Pourquoi manger bio est plus distinctif que s'acheter un 4x4
Posté : 22 juin 2020 19:02
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Phébé – Pourquoi manger bio est plus distinctif que s'acheter un 4x4
Sociologie
ARCHIVES. Les biens matériels et le temps libre étaient les traits distinctifs des élites de l'ère industrielle. La « classe ambitieuse » contemporaine a pris le contre-pied de ces codes sociaux. Par Jean-Laurent Cassely*
Modifié le 22/06/2020 à 11:38 - Publié le 07/07/2018 à 13:30 | Le Point.fr
Manger une variete ancienne de tomate produite localement devient plus distinctif que de posseder un 4x4 ou un SUV et porter un vernis a ongles rose ballerine est considere comme plus chic que d'arborer un sac Prada.
Manger une variété ancienne de tomate produite localement devient plus distinctif que de posséder un 4x4 ou un SUV et porter un vernis à ongles rose ballerine est considéré comme plus chic que d'arborer un sac Prada. © PAUL J. RICHARDS / AFP
Jusqu'à la fin du siècle précédent, chacun pouvait aisément identifier les membres des classes supérieures en observant leurs achats : grosses cylindrées, sacs à main griffés, montres de luxe… Les plus riches se distinguaient par une « consommation ostentatoire » décrite par le sociologue américain Thorstein Veblen dans son célèbre essai Théorie de la classe de loisir, paru en 1899. À l'époque de Veblen, les classes aisées de l'ère industrielle utilisaient la consommation comme un étalage de leur pouvoir et de leur supériorité. Leurs membres possédaient des cuillères en argent massif qui n'étaient pas forcément très pratiques, mais montraient qu'ils en avaient les moyens. Les loisirs prisés par cette élite, comme l'apprentissage du latin ou du grec ancien, les voyages à l'étranger ou la pratique du sport, avaient tous pour but de signifier que ses membres pouvaient se permettre de gaspiller leur temps plutôt que de travailler.
Lire aussi Ce n'est plus la dépense qui fait le riche, ce sont ses valeurs
Plus d'un siècle plus tard, la sociologue américaine Elizabeth Currid-Halkett soutient, dans The Sum of Small Things : A Theory of the Aspirational Class, que ces logiques de compétition statutaire identifiées par Veblen se sont inversées. Dans la mesure où une vaste classe moyenne a désormais accès aux biens de consommation matériels, leur possession a perdu sa fonction de révélateur de statut social. En réponse, la nouvelle classe aisée délaisse le matérialisme et se déporte vers des biens et des comportements qui ne nécessitent pas à première vue d'être plus riche, mais d'être plus éduqué et de disposer de plus d'informations. Ainsi, « le choix de pratiquer le yoga, d'emmener ses enfants voir du hockey plutôt que du football, de boire du lait d'amande plutôt que du lait standard ou de réutiliser les sacs de courses chaque semaine sont tous des indices de position sociale qui ne sont pas en eux-mêmes plus onéreux que leurs alternatives, mais passent pour être plus réfléchis. En retour, ces comportements deviennent des marqueurs de statut. » Manger une variété ancienne de tomate produite localement devient plus distinctif que de posséder un 4x4 ou un SUV et porter un vernis à ongles rose ballerine est considéré comme plus chic que d'arborer un sac Prada.
Nouvelle élite sociale
Elizabeth Currid-Halkett parle de « classe ambitieuse » pour désigner cette nouvelle élite sociale, dont l'ambition est de devenir meilleure grâce à ses pratiques de consommation. De l'orientation de carrière au choix du pain tranché, les décisions des membres de cette classe sont prises sur la base de connaissances factuelles. On assiste alors à une évolution surprenante des codes de consommation élitistes : ce n'est plus la consommation en elle-même qui est ostentatoire, soutient l'autrice, mais plutôt le mode de production des biens consommés. Pour ces nouveaux consommateurs, « nous sommes ce que nous mangeons, buvons et, plus généralement, ce que nous consommons ». La provenance du produit et la manière dont il a été conçu importent désormais plus que son aspect extérieur (ou son prix) pour créer de la valeur et signaler un statut. L'alimentation saine et en circuit court, le retour d'un petit artisanat de production urbain et la consommation socialement responsable sont autant de manifestations de cette « production ostentatoire » prisée des nouvelles élites. C'est d'ailleurs l'une des plus cinglantes ironies d'un livre qui en comporte beaucoup : alors que les classes moyennes et populaires accèdent aux biens de consommation courante issus de la mondialisation de l'économie, les classes supérieures s'en détournent, non sans porter un jugement réprobateur envers des consommateurs dépourvus de conscience sociale ou environnementale…
Le caractère vertueux des choix de consommation de cette classe se retrouve dans son usage du temps libre. Plutôt que de le gaspiller comme les nantis que décrivait Veblen à la fin du XIXe siècle, ses membres préfèrent le mettre à profit pour « s'améliorer », passant de longues heures à souffrir dans des salles de gym ou à offrir de meilleures chances de réussite à leur descendance. Les mères de la classe ambitieuse se distinguent par leur stricte pratique de l'allaitement maternel et leur investissement dans l'éducation de leurs enfants, des comportements qui exigent de la volonté, une flexibilité dans l'organisation de l'emploi du temps et un accès à l'information sur la meilleure manière d'être parent.
Enfin, les membres de la classe ambitieuse ont beau avoir tourné le dos à la consommation de masse, ils continuent de consommer les services qui importent le plus et leur assurent un train de vie plus agréable. L'éducation, la santé et la retraite représentent tous des budgets hors de portée des bourses moyennes dans la société américaine contemporaine étudiée par l'auteur. Or, ce sont justement ceux dans lesquels les dépenses des hauts revenus ont le plus augmenté ces dernières années. De façon pernicieuse, les investissements des membres de la classe ambitieuse « assurent la reproduction du statut (et souvent également de la richesse) pour leurs enfants comme aucun bien matériel ne pourrait le faire ». Les masses peuvent bien se payer un iPhone à crédit de temps à autre, les frais d'inscription à l'université sont définitivement hors de leur portée.
Phébé – Pourquoi manger bio est plus distinctif que s'acheter un 4x4
Sociologie
ARCHIVES. Les biens matériels et le temps libre étaient les traits distinctifs des élites de l'ère industrielle. La « classe ambitieuse » contemporaine a pris le contre-pied de ces codes sociaux. Par Jean-Laurent Cassely*
Modifié le 22/06/2020 à 11:38 - Publié le 07/07/2018 à 13:30 | Le Point.fr
Manger une variete ancienne de tomate produite localement devient plus distinctif que de posseder un 4x4 ou un SUV et porter un vernis a ongles rose ballerine est considere comme plus chic que d'arborer un sac Prada.
Manger une variété ancienne de tomate produite localement devient plus distinctif que de posséder un 4x4 ou un SUV et porter un vernis à ongles rose ballerine est considéré comme plus chic que d'arborer un sac Prada. © PAUL J. RICHARDS / AFP
Jusqu'à la fin du siècle précédent, chacun pouvait aisément identifier les membres des classes supérieures en observant leurs achats : grosses cylindrées, sacs à main griffés, montres de luxe… Les plus riches se distinguaient par une « consommation ostentatoire » décrite par le sociologue américain Thorstein Veblen dans son célèbre essai Théorie de la classe de loisir, paru en 1899. À l'époque de Veblen, les classes aisées de l'ère industrielle utilisaient la consommation comme un étalage de leur pouvoir et de leur supériorité. Leurs membres possédaient des cuillères en argent massif qui n'étaient pas forcément très pratiques, mais montraient qu'ils en avaient les moyens. Les loisirs prisés par cette élite, comme l'apprentissage du latin ou du grec ancien, les voyages à l'étranger ou la pratique du sport, avaient tous pour but de signifier que ses membres pouvaient se permettre de gaspiller leur temps plutôt que de travailler.
Lire aussi Ce n'est plus la dépense qui fait le riche, ce sont ses valeurs
Plus d'un siècle plus tard, la sociologue américaine Elizabeth Currid-Halkett soutient, dans The Sum of Small Things : A Theory of the Aspirational Class, que ces logiques de compétition statutaire identifiées par Veblen se sont inversées. Dans la mesure où une vaste classe moyenne a désormais accès aux biens de consommation matériels, leur possession a perdu sa fonction de révélateur de statut social. En réponse, la nouvelle classe aisée délaisse le matérialisme et se déporte vers des biens et des comportements qui ne nécessitent pas à première vue d'être plus riche, mais d'être plus éduqué et de disposer de plus d'informations. Ainsi, « le choix de pratiquer le yoga, d'emmener ses enfants voir du hockey plutôt que du football, de boire du lait d'amande plutôt que du lait standard ou de réutiliser les sacs de courses chaque semaine sont tous des indices de position sociale qui ne sont pas en eux-mêmes plus onéreux que leurs alternatives, mais passent pour être plus réfléchis. En retour, ces comportements deviennent des marqueurs de statut. » Manger une variété ancienne de tomate produite localement devient plus distinctif que de posséder un 4x4 ou un SUV et porter un vernis à ongles rose ballerine est considéré comme plus chic que d'arborer un sac Prada.
Nouvelle élite sociale
Elizabeth Currid-Halkett parle de « classe ambitieuse » pour désigner cette nouvelle élite sociale, dont l'ambition est de devenir meilleure grâce à ses pratiques de consommation. De l'orientation de carrière au choix du pain tranché, les décisions des membres de cette classe sont prises sur la base de connaissances factuelles. On assiste alors à une évolution surprenante des codes de consommation élitistes : ce n'est plus la consommation en elle-même qui est ostentatoire, soutient l'autrice, mais plutôt le mode de production des biens consommés. Pour ces nouveaux consommateurs, « nous sommes ce que nous mangeons, buvons et, plus généralement, ce que nous consommons ». La provenance du produit et la manière dont il a été conçu importent désormais plus que son aspect extérieur (ou son prix) pour créer de la valeur et signaler un statut. L'alimentation saine et en circuit court, le retour d'un petit artisanat de production urbain et la consommation socialement responsable sont autant de manifestations de cette « production ostentatoire » prisée des nouvelles élites. C'est d'ailleurs l'une des plus cinglantes ironies d'un livre qui en comporte beaucoup : alors que les classes moyennes et populaires accèdent aux biens de consommation courante issus de la mondialisation de l'économie, les classes supérieures s'en détournent, non sans porter un jugement réprobateur envers des consommateurs dépourvus de conscience sociale ou environnementale…
Le caractère vertueux des choix de consommation de cette classe se retrouve dans son usage du temps libre. Plutôt que de le gaspiller comme les nantis que décrivait Veblen à la fin du XIXe siècle, ses membres préfèrent le mettre à profit pour « s'améliorer », passant de longues heures à souffrir dans des salles de gym ou à offrir de meilleures chances de réussite à leur descendance. Les mères de la classe ambitieuse se distinguent par leur stricte pratique de l'allaitement maternel et leur investissement dans l'éducation de leurs enfants, des comportements qui exigent de la volonté, une flexibilité dans l'organisation de l'emploi du temps et un accès à l'information sur la meilleure manière d'être parent.
Enfin, les membres de la classe ambitieuse ont beau avoir tourné le dos à la consommation de masse, ils continuent de consommer les services qui importent le plus et leur assurent un train de vie plus agréable. L'éducation, la santé et la retraite représentent tous des budgets hors de portée des bourses moyennes dans la société américaine contemporaine étudiée par l'auteur. Or, ce sont justement ceux dans lesquels les dépenses des hauts revenus ont le plus augmenté ces dernières années. De façon pernicieuse, les investissements des membres de la classe ambitieuse « assurent la reproduction du statut (et souvent également de la richesse) pour leurs enfants comme aucun bien matériel ne pourrait le faire ». Les masses peuvent bien se payer un iPhone à crédit de temps à autre, les frais d'inscription à l'université sont définitivement hors de leur portée.