Un policier condamné aux assises devient délégué syndical
Posté : 21 juillet 2020 05:54
Malgré sa condamnation à cinq ans de prison avec sursis pour avoir tué Amine Bentounsi d’une balle dans le dos, Damien Saboundjian n’a jamais été sanctionné sur le plan disciplinaire. En mars, il est devenu délégué syndical Unité SGP Police à Grenoble.
En 2012, le gardien de la paix Damien Saboundjian tire à quatre reprises sur Amine Bentounsi, un homme en fuite de 29 ans, l’atteignant mortellement d’une balle dans le dos. Renvoyé devant une cour d’assises, le gardien de la paix est acquitté en première instance, à Bobigny. Puis condamné en appel, à Paris, à cinq ans de prison avec sursis et cinq ans d’interdiction de port d’arme pour ces « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » commises dans l’exercice de ses fonctions. C’était le 10 mars 2017.
Aujourd’hui, Damien Saboundjian est toujours policier. Juste avant le confinement, il est aussi devenu délégué syndical Unité SGP Police. Dans un tract diffusé par l’organisation, le 5 mars dernier, Damien Saboundjian pose aux côtés de Brice Gajean, avec cette légende : « Vos nouveaux délégués grenoblois ».
Fallait-il que Damien Saboundjian reste en poste, malgré sa condamnation ? L’administration n’aurait-elle pas dû lui infliger une sanction disciplinaire, voire le révoquer ?
Dans son verdict, la cour d’assises n’a pas prononcé d’interdiction professionnelle à l’égard de Damien Saboundjian. L’avocat général n’en avait d’ailleurs pas requise. D’un point de vue judiciaire, rien n’empêchait donc Damien Saboundjian de poursuivre sa carrière, même s’il est privé d’arme (et donc de voie publique), jusqu’en 2022. Pour entrer dans la police, il faut un casier vierge. Mais une condamnation en cours de carrière – même aussi lourde que celle-ci – n’entraîne pas nécessairement de révocation. « C’est du cas par cas », commente une source policière.
C’est donc à la seule institution policière qu’il revenait de décider des suites, en évaluant ses manquements professionnels. Et dans le cas de Damien Saboundjian, « il n’y a eu aucune sanction disciplinaire, ce qui témoigne de l’indépendance absolue des procédures judiciaires et administratives », commente son avocat, Daniel Merchat. Ajoutant : « La hiérarchie a toujours considéré qu’il avait agi en légitime défense. »
Interrogée sur la situation individuelle de Damien Saboundjian et invitée à préciser les règles disciplinaires applicables en cas de condamnation pénale, la direction générale de la police nationale (DGPN), rappelle que le fonctionnaire a été « suspendu par décision hiérarchique durant près de deux ans ». Rappelons tout de même que cette suspension à titre conservatoire, intervenue au début de l’enquête, ne constituait pas une sanction disciplinaire.
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L’affaire Saboundjian, très médiatisée dès l’origine, a acquis au fil des années une valeur hautement symbolique. D’un côté, le policier et ses soutiens ont toujours plaidé la légitime défense, un argument que la justice a fini par écarter. De l’autre, cette affaire a marqué un renouveau du militantisme contre les violences policières. C’est Amal Bentounsi, la sœur de la victime, qui a fondé le collectif « Urgence notre police assassine ». Elle a toujours réclamé la révocation de Damien Saboundjian. Son combat, son discours et le nom de son collectif ont déclenché, en retour, des accusations de « haine anti-flic » qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.
Il est rarissime que des policiers se retrouvent devant un jury populaire pour un tir mortel en service : la légitime défense est presque toujours retenue au cours de l’enquête, sans aller jusqu’à l’audience. Dans un rapport remis au premier ministre en 2016, la magistrate Hélène Cazaux-Charles s’était penchée sur 53 affaires « au cours desquelles des fonctionnaires de police ou militaires de la gendarmerie ont fait un usage mortel de leur arme à feu dans l’exercice de leur fonction », entre le 1er janvier 2010 et le 11 novembre 2016. Parmi ces 53 cas, seule l’affaire Saboundjian avait débouché sur un procès.
Après sa condamnation en 2017, interprétée par Unité SGP Police comme « un acte de défiance des magistrats à l’encontre des policiers », le syndicat avait appelé à une manifestation « contre le manque d’objectivité de la justice ». Alliance et l’Unsa, les deux autres syndicats de gardiens de la paix, n’avaient pas souhaité s’y joindre. Linda Kebbab, aujourd’hui porte-parole d’Unité SGP, se rappelle avoir participé à ce rassemblement, parmi plusieurs centaines de fonctionnaires. « Toute la police se souvient de cette affaire, qui avait mobilisé énormément de collègues », évoque-t-elle aujourd’hui.
Adhérent de longue date à Unité SGP et déjà délégué syndical avant l’affaire, lorsqu’il exerçait en Seine-Saint-Denis, Damien Saboundjian a donc de nouveau été désigné après sa condamnation. « C’est un choix assumé par l’ensemble de l’organisation », commente Linda Kebbab. « Notre collègue a connu le poids du système judiciaire sur ses épaules, il est capable de répondre aux craintes et aux interrogations des policiers. »
Le secrétaire général d’Unité SGP, Yves Lefebvre, abonde dans ce sens : « Mieux que quiconque, il incarne la défense du policier, parce qu’il sait de quoi il parle. » Il assume avoir personnellement « piloté » Damien Saboundjian vers ce poste de délégué, dans une période troublée : en début d’année, une partie de l’équipe syndicale régionale a quitté Unité SGP Police avec fracas pour rejoindre Alliance, la boutique d’en face. Damien Saboundjian s’est porté candidat.
« Nous avons toujours considéré qu’il avait agi en état de légitime défense », poursuit Yves Lefebvre, satisfait qu’aucune sanction disciplinaire n’ait été prise : « L’administration a été remarquable dans cette affaire. » Louant la « gentillesse » de Damien Saboundjian et sa « sensibilité », il résume : « C’est un super mec. »
Quelle image renvoie, à l’extérieur de l’institution, le choix d’un délégué syndical condamné pour sa responsabilité dans la mort d’un homme ? « Ça ne me pose aucun problème », tranche Yves Lefebvre. « Je considère que sa condamnation en appel était injustifiée et illégitime, même si je respecte les décisions de justice. » Sous couvert d’anonymat, un délégué Unité SGP en poste dans une autre région se désolidarise toutefois de cette nomination : « Chez moi ce serait vite réglé : c’est non. »
Si Amal Bentounsi savait que, jusqu’à l’an dernier, l’homme qui a tué son frère était toujours en poste, elle s’attendait encore à ce qu’une sanction disciplinaire soit prononcée. En apprenant que Damien Saboundjian est devenu délégué syndical, elle tombe des nues. « Cette nomination est extrêmement choquante. C’est un énième crachat, une provocation, un pied de nez inadmissible aux familles de victimes qui réclament la justice. C’est une prise de position, une attaque même... on ne peut la prendre que comme ça. Ils l’ont nommé délégué syndical alors même qu’il a été condamné pour avoir tué mon frère d’une balle dans le dos. Ils envoient un signal très clair : ils se protègent les uns les autres, quoi qu’ils fassent, et pour eux, les vies de nos frères ne comptent pas. Déjà que la condamnation, arrachée après des années de lutte, n’était pas à la hauteur du crime, mais alors là, c'est l’expression d’une impunité organisée et assumée. »