En Ile-de-France, les hôpitaux se préparent au pire du pic
Posté : 30 mars 2021 00:20
Et près de 5000 patients en réanimation au total. C'est terrible.
https://www.liberation.fr/societe/sante ... YMHSPSRUI/
https://www.liberation.fr/societe/sante ... YMHSPSRUI/
En Ile-de-France, les hôpitaux se préparent au pire du pic
Les services de réanimation sont saturés, le tri de patients dans les hôpitaux de l'AP-HP semble inéluctable. Ici, à l'hôpital Ambroise Paré à Boulogne-Billancourt, le 8 mars. (Alain Jocard/AFP)
Crash en vue dans les hôpitaux franciliens. Samedi, lors d’une réunion de crise par visioconférence, quelque quatre-vingt-dix praticiens de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) ont découvert avec effroi l’ampleur du désastre qui se profile à courte échéance. Selon les projections du groupe hospitalier, quand bien même l’exécutif déciderait de confiner strictement la population à compter du 1er avril, le nombre de patients réclamant une prise en charge en réanimation atteindrait 3 470 le 22 avril, soit un niveau sensiblement supérieur à celui du pic de la première vague, le 8 avril 2020 (2 877).
Pire encore : si l’exécutif atermoyait une semaine de plus avant de décréter des restrictions draconiennes, l’inquiétant tournerait à l’effroyable : le nombre de formes très sévères du Covid culminerait alors à 4 466 le 29 avril. «En clair, on serait 400 % au-dessus de notre capacité ordinaire de réanimation», soupire un participant. De quoi placer l’assistance en état de choc. «On est dans le mur, confirme un hospitalier. Il va falloir déprogrammer de nouveau 80 % de notre activité non-Covid, les greffes, les cancers, les chirurgies lourdes. C’est inhumain et inadmissible. Sur la base de quel critère, on peut prioriser un Covid sur un AVC ou un infarctus ?»
« On va devoir pratiquer de la médecine dégradée. Cela donne envie de pleurer.»
— Jean-François Timsit, chef du service de réanimation de l’hôpital Bichat
Dimanche, dans une tribune publiée dans le Journal du dimanche, les directeurs médicaux de crise de l’AP-HP ont averti : «Dans cette situation de catastrophe où il y aura une discordance flagrante entre les besoins et les ressources disponibles, nous serons contraints de faire un tri des patients afin de sauver le plus de vies possible.» Cette vision apocalyptique, tous les médecins n’y souscrivent pourtant pas. «Ce sont les personnes qui se contaminent aujourd’hui que l’on verra dans nos réanimations dans quinze jours, on est déjà dans la nasse, admet le chef du service de réanimation de l’hôpital parisien Bichat, Jean-François Timsit. Mais le problème, ce ne sera pas le tri. On soignera tout le monde. La vraie difficulté c’est qu’on devra faire au mieux avec les moyens du bord, du matériel pas toujours adapté, et surtout des soignants épuisés, insuffisamment nombreux et déprimés du peu de soutien de la société. En clair, on va devoir pratiquer de la médecine dégradée. Cela donne envie de pleurer.»
Le branle-bas de combat qui agite l’hôpital, ce n’est plus que dans l’espoir de limiter la casse. Tous les palliatifs mis en œuvre pour éviter la submersion pendant la première vague sont réactivés : déprogrammation des activités non vitales pour libérer des paramédicaux qualifiés et des anesthésistes, reconversion des blocs opératoires, transferts de patients hors Ile-de-France… Mais avec plus de difficultés qu’au printemps 2020, la faute à la persistance d’une forte activité non-Covid.
«Comme les gens ont été invités à vivre à l’extérieur et que la circulation automobile n’a pas baissé, on a toujours beaucoup d’activité en traumatologie. Notre service réanimation est plein, explique le docteur Jean-Pierre Bedos, chef du service de réanimation du centre hospitalier de Versailles (Yvelines). Sur les 28 lits du service, 18 sont occupés par des non-Covid. On ne va pas les mettre à la porte !» De quoi compliquer aussi la reconversion des blocs opératoires en salle de réanimation, les patients Covid+ ne pouvant côtoyer des non-Covid sans risquer de les contaminer.
«Tous les soins vont être dégradés»
Les évacuations sanitaires sont également plus compliquées à organiser que pendant la première vague. A cause de l’épidémie qui s’étend sur le territoire. Mais pas seulement : «Les patients sont dans un état plus grave qu’au printemps dernier et peu sont transférables, témoigne le professeur Timsit. Mais quand c’est le cas, beaucoup de familles refusent de consentir à ce que leurs proches soient transférés à des centaines de kilomètres. On reçoit même des lettres de menace. Il n’y a plus de soucis du bien commun, plus de cohésion nationale.»
Dans ce contexte, l’idée de faire de la réanimation hors des murs prospère. Des tentes de l’armée pourraient faire leur apparition sur les parvis des hôpitaux : en cas de saturation des réanimations, ces «centres médicaux de transit et d’évaluation» pourraient alors accueillir un surplus de patients graves. «Ça marche en temps de guerre à condition d’avoir du personnel soignant…», estime un hospitalier.
Les services de soins conventionnels devraient aussi être équipés en appareils d’oxygénation à très haut débit. «Le problème, c’est que dans ces services, il y a une infirmière pour dix patients, donc pas vraiment de surveillance alors que les risques de complication sont importants», regrette le professeur Timsit. En parallèle, tout va être fait pour réduire au maximum la durée des séjours en réanimation, à commencer par celle des patients non-Covid. «On fera sortir les malades dès qu’ils seront stabilisés. Pour limiter les risques, un nouveau service, déclinaison de Covidom pour les patients Covid, devrait se mettre en place afin d’assurer leur suivi à domicile, confie le professeur Gilles Pialoux, infectiologue à l’hôpital Tenon à Paris. Le recours à l’oxygénation à domicile aussi pourrait aussi s’amplifier. Mais c’est clair, tous les soins vont être dégradés.»
Si l’hôpital se prépare activement à une nouvelle tourmente, c’est donc le cœur lourd. Le chef du service de réanimation de Bichat résume l’abattement général : «Je peux le dire sans être grand clerc : dans deux semaines, on aura 600 morts par jour.»