AgroParisTech plus court chemin pour carrière NUPSE
Posté : 14 mai 2022 14:02
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AgroParisTech : décryptage d’un buzz délirant
Huit étudiants de l’école d’ingénieurs agronomes appellent les jeunes à « se débarrasser de l’ordre social dominant ». Un « coup d’éclat » qui laisse songeur…
Par Géraldine Woessner
Publié le 13/05/2022 à 11h00 - Modifié le 13/05/2022 à 12h00
« Ça fait du bien de dire les choses comme on les pense vraiment », a réagi la jeune Lola Keraron en descendant de la scène, samedi 30 avril, de la luxueuse salle Gaveau, où elle venait de prononcer, aux côtés de sept autres camarades, une longue homélie insurrectionnelle et décroissante. Téléguidé par un nouveau collectif prônant l'action écologique violente (« Les Soulèvements de la Terre »), le « happening », dûment filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, a littéralement pourri la cérémonie de remise de diplôme des plus de 400 étudiants de la prestigieuse école d'ingénieurs AgroParisTech. Et alors ?
La vidéo à plus de 500 000 vues a été relayée par Jean-Luc Mélenchon, par Julien Bayou et par toutes les icônes de la sphère décroissante – jusqu'au chercheur François Gemenne, contributeur pour le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), saluant un « discours d'une exceptionnelle puissance ». La presse, explosant littéralement d'enthousiasme face à ce « catéchisme greta thumberguien », s'est gardée d'analyser le fond du discours, aux accents complotistes assumés. Osons le dire : ce qu'en ont pensé les autres diplômés d'AgroParisTech cette année, et au-delà les 750 000 jeunes de cette classe d'âge, tout le monde s'en moque.
Depuis que ces huit activistes, propulsés à la faveur du buzz comme représentants de « la jeunesse », ont exposé leurs vues – le « système capitaliste » est responsable « des ravages sociaux et écologiques en cours », ceux qui y participent sont des « destructeurs » et des « nuisibles », aucun job dans l'agroalimentaire ou la surveillance sanitaire ne saurait être accepté sans que son occupant se rende « complice » d'un système mortifère, etc. –, nous savons à quoi nous en tenir : le Bien est du côté des décroissants anticapitalistes, tout le reste représente le Mal. Un mal absolu, noir de noir, sans nuances… C'est le propre de la jeunesse que d'avoir ces positions implacables.
La fièvre nihiliste qui semble s'être emparée des commentateurs au visionnage de cette vidéo mérite pourtant d'être interrogée – et sérieusement. Parce que contrairement à ce qui a été dit, ces « jeunes » ne sont en rien représentatifs d'une génération donnée. Parce que, contrairement à ce qui a été dit, ils n'aspirent pas « simplement » à « donner du sens à leur carrière », mais ont un agenda politique et sociétal précis, qu'il conviendrait d'expliciter. Car, contrairement à ce qui a été dit, ils portent un discours anti-sciences particulièrement inquiétant pour l'avenir du pays. Enfin parce que, contrairement à ce qui a été dit, leurs actes ne permettront en rien de résoudre les défis écologiques gigantesques qui s'amoncellent devant une génération qui apparaît déjà comme « sacrifiée. » Au risque de la perdre… « ça fait du bien de dire les choses comme on les pense vraiment », a dit la jeune Lola. Parce que nous la prenons au sérieux, nous allons donc « dire les choses », fussent-elles désagréables.
Pseudo-médecines et fariboles
Si Lola Keraron a préféré, sur la scène d'AgroParisTech, déchirer son diplôme plutôt que de se « corrompre » en soutenant le capitalisme, c'est d'abord parce que le capitalisme a rejeté son projet. En 2018, la toute jeune étudiante découvre, à la faveur d'une campagne de presse massive orchestrée par des marchands de pseudo-médecine, qu'une plante « miraculeuse » guérirait à elle seule une foule de maladies, du cancer au paludisme : l'Artemisia annua. Elle est tellement emballée qu'elle monte un dossier, et pendant deux ans, la Fondation AgroParisTech finance son projet, consistant à recenser de par le monde les plantes médicinales oubliées. Lola parcourt l'Afrique, le Cap-Vert, rencontre gourous et guérisseurs, et elle est charmée… Mais lorsqu'en 2021, elle demande à son école de financer une filière commerciale de production d'Artemisia pour concurrencer « big pharma » et soigner « naturellement » les populations, l'école refuse. « Elle voulait la vendre à visées thérapeutiques », se souvient la directrice de la Fondation d'AgroParisTech Chantal Monvois, alertée à l'époque par une publication de l'Académie de médecine mettant en garde sur les « recommandations scientifiquement incertaines et irresponsables pour l'utilisation de cette phytothérapie, dangereuse pour l'avenir de la lutte antipaludique ». « J'ai préféré lui dire que sans preuves scientifiques, nous ne pouvions pas soutenir ce projet. Nous étions prêts à l'aider pour faire avancer la connaissance et construire une vraie démonstration, avec des médecins, des chercheurs… » Lola, impatiente, ne donnera pas suite. Mais poursuivra seule son projet, soupçonnant l'industrie pharmaceutique de bloquer l'Artemisia, et développant des théories farfelues sur la santé dans plusieurs articles. « Le docteur Leido Pontes explique, par le phénomène “décompensation”, que la peur peut rendre une personne malade, avant même qu'elle soit touchée par le virus [du Covid, NDLR]. Les organes sont tous interdépendants. Lorsqu'un organe est défaillant, le corps compense souvent sur les autres organes », écrit-elle en 2020, dans un article qui attire l'attention de Reporterre et Bastamag, deux titres d'extrême gauche auxquels elle collabore. Sur son blog, elle développe nombre de théories complotistes pour expliquer que la France refuse d'autoriser l'Artemisia, balayant toute méthodologie scientifique.
Contactée par Le Point, la jeune femme refuse que soit même mentionné le sujet. « Nous avons décidé de répondre collectivement aux questions. Envoyez un mail, nous choisirons dans quelques jours à quels médias, à quelles questions, et comment nous souhaitons répondre », indique-t-elle.
Appel au « sabotage » des entreprises qui « dévorent »
Une méthode peu démocratique, conseillée par le groupuscule activiste que plusieurs des huit « déserteurs » d'AgroParisTech ont rejoint, créé il y a quelques mois dans l'objectif assumé d'en finir avec la non-violence, et de conduire des actions de « sabotage » des industries « dévoreuses » de CO2, accusées de tuer la planète : les Soulèvements de la Terre. « Le maintien du capitalisme rend la terre inhabitable », soutiennent ses responsables, tous anonymes. Il faut donc le « détruire ». Le groupuscule promet de s'attaquer aux « infrastructures qui mènent la guerre au vivant (mégabassines, cimenteries, usines Bayer-Monsanto…) ou occuper des terres pour stopper leur artificialisation ». Un combat présenté, pour la galerie et la presse parisienne, comme « fougueusement néo-romantique ».
Mais un combat, surtout, ravageur pour l'environnement : considérant que l'eau tombée du ciel doit retourner à la mer, quoi qu'il arrive, le groupuscule détruit les réserves d'eau de pluie, prévues pour retenir les eaux du ciel lorsque les nappes phréatiques sont déjà pleines, et permettre l'arrosage agricole en cas de sécheresse. « Leur philosophie est assumée », résume un membre du ministère de l'Agriculture, qui les observe de près. « Pour que la planète soit soutenable, il faut qu'elle abrite moins d'humains. Ils préféreront la famine des hommes, plutôt que la résilience d'un système capitaliste qu'ils détestent. » Vous avez dit « romantique » ?
Vivre en marge de la société
Le discours prononcé, sur la scène, par ces huit étudiants adulés par la presse porte les mêmes impasses. L'une des jeunes diplômées indique « vivre à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ». L'autre révèle qu'il s'installe en permaculture (quitte à privilégier le travail mécanique des sols, désastreux pour la biodiversité). Deux autres disent vouloir vivre en communauté. Un cinquième annonce s'engager « contre le nucléaire à Bure » – Lola Keraron, dont le papa a fait fortune, justement, dans l'ingénierie nucléaire, ce qui a permis à la jeune femme ce tour du monde à la rencontre des médecines alternatives, ne pipe mot. La permaculture, c'est la décroissance immédiate. Avec l'arrêt de toute production industrielle, elle permettrait d'atteindre la neutralité carbone « dès 2025 », comme l'exige l'association Extinction Rébellion. Et signifie la chute des rendements agricole de 60 à 80 %.
« Et alors ? » interroge en substance cette jeunesse, qui n'a jamais connu la faim et n'a pas d'enfants. Les professionnels qui les ont formés sont désabusés. « Je comprends l'angoisse climatique de cette génération, qui va vivre des années terribles », témoigne l'une de leurs professeures, présente à la cérémonie samedi. « Mais leur égocentrisme me sidère. Leur choix de vie, compatible avec la décroissance, est une démission. Ils renoncent à jouer un rôle dans la société, alors qu'on aurait justement besoin d'eux ! Ils ne proposent de solutions que pour eux-mêmes. La notion du collectif leur est étrangère », regrette-t-elle. Une génération « démissionnaire » ?
Renaissance du courant réactionnaire et « anti-tech » de l'écologie
Pas vraiment. Car l'école, au contraire, regorge aussi de jeunes diplômés, tout aussi préoccupés des enjeux climatiques, mais avides d'y apporter des réponses. Comment ? Le débat déborde les salles de TD. « Le gap générationnel entre les élites intellectuelles, encore imprégnées d'un modèle de croissance classique, et la jeune génération, est phénoménal », souligne Marc Lomazzi, auteur du récent Ultra Ecologicus – Les nouveaux croisés de l'écologie, un livre explorant avec finesse ces bouleversements. « Ils sont informés, très conscients des enjeux du réchauffement climatique à horizon 2050, que notre génération tend à éluder. Et ils tournent majoritairement le dos à la vie de cadres supérieurs programmée pour eux. » La décroissance, quoi qu'en pensent les élites actuelles, est inéluctable, et déjà enclenchée… L'auteur prédit qu'une fraction de plus en plus importante, « parce qu'elle a le sentiment qu'on ne fait rien », tombera dans la radicalité.
Avec des conséquences dont les boomers seraient avisés de prendre garde : « On assiste à la renaissance d'un vieux courant de l'écologie politique, anti-technologies et anti-sciences, porté par Jacques Ellul à l'époque, et que les jeunes redécouvrent… Il porte cette idée que les technologies peuvent apporter plus de danger que de gains. Le fait que la géo-ingénierie soit aujourd'hui promue par des gens de la Silicon Valley comme Bill Gates ou Elon Musk, des symboles du néocapitalisme, les renforce. Et ce clivage entre les tenants d'un retour aux années 1950, et ceux qui misent sur l'innovation et l'investissement pour résoudre les crises, va s'accentuer. Les écologistes radicaux de demain seront furieusement réactionnaires. Ils le sont déjà, en réalité… »
L'anticapitalisme avant l'écologie
Comme ces huit diplômés d'AgroParisTech, encensés par la presse, mais prêts à jeter aux orties tous les progrès que la technologie rendrait justement possibles. Énergie nucléaire peu consommatrice d'espaces et quasiment neutre en CO2. Blés résistant à la sécheresse, maïs poussant dans des mangroves, riz adapté aux sols salés, sans parler des semences résistantes aux parasites, permettant une réduction considérable de la consommation de pesticides… « Ils combattent un modèle économique qui met ces outils aux mains des grands groupes, sans penser une seconde que ces recherches et semences peuvent aussi être publiques, et offertes au plus grand nombre », soupire un spécialiste, enseignant à l'école. « C'est d'ailleurs le cas dans une grande partie du monde. » Mais le monde, pour les jeunes décroissants, s'est réduit comme peau de chagrin, et ils restent indifférents aux famines qui sévissent dans le reste de la planète, où les terres ne permettront jamais de faire pousser de quoi nourrir les populations. « Ils s'en foutent complètement. C'est LE tabou suprême », résume, résigné, un patron de chambre d'agriculture.
On espère, puisque nous sommes convenus de nous parler franchement, que les premiers pas dans la vie de ces huit « déserteurs » leur permettront d'appréhender, sans le filet de leurs parents, les conséquences concrètes du choix de vie qu'ils auront, ce 30 avril, tenté d'imposer aux boursiers, aux optimistes et au moins chanceux de leur école, en dénigrant devant l'opinion la pertinence de leur choix. On espère surtout que ces derniers s'en relèveront, et pourront se colleter aux défis qui s'annoncent, « La tête experte, les pieds sur terre et le cœur chaud » (comme le proclame la devise de l'école d'ingénieurs). Ils ont déjà commencé : la Fondation AgroParisTech a soutenu l'an dernier une quarantaine de projets innovants portés par des jeunes pousses fourmillant d'idées – pour traiter les déchets, améliorer l'habitat, développer l'agriculture urbaine.
AgroParisTech : décryptage d’un buzz délirant
Huit étudiants de l’école d’ingénieurs agronomes appellent les jeunes à « se débarrasser de l’ordre social dominant ». Un « coup d’éclat » qui laisse songeur…
Par Géraldine Woessner
Publié le 13/05/2022 à 11h00 - Modifié le 13/05/2022 à 12h00
« Ça fait du bien de dire les choses comme on les pense vraiment », a réagi la jeune Lola Keraron en descendant de la scène, samedi 30 avril, de la luxueuse salle Gaveau, où elle venait de prononcer, aux côtés de sept autres camarades, une longue homélie insurrectionnelle et décroissante. Téléguidé par un nouveau collectif prônant l'action écologique violente (« Les Soulèvements de la Terre »), le « happening », dûment filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, a littéralement pourri la cérémonie de remise de diplôme des plus de 400 étudiants de la prestigieuse école d'ingénieurs AgroParisTech. Et alors ?
La vidéo à plus de 500 000 vues a été relayée par Jean-Luc Mélenchon, par Julien Bayou et par toutes les icônes de la sphère décroissante – jusqu'au chercheur François Gemenne, contributeur pour le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), saluant un « discours d'une exceptionnelle puissance ». La presse, explosant littéralement d'enthousiasme face à ce « catéchisme greta thumberguien », s'est gardée d'analyser le fond du discours, aux accents complotistes assumés. Osons le dire : ce qu'en ont pensé les autres diplômés d'AgroParisTech cette année, et au-delà les 750 000 jeunes de cette classe d'âge, tout le monde s'en moque.
Depuis que ces huit activistes, propulsés à la faveur du buzz comme représentants de « la jeunesse », ont exposé leurs vues – le « système capitaliste » est responsable « des ravages sociaux et écologiques en cours », ceux qui y participent sont des « destructeurs » et des « nuisibles », aucun job dans l'agroalimentaire ou la surveillance sanitaire ne saurait être accepté sans que son occupant se rende « complice » d'un système mortifère, etc. –, nous savons à quoi nous en tenir : le Bien est du côté des décroissants anticapitalistes, tout le reste représente le Mal. Un mal absolu, noir de noir, sans nuances… C'est le propre de la jeunesse que d'avoir ces positions implacables.
La fièvre nihiliste qui semble s'être emparée des commentateurs au visionnage de cette vidéo mérite pourtant d'être interrogée – et sérieusement. Parce que contrairement à ce qui a été dit, ces « jeunes » ne sont en rien représentatifs d'une génération donnée. Parce que, contrairement à ce qui a été dit, ils n'aspirent pas « simplement » à « donner du sens à leur carrière », mais ont un agenda politique et sociétal précis, qu'il conviendrait d'expliciter. Car, contrairement à ce qui a été dit, ils portent un discours anti-sciences particulièrement inquiétant pour l'avenir du pays. Enfin parce que, contrairement à ce qui a été dit, leurs actes ne permettront en rien de résoudre les défis écologiques gigantesques qui s'amoncellent devant une génération qui apparaît déjà comme « sacrifiée. » Au risque de la perdre… « ça fait du bien de dire les choses comme on les pense vraiment », a dit la jeune Lola. Parce que nous la prenons au sérieux, nous allons donc « dire les choses », fussent-elles désagréables.
Pseudo-médecines et fariboles
Si Lola Keraron a préféré, sur la scène d'AgroParisTech, déchirer son diplôme plutôt que de se « corrompre » en soutenant le capitalisme, c'est d'abord parce que le capitalisme a rejeté son projet. En 2018, la toute jeune étudiante découvre, à la faveur d'une campagne de presse massive orchestrée par des marchands de pseudo-médecine, qu'une plante « miraculeuse » guérirait à elle seule une foule de maladies, du cancer au paludisme : l'Artemisia annua. Elle est tellement emballée qu'elle monte un dossier, et pendant deux ans, la Fondation AgroParisTech finance son projet, consistant à recenser de par le monde les plantes médicinales oubliées. Lola parcourt l'Afrique, le Cap-Vert, rencontre gourous et guérisseurs, et elle est charmée… Mais lorsqu'en 2021, elle demande à son école de financer une filière commerciale de production d'Artemisia pour concurrencer « big pharma » et soigner « naturellement » les populations, l'école refuse. « Elle voulait la vendre à visées thérapeutiques », se souvient la directrice de la Fondation d'AgroParisTech Chantal Monvois, alertée à l'époque par une publication de l'Académie de médecine mettant en garde sur les « recommandations scientifiquement incertaines et irresponsables pour l'utilisation de cette phytothérapie, dangereuse pour l'avenir de la lutte antipaludique ». « J'ai préféré lui dire que sans preuves scientifiques, nous ne pouvions pas soutenir ce projet. Nous étions prêts à l'aider pour faire avancer la connaissance et construire une vraie démonstration, avec des médecins, des chercheurs… » Lola, impatiente, ne donnera pas suite. Mais poursuivra seule son projet, soupçonnant l'industrie pharmaceutique de bloquer l'Artemisia, et développant des théories farfelues sur la santé dans plusieurs articles. « Le docteur Leido Pontes explique, par le phénomène “décompensation”, que la peur peut rendre une personne malade, avant même qu'elle soit touchée par le virus [du Covid, NDLR]. Les organes sont tous interdépendants. Lorsqu'un organe est défaillant, le corps compense souvent sur les autres organes », écrit-elle en 2020, dans un article qui attire l'attention de Reporterre et Bastamag, deux titres d'extrême gauche auxquels elle collabore. Sur son blog, elle développe nombre de théories complotistes pour expliquer que la France refuse d'autoriser l'Artemisia, balayant toute méthodologie scientifique.
Contactée par Le Point, la jeune femme refuse que soit même mentionné le sujet. « Nous avons décidé de répondre collectivement aux questions. Envoyez un mail, nous choisirons dans quelques jours à quels médias, à quelles questions, et comment nous souhaitons répondre », indique-t-elle.
Appel au « sabotage » des entreprises qui « dévorent »
Une méthode peu démocratique, conseillée par le groupuscule activiste que plusieurs des huit « déserteurs » d'AgroParisTech ont rejoint, créé il y a quelques mois dans l'objectif assumé d'en finir avec la non-violence, et de conduire des actions de « sabotage » des industries « dévoreuses » de CO2, accusées de tuer la planète : les Soulèvements de la Terre. « Le maintien du capitalisme rend la terre inhabitable », soutiennent ses responsables, tous anonymes. Il faut donc le « détruire ». Le groupuscule promet de s'attaquer aux « infrastructures qui mènent la guerre au vivant (mégabassines, cimenteries, usines Bayer-Monsanto…) ou occuper des terres pour stopper leur artificialisation ». Un combat présenté, pour la galerie et la presse parisienne, comme « fougueusement néo-romantique ».
Mais un combat, surtout, ravageur pour l'environnement : considérant que l'eau tombée du ciel doit retourner à la mer, quoi qu'il arrive, le groupuscule détruit les réserves d'eau de pluie, prévues pour retenir les eaux du ciel lorsque les nappes phréatiques sont déjà pleines, et permettre l'arrosage agricole en cas de sécheresse. « Leur philosophie est assumée », résume un membre du ministère de l'Agriculture, qui les observe de près. « Pour que la planète soit soutenable, il faut qu'elle abrite moins d'humains. Ils préféreront la famine des hommes, plutôt que la résilience d'un système capitaliste qu'ils détestent. » Vous avez dit « romantique » ?
Vivre en marge de la société
Le discours prononcé, sur la scène, par ces huit étudiants adulés par la presse porte les mêmes impasses. L'une des jeunes diplômées indique « vivre à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ». L'autre révèle qu'il s'installe en permaculture (quitte à privilégier le travail mécanique des sols, désastreux pour la biodiversité). Deux autres disent vouloir vivre en communauté. Un cinquième annonce s'engager « contre le nucléaire à Bure » – Lola Keraron, dont le papa a fait fortune, justement, dans l'ingénierie nucléaire, ce qui a permis à la jeune femme ce tour du monde à la rencontre des médecines alternatives, ne pipe mot. La permaculture, c'est la décroissance immédiate. Avec l'arrêt de toute production industrielle, elle permettrait d'atteindre la neutralité carbone « dès 2025 », comme l'exige l'association Extinction Rébellion. Et signifie la chute des rendements agricole de 60 à 80 %.
« Et alors ? » interroge en substance cette jeunesse, qui n'a jamais connu la faim et n'a pas d'enfants. Les professionnels qui les ont formés sont désabusés. « Je comprends l'angoisse climatique de cette génération, qui va vivre des années terribles », témoigne l'une de leurs professeures, présente à la cérémonie samedi. « Mais leur égocentrisme me sidère. Leur choix de vie, compatible avec la décroissance, est une démission. Ils renoncent à jouer un rôle dans la société, alors qu'on aurait justement besoin d'eux ! Ils ne proposent de solutions que pour eux-mêmes. La notion du collectif leur est étrangère », regrette-t-elle. Une génération « démissionnaire » ?
Renaissance du courant réactionnaire et « anti-tech » de l'écologie
Pas vraiment. Car l'école, au contraire, regorge aussi de jeunes diplômés, tout aussi préoccupés des enjeux climatiques, mais avides d'y apporter des réponses. Comment ? Le débat déborde les salles de TD. « Le gap générationnel entre les élites intellectuelles, encore imprégnées d'un modèle de croissance classique, et la jeune génération, est phénoménal », souligne Marc Lomazzi, auteur du récent Ultra Ecologicus – Les nouveaux croisés de l'écologie, un livre explorant avec finesse ces bouleversements. « Ils sont informés, très conscients des enjeux du réchauffement climatique à horizon 2050, que notre génération tend à éluder. Et ils tournent majoritairement le dos à la vie de cadres supérieurs programmée pour eux. » La décroissance, quoi qu'en pensent les élites actuelles, est inéluctable, et déjà enclenchée… L'auteur prédit qu'une fraction de plus en plus importante, « parce qu'elle a le sentiment qu'on ne fait rien », tombera dans la radicalité.
Avec des conséquences dont les boomers seraient avisés de prendre garde : « On assiste à la renaissance d'un vieux courant de l'écologie politique, anti-technologies et anti-sciences, porté par Jacques Ellul à l'époque, et que les jeunes redécouvrent… Il porte cette idée que les technologies peuvent apporter plus de danger que de gains. Le fait que la géo-ingénierie soit aujourd'hui promue par des gens de la Silicon Valley comme Bill Gates ou Elon Musk, des symboles du néocapitalisme, les renforce. Et ce clivage entre les tenants d'un retour aux années 1950, et ceux qui misent sur l'innovation et l'investissement pour résoudre les crises, va s'accentuer. Les écologistes radicaux de demain seront furieusement réactionnaires. Ils le sont déjà, en réalité… »
L'anticapitalisme avant l'écologie
Comme ces huit diplômés d'AgroParisTech, encensés par la presse, mais prêts à jeter aux orties tous les progrès que la technologie rendrait justement possibles. Énergie nucléaire peu consommatrice d'espaces et quasiment neutre en CO2. Blés résistant à la sécheresse, maïs poussant dans des mangroves, riz adapté aux sols salés, sans parler des semences résistantes aux parasites, permettant une réduction considérable de la consommation de pesticides… « Ils combattent un modèle économique qui met ces outils aux mains des grands groupes, sans penser une seconde que ces recherches et semences peuvent aussi être publiques, et offertes au plus grand nombre », soupire un spécialiste, enseignant à l'école. « C'est d'ailleurs le cas dans une grande partie du monde. » Mais le monde, pour les jeunes décroissants, s'est réduit comme peau de chagrin, et ils restent indifférents aux famines qui sévissent dans le reste de la planète, où les terres ne permettront jamais de faire pousser de quoi nourrir les populations. « Ils s'en foutent complètement. C'est LE tabou suprême », résume, résigné, un patron de chambre d'agriculture.
On espère, puisque nous sommes convenus de nous parler franchement, que les premiers pas dans la vie de ces huit « déserteurs » leur permettront d'appréhender, sans le filet de leurs parents, les conséquences concrètes du choix de vie qu'ils auront, ce 30 avril, tenté d'imposer aux boursiers, aux optimistes et au moins chanceux de leur école, en dénigrant devant l'opinion la pertinence de leur choix. On espère surtout que ces derniers s'en relèveront, et pourront se colleter aux défis qui s'annoncent, « La tête experte, les pieds sur terre et le cœur chaud » (comme le proclame la devise de l'école d'ingénieurs). Ils ont déjà commencé : la Fondation AgroParisTech a soutenu l'an dernier une quarantaine de projets innovants portés par des jeunes pousses fourmillant d'idées – pour traiter les déchets, améliorer l'habitat, développer l'agriculture urbaine.