations sont dynamiques, elles ne reçoivent presque plus de directives du siège car l’appareil central qui les coordonnait s’est considérablement affaibli, malgré les efforts de Gilles Pennelle, qui doit également s’occuper de sa fédération bretonne. En ce qui concerne la ligne, qui faisait débat après la présidentielle, un compromis plutôt efficace a été trouvé : le parti parle toujours d’immigration, de protection sociale et a balayé la question de la sortie de l’euro et de l’Union européenne, jugée trop anxiogène, sous le tapis.
Rassemblement national, le vaisseau fantôme de Marine Le Pen
La présidente du Rassemblement national est au plus haut dans les sondages. Et pourtant, les militants et les cadres fuient le parti. Analyse du paradoxe. Par Hugo Domenach
Publié le 13/12/2019 à 09:00 | Le Point
Cet après-midi de décembre, rue des Suisses, à Nanterre, la nuit froide tombe tristement sur « le Carré », imposant cube gris métallique et bleu marine qui sert de siège au Rassemblement national. Tonton, le petit troquet situé à deux pas du siège, où se mêlaient militants frontistes, policiers et immigrés portugais, a fermé. Désormais, on se retrouve parfois à La Fabrik, un immense bar aux murs en brique et au mobilier design, situé place de la Boule, à plusieurs centaines de mètres de là. Il n’y a plus de vie, plus de sève dans ce qui fut le centre névralgique du Front national lors de la précédente présidentielle. Il y a un paradoxe Marine Le Pen : la cheffe désormais incontestée du premier parti de France depuis les européennes n’a jamais été aussi haut dans les intentions de vote, elle est la seule politique nationale à porter la colère sociale, et pourtant… le Rassemblement national est un mouvement exsangue. Après avoir été un paquebot, puis un croiseur de guerre, il est devenu un vaisseau fantôme qui tangue au gré du vent sans être gouverné.
Toujours incapable d’attirer les élites de la nation, Marine Le Pen n’a pas remplacé les têtes coupées au lendemain de la défaite. Le trio composé de la présidente du parti à la direction, Florian Philippot à la communication et Nicolas Bay à l’organisation s’est délité : Philippot a été exclu, Bay, coprésident du groupe Europe des nations et des libertés (ENL) au Parlement européen, a été écarté et Marine Le Pen est moins impliquée. Pour se rassurer, la présidente s’appuie plus que jamais sur ses amis de toujours, les historiques du Front national, qui la confortent, la complimentent et la font rire, mais qui sont loin d’être les plus professionnels ou les plus motivés.
« Village Potemkine ». « Le siège du parti est une administration morte, un village Potemkine, vide la plupart du temps. Les cadres s’y précipitent lorsque Marine Le Pen vient assister aux bureaux nationaux ou aux commissions d’investiture », s’agace un membre du bureau national. Exaspérée par ce manque d’investissement, la cheffe élève souvent la voix contre ses subordonnés et utilise des stratagèmes pour les motiver. Elle a ravivé l’idée d’un « shadow cabinet » pour que chacun se saisisse d’un dossier. Mais il y a plus de sièges que de candidats crédibles… « Certaines personnes sont là depuis trente ans et n’ont pas l’habitude de gagner des élections. Mais la culture de la gagne, ça ne vient pas du jour au lendemain », plaide l’ancien ministre UMP Thierry Mariani. « On organise une formation du parti à tous les étages : délégués départementaux, trésoriers, réseaux sociaux, responsables en communication des fédérations. Ça ne se voit pas car on ne communique pas là-dessus », se défend Gilles Pennelle, chargé de coordonner les fédérations.
Sauf que le parti manque de main-d’œuvre à tous les étages : il compte environ 20 000 adhérents, contre 50 000 en 2014. Une poignée de cadres cumulent les casquettes. A la fois vice-président et porte-parole du parti, président du mouvement de jeunes Génération nation, conseiller régional d’Ile-de-France et eurodéputé, l’ancienne tête de liste aux européennes Jordan Bardella a bien du mal à honorer le Parlement européen de sa présence.
Le RN manque de candidats solides sur lesquels s’appuyer pour les municipales. A l’image de La République en marche, le parti soutiendra de nombreux candidats issus d’autres formations politiques. Malgré ce handicap, les commissions d’investiture tournent régulièrement au procès stalinien. Certains font la chasse aux figures trop catholiques. Avant que la militante contre la loi Taubira Agnès Marion soit investie à Lyon, il a été question que le transfuge de la France insoumise Andréa Kotarac cumule l’étiquette de candidat à la métropole et à la ville, dont l’électorat est pourtant peu acquis à Jean-Luc Mélenchon. « Ils s’inventent des ennemis, des sous-combats, mais on n’a personne à mettre à la place », déplore un de leurs nombreux détracteurs au bureau national.
Refondation. Si le bateau n’est plus gouverné, sa structure est de plus en plus inadaptée à la navigation. Promise au lendemain de la présidentielle, la « refondation du sol au plafond » s’inscrit dans une longue lignée des « nouveaux départs » qui ont tous eu l’effet d’un pétard mouillé. Il était prévu d’insuffler plus de démocratie interne ? Les nouveaux statuts votés en février 2018 au congrès de Lille ont été verrouillés pour donner tous les pouvoirs à la cheffe – et en particulier la possibilité d’exclure plus facilement les récalcitrants. Même chose pour la grande décentralisation annoncée : « On avait prévu de transférer nos ressources aux fédérations, mais c’est le contraire qui est arrivé : les moyens des fédérations ont été aspirés par la base », déplore une élue régionale. Prévu dans les statuts, le Conseil national des élus locaux, confié à David Rachline, le maire de Fréjus, ne s’est pas réuni une seule fois en deux ans. La fameuse « revue intellectuelle » à destination des élus n’a jamais vu le jour. La « revue de presse participative » est également restée lettre morte. La « tournée des ambassadeurs » n’a jamais eu lieu, et pour cause : elle devait servir à expliquer la refondation dans toute la France. Si les fédérations sont dynamiques, elles ne reçoivent presque plus de directives du siège car l’appareil central qui les coordonnait s’est considérablement affaibli, malgré les efforts de Gilles Pennelle, qui doit également s’occuper de sa fédération bretonne. En ce qui concerne la ligne, qui faisait débat après la présidentielle, un compromis plutôt efficace a été trouvé : le parti parle toujours d’immigration, de protection sociale et a balayé la question de la sortie de l’euro et de l’Union européenne, jugée trop anxiogène, sous le tapis.