À Nantes, cette gauche écolo qui n’aime pas les prolos
Posté : 18 mars 2021 14:16
https://www.lepoint.fr/debats/a-nantes- ... 6790#xtor=
À Nantes, cette gauche écolo qui n’aime pas les prolos
ANALYSE. À Nantes, l’accès au centre-ville est interdit aux engins à moteur thermique.
Les travailleurs précaires sont priés de passer à l’électrique…
Un livreur Deliveroo a Nantes.
© JEREMIE LUSSEAU / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Par Saïd Mahrane
Publié le 15/03/2021 à 17h00
« Tu travailles ? – J'essaie de travailler : c'est bien plus difficile », écrivait Jules Renard dans son journal. On songe à cette citation devant le sort réservé aux coursiers de plateformes de livraison à Nantes. Ceux de ces livreurs qui possèdent un deux-roues à moteur thermique ne peuvent plus, depuis la semaine dernière, accéder au centre-ville piéton. Dans cette zone, il leur faudra récupérer à pied les plats auprès des restaurants et, de la même manière, livrer les clients, sauf pour ceux qui possèdent un scooter électrique. Un tel engin, s'il est plus écolo et moins bruyant, coûte plus cher qu'un scooter à essence. Et, comme chacun sait, les livreurs Uber Eats et Deliveroo sont loin de rouler sur l'or… Le vélo peut être une solution, mais lorsqu'un modèle économique fait de la rapidité l'unique critère d'augmentation salariale, on peut comprendre les réticences de certains de ces livreurs…
La municipalité socialiste de Nantes a cru bon de sévir, à coups d'arrêtés et de menaces d'amende (135 euros pour les contrevenants), répondant ainsi à la colère d'habitants du centre qui ne supportaient plus le ballet des mobylettes jusqu'à tard le soir. Voilà donc une maire de gauche, Johanna Rolland, qui, dans un contresens historique, culturel et politique, entrave le travail de ceux qui, dans la société, sont les moins bien pourvus en termes de couverture sociale et qui doivent assurer une cadence soutenue s'ils veulent atteindre l'équivalent d'un smic. En outre, leurs conditions de travail, on parle ici du risque physique que supposent sept heures par jour de livraisons en milieu urbain, sont souvent des plus dangereuses. Les coursiers n'ont pas toujours l'équipement adéquat pour assurer leur mission : un casque homologué, des gants, un gilet jaune…, qui sont à leurs frais. Quant à la pollution, ne sont-ils pas les premiers à la subir, contraints ? Jean Castex s'entretient aujourd'hui avec les partenaires sociaux. Y aura-t-il, dans une fenêtre Zoom, un représentant de ces salariés, qui plaidera leurs causes ? Qui défendra l'idée d'une aide financière pour ces livreurs qui passeraient de l'essence à l'électrique, comme pourrait le proposer la mairie de Nantes – qui, pour seule « compensation », offre un stationnement gratuit à l'entrée de la zone piétonne ? Il y aura d'abord les bénéficiaires, certes légitimes, du « quoi qu'il en coûte » macronien et des représentants de la fonction publique. Pour les coursiers, il faudra repasser…
À LIRE AUSSINantes : la menace de l'étalement urbain
L'environnement contre les prolos
Cette décision, au-delà des dommages causés à ces livreurs et aux quelques restaurateurs privés de commandes supplémentaires, en dit long sur la reconfiguration sociologique de la gauche et de son rapport au travail. En l'espèce, une gauche du XXe siècle aurait pris fait et cause pour ces forçats des plateformes, souvent d'origine immigrée, contre les bourgeois de centre-ville qui ont investi plusieurs centaines de milliers d'euros dans un appartement pour ne pas avoir à subir de nuisances… Où sont les réacs ? À gauche, et électeurs de Mme Rolland. Fut un temps, la gauche socialiste aurait hurlé au mépris de classe, voire à la xénophobie, comme elle le fait parfois dans certains quartiers de la périphérie lorsque des riverains se plaignent des nuisances de ceux qui ne travaillent pas. Le socle électoral de la gauche s'est embourgeoisé, en dépit de ses revendications sociétales et bohémiennes, qui ne sont rien d'autre que des frontières mises entre eux et les classes populaires.
Dans leurs cas, l'écologie n'est pas inclusive, mais exclusive. Elle punit, fait mal, et d'abord aux moins sensibilisés à l'écologie, les classes laborieuses auxquelles on préférera, de façon arbitraire, donner du soja à ses enfants plutôt que de la viande rouge, comme à Lyon.
À Nantes, cette gauche écolo qui n’aime pas les prolos
ANALYSE. À Nantes, l’accès au centre-ville est interdit aux engins à moteur thermique.
Les travailleurs précaires sont priés de passer à l’électrique…
Un livreur Deliveroo a Nantes.
© JEREMIE LUSSEAU / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Par Saïd Mahrane
Publié le 15/03/2021 à 17h00
« Tu travailles ? – J'essaie de travailler : c'est bien plus difficile », écrivait Jules Renard dans son journal. On songe à cette citation devant le sort réservé aux coursiers de plateformes de livraison à Nantes. Ceux de ces livreurs qui possèdent un deux-roues à moteur thermique ne peuvent plus, depuis la semaine dernière, accéder au centre-ville piéton. Dans cette zone, il leur faudra récupérer à pied les plats auprès des restaurants et, de la même manière, livrer les clients, sauf pour ceux qui possèdent un scooter électrique. Un tel engin, s'il est plus écolo et moins bruyant, coûte plus cher qu'un scooter à essence. Et, comme chacun sait, les livreurs Uber Eats et Deliveroo sont loin de rouler sur l'or… Le vélo peut être une solution, mais lorsqu'un modèle économique fait de la rapidité l'unique critère d'augmentation salariale, on peut comprendre les réticences de certains de ces livreurs…
La municipalité socialiste de Nantes a cru bon de sévir, à coups d'arrêtés et de menaces d'amende (135 euros pour les contrevenants), répondant ainsi à la colère d'habitants du centre qui ne supportaient plus le ballet des mobylettes jusqu'à tard le soir. Voilà donc une maire de gauche, Johanna Rolland, qui, dans un contresens historique, culturel et politique, entrave le travail de ceux qui, dans la société, sont les moins bien pourvus en termes de couverture sociale et qui doivent assurer une cadence soutenue s'ils veulent atteindre l'équivalent d'un smic. En outre, leurs conditions de travail, on parle ici du risque physique que supposent sept heures par jour de livraisons en milieu urbain, sont souvent des plus dangereuses. Les coursiers n'ont pas toujours l'équipement adéquat pour assurer leur mission : un casque homologué, des gants, un gilet jaune…, qui sont à leurs frais. Quant à la pollution, ne sont-ils pas les premiers à la subir, contraints ? Jean Castex s'entretient aujourd'hui avec les partenaires sociaux. Y aura-t-il, dans une fenêtre Zoom, un représentant de ces salariés, qui plaidera leurs causes ? Qui défendra l'idée d'une aide financière pour ces livreurs qui passeraient de l'essence à l'électrique, comme pourrait le proposer la mairie de Nantes – qui, pour seule « compensation », offre un stationnement gratuit à l'entrée de la zone piétonne ? Il y aura d'abord les bénéficiaires, certes légitimes, du « quoi qu'il en coûte » macronien et des représentants de la fonction publique. Pour les coursiers, il faudra repasser…
À LIRE AUSSINantes : la menace de l'étalement urbain
L'environnement contre les prolos
Cette décision, au-delà des dommages causés à ces livreurs et aux quelques restaurateurs privés de commandes supplémentaires, en dit long sur la reconfiguration sociologique de la gauche et de son rapport au travail. En l'espèce, une gauche du XXe siècle aurait pris fait et cause pour ces forçats des plateformes, souvent d'origine immigrée, contre les bourgeois de centre-ville qui ont investi plusieurs centaines de milliers d'euros dans un appartement pour ne pas avoir à subir de nuisances… Où sont les réacs ? À gauche, et électeurs de Mme Rolland. Fut un temps, la gauche socialiste aurait hurlé au mépris de classe, voire à la xénophobie, comme elle le fait parfois dans certains quartiers de la périphérie lorsque des riverains se plaignent des nuisances de ceux qui ne travaillent pas. Le socle électoral de la gauche s'est embourgeoisé, en dépit de ses revendications sociétales et bohémiennes, qui ne sont rien d'autre que des frontières mises entre eux et les classes populaires.
Dans leurs cas, l'écologie n'est pas inclusive, mais exclusive. Elle punit, fait mal, et d'abord aux moins sensibilisés à l'écologie, les classes laborieuses auxquelles on préférera, de façon arbitraire, donner du soja à ses enfants plutôt que de la viande rouge, comme à Lyon.