Julian Assange : Procès pour extradition vers les USA
Posté : 05 mars 2020 01:07
A Londres, «le début d’un long combat» pour Julian Assange
Lundi 24 février 2020 s’est ouvert, devant un tribunal dépendant de la prison de haute sécurité de Belmarsh, le procès du fondateur de WikiLeaks en vue de son extradition vers les États-Unis. Près de 150 « gilets jaunes » avaient fait le déplacement.
Londres (Royaume-Uni), de notre envoyé spécial.– Tout semblait être fait pour que l’ouverture du procès de Julian Assange devant la justice britannique en vue de son extradition aux États-Unis, lundi 24 février au matin, se fasse loin des yeux du monde.
Alors que les précédentes audiences, qui concernaient des questions de procédure, se déroulaient à la Westminster Magistrate Court située dans le centre de Londres, le procès a été déplacé dans la Woolwich Crown Court, un tribunal dépendant de la prison de haute de sécurité de Belmarsh, où est détenu Julian Assange, dans la banlieue est de Londres.
Il faut plus d’une heure de train et de bus en partant du centre de la capitale britannique pour arriver dans ce quartier isolé du reste de la ville. Cela n’a pas empêché plus de 200 personnes de faire le déplacement pour apporter leur soutien au fondateur de WikiLeaks.
Parmi elles, une bonne partie de Français, environ 150 « gilets jaunes » partis la veille au soir de Paris dans deux bus pour venir planter un campement, dès 6 heures du matin, devant les grilles du tribunal. Plusieurs d’entre eux ont accueilli le père de Julian Assange, John Shipton, en lui remettant un gilet jaune à offrir à son fils.
Mais quasiment aucun n’a pu rentrer. Outre l’isolement, la Woolwich Crown Court présente en effet également la particularité de disposer de salles d’audience beaucoup plus petites. Seuls les avocats et les proches du fondateur de WikiLeaks ainsi qu’une petite poignée de journalistes ont pu y accéder.
Une autre salle a bien été prévue pour suivre les débats en visioconférence. Mais avec une capacité d’une soixantaine de places, bien insuffisante pour le nombre de journalistes venus du monde entier couvrir le procès, et avec une qualité de son déplorable, au point que certains envisageaient, dès le premier jour, de quitter l’audience.
Au bout du compte, une vingtaine de médias, dont Mediapart, ont pu accéder au tribunal mais non suivre l’audience. « C’est évidemment une stratégie », grogne l’un d’eux dans la salle bondée où sont délivrées au compte-gouttes les accréditations.
Les manifestants sont donc restés dehors, sous les averses. Parmi eux, le gilet jaune Maxime Nicolle est du voyage. La raison de sa présence et le lien entre son combat et celui de WikiLeaks ? « Quand on me pose cette question ça fait me rigoler… jaune », plaisante-t-il.
« En tant que militants, cela fait un an et demi que nous nous battons pour plus de justice, justice sociale et justice économique, contre la corruption et pour plus de démocratie, enchaîne celui qui se fait surnommer « Fly Rider ». Or, il y a un mec qui, parce qu’il a simplement dit la vérité, est aujourd’hui poursuivi comme un terroriste. Et avant ça, il a été enfermé durant des années dans une pièce de 10 m2 dont il a été sorti car il a été trahi par un président qui l’a vendu en échange de l’argent du FMI. Aujourd’hui, il est abandonné par tous les gouvernements ainsi que par les médias mainstream. »
« Une démocratie ne peut pas avoir de base solide sans information libre, poursuit le gilet jaune. C’est quelque chose qui relève de l’intérêt collectif. Le gouvernement américain a utilisé des armes de guerre pour tuer des civils. Julian Assange a réussi à avoir ces infos et il a préféré prendre le risque de passer sa vie en prison plutôt que de donner ses sources. C’est un vrai humaniste, un vrai journaliste. Je connais peu de gens qui feraient ça. Le gouvernement français aussi utilise des armes de guerre durant les manifestations. Il y a des policiers cagoulés qui utilisent un gaz lacrymogène qui a été utilisé durant la guerre d’Algérie, que l’armée n’utilise plus, mais que la France continue à exporter et que notre police continue à utiliser. Moi, en tant que militant, je ne veux pas être dépendant de l’info. Quand Julian Assange est prisonnier, c’est une partie du cerveau de tous les gens de cette planète qui est prisonnier. »
Sur le plan judiciaire, cette première journée d’audience a été en grande partie monopolisée par le représentant du ministère public américain, James Lewis, venu présenter les arguments des États-Unis en faveur de l’extradition. Il s’est tout d’abord employé à nier le fait que cette procédure visait la publication d’informations, estimant que « Julian Assange n’est pas un journaliste ».
Mais surtout, « il a parlé d’un “risque de dommage” causé par les publications de WikiLeaks [selon l’accusation, certains documents contiennent des informations permettant d’identifier des sources de l’armée américaine – ndlr], mais n’a apporté aucun élément concret. Il n’a cité aucune publication précise », raconte l’avocat espagnol de Julian Assange, Aitor Martinez. « Ils suivent exactement la même stratégie que durant le procès de Chelsea Manning. »
« C’est un très vieil argument, confirme Kristinn Hrafnsson, actuel rédacteur en chef de WikiLeaks. Mais il n’y a aucune preuve. En 2012, après le procès de Chelsea Manning, le Pentagone l’avait d’ailleurs finalement reconnu. Ils sont incapables de citer une publication ayant mis en danger des personnes. Huit ans plus tard, il n’y a toujours rien de neuf, c’est d’ailleurs presque surprenant. Cela montre bien que ce sont des poursuites politiques. »
De plus, poursuit-il, « ils affirment que WikiLeaks et Chelsea Manning ont mis en danger des gens en révélant les crimes de l’armée américaine qui a tué des civils et des enfants. C’est totalement disproportionné et scandaleux ».
L’une des grandes inconnues de cette première journée d’audience était l’état de santé de Julian Assange, décrit comme fortement affaibli physiquement et psychologiquement lors de ses dernières apparitions.
Sur ce point, la condition du fondateur de WikiLeaks semble s’être un peu améliorée. « Il était juste derrière moi, derrière une grande vitre », raconte Aitor Martinez. « Il semblait un peu fatigué, mais il sait que ce n’est que le début d’un long combat », poursuit l’avocat. « Il avait l’air dans un état stable, il se maintient », estime Kristinn Hrafnsson.
Durant l’audience, Julian Assange s’est même levé pour expliquer à la juge que, de derrière sa vitre, il lui était impossible d’entendre les débats. Et, à la pause de mi-journée, il est sorti de la salle en levant le poing.
La seconde journée d’audience, mardi 25 février, sera cette fois consacrée à la défense. À cette occasion, l’équipe de défense de Julian Assange a d’ores et déjà annoncé qu’elle allait dévoiler devant le tribunal de nouveaux éléments explosifs. « Attendez-vous à des vrais scoops », prévient Kristinn Hrafnsson.
Plusieurs éléments, déjà soulevés par les avocats de Julian Assange, pourraient permettre de faire pencher la balance en sa faveur.
Il y a tout d’abord l’affaire de l’espionnage dont le fondateur de WikiLeaks a été victime alors qu’il était réfugié dans l’ambassade équatorienne à Londres. Durant plusieurs mois, une société de sécurité espagnole, UC Global, travaillant en sous-main pour les autorités américaines, a enregistré les moindres faits et gestes du journaliste mais également ceux de toutes les personnes lui rendant visite, dont ses avocats. Ce qui pourrait constituer une violation des droits de la défense.
Le mercredi 19 février, lors d’une audience de procédure à la Westminster Magistrate Court, les avocats de Julian Assange avaient annoncé disposer des preuves d’une autre information qui, si elle était avérée, pourrait elle aussi peser sur la procédure d’extradition.
En août 2017, affirment-ils, un élu républicain de la Chambre des représentants, Dana Rohrabacher, s’est rendu à Londres « sur instruction du président » Donald Trump. Le but de cette visite était de proposer « une grâce ou un moyen de sortie si M. Assange… disait que la Russie n’avait rien à voir avec les DNC Leaks », la série de mails internes du parti démocrate publiée par WikiLeaks en 2016, en pleine campagne pour les élections présidentielles américaines.
Dans les heures qui ont suivi cette déclaration, Dana Rohrabacher a réagi sur son blog, en confirmant avoir bien rencontré Julian Assange mais en affirmant qu’à « aucun moment » il n’avait parlé « de Julian Assange à Donald Trump ».
De même, « à aucun moment, écrit-il, je n’ai offert à Julian Assange quoi que ce soit de la part du président car je n’ai pas parlé du tout de ce sujet avec le président. Pourtant, ajoute-t-il, je lui ai dit que s’il pouvait me fournir des informations et des preuves au sujet de qui lui avait donné les mails du DNC, alors je demanderais au président de le gracier ».
Les audiences en vue de l’extradition de Julian Assange doivent durer quatre semaines. Elles s’interrompront vendredi 28 février et reprendront le 18 mai pour trois semaines.
La justice américaine souhaite juger le journaliste australien de 48 ans pour son travail de rédacteur en chef de WikiLeaks et la publication en 2010 des documents fournis par Chelsea Manning, elle aussi actuellement en prison, détaillant les exactions américaines en Afghanistan et en Irak. Le 23 mai 2017, le Département de la justice a dévoilé les dix-sept charges retenues contre lui, dont la violation de l’Espionage Act.
Il risque au total 175 années de prison.