Que racontent les documents de l’affaire Epstein des rapports entre le RN et Steve Bannon ?
Posté : 03 février 2026 17:58
Décidément...
Plusieurs échanges privés entre le millionnaire pédocriminel et l’ex-conseiller de Trump, tirés des documents publiés par la justice américaine, montrent l’attention particulière que ce dernier portait aux finances du parti de Marine Le Pen lors des européennes de 2019.
Plus de 3 millions de documents, dont quelque 2 000 vidéos et 180 000 photos. Le ministère américain de la Justice a publié vendredi 30 janvier une masse inédite de fichiers concernant le millionnaire pédocriminel Jeffrey Epstein, à la suite des précédentes publications qui n’avaient alors concerné que quelques dizaines de milliers de documents. Dans cet amas de mails, de SMS, d’images et d’articles de presse, un nom français ressort à 88 reprises sur le site du ministère de la Justice : celui de «Le Pen» (ou, dans 19 cas, «LePen» sans espace).
Plus précisément, au-delà des réseaux de Jeffrey Epstein, ces documents offrent une plongée dans les échanges privés avec plusieurs de ses proches, dont Steve Bannon, idéologue d’extrême droite et ancien conseiller de Donald Trump. Plusieurs messages éclairent sur la stratégie et les ambitions de ce dernier pour soutenir le Rassemblement national, tout comme d’autres partis européens d’extrême droite, notamment lors des élections européennes de mai 2019. Alors que le RN n’a eu de cesse de minimiser les conseils reçus de la part du propagandiste national-populiste, ces messages apportent une tout autre lumière.
Une rencontre avec Louis Aliot
Le 12 juillet 2018, Jeffrey Epstein reçoit un mail de la part du journaliste américain Michael Wolff. Ce dernier vient de rencontrer Steve Bannon, et en rend compte à Epstein. «[Bannon] a eu une réunion avec des personnalités de la droite française, dont le mari de Le Pen, au sujet du refinancement du Front national, car apparemment, une bonne partie de leur argent provient de Russie», écrit Wolff. Il fait ici référence aux emprunts contractés par le Rassemblement national auprès de banques russes en 2014, que le parti a annoncé avoir remboursés en septembre 2023. Michael Wolff continue de décrire la rencontre, d’après ce que Bannon lui en a dit : «Deux réflexions à ce sujet : ces types avaient l’air idiots […] et Bannon, entouré de ses propres gardes du corps à l’allure de voyous et de conseillers blogueurs farfelus, prospère précisément parce que le monde du populisme est si peu professionnel (voire grotesque).»
On avait déjà connaissance de cette rencontre entre Louis Aliot, ancien compagnon de Marine Le Pen, et Bannon. Dès le 11 juillet 2018, Politico avait relaté cette entrevue dans un luxueux hôtel de Londres, alors que l’ex-conseiller réunissait des cadres de plusieurs partis d’extrême droite européens, comme Nigel Farage. L’objectif de Steve Bannon, affirmait alors ce dernier, était d’aider à «contextualiser Trump» pour le public européen, afin que le président américain bénéficie d’un écho plus favorable. Surtout, une rencontre entre Bannon et Aliot a aussi été captée par la caméra de la journaliste américaine Alison Klayman, comme l’avait révélé Envoyé spécial en mai 2019. Il pourrait s’agir de la même réunion : «à l’été 2018», indiquent les journalistes, les deux hommes se sont rencontrés dans un «hôtel de luxe londonien», pour «parler argent». Devant la caméra d’Alison Klayman, Steve Bannon évoque une somme de 2 millions d’euros, demandant à Aliot si elle pourrait correspondre à leurs «frais pour juillet et août». Avant de demander à la journaliste de quitter la pièce.
Que veut dire Michael Wolff par «refinancement du Front national» dans son message ? Bannon voulait-il financer la campagne européenne du RN ? En mai 2019, Louis Aliot s’en était défendu : «Nous nous sommes déplacés à Londres […] à la recherche d’un crédit bancaire au moment où les banques françaises refusaient antidémocratiquement de nous prêter pour faire campagne aux élections européennes. Dans l’approche de certains instituts bancaires britanniques, M. Steve Bannon a amicalement tenté de nous aider.» Le RN, poursuivait Aliot, s’était finalement «tourné vers [ses] adhérents et militants» pour réunir les fonds. De son côté, Steve Bannon a affirmé en janvier 2026 auprès de Complément d’enquête qu’il n’avait fait que donner «des conseils très généraux sur la manière dont ils devraient lever des fonds en France».
«La collecte de fonds pour Le Pen et Salvini»
D’autres messages révélés dans les documents de l’affaire Epstein interrogent sur l’implication de l’idéologue d’extrême droite auprès des finances du Rassemblement national. Le 5 mars 2019, à deux mois et demi du scrutin européen, Jeffrey Epstein lui demande si le Parlement européen a «disparu de [son] radar». Bannon répond : «Non, j’étais juste concentré sur la collecte de fonds pour Le Pen et Salvini pour qu’ils puissent vraiment présenter des listes complètes.» Qu’entendait-il par cette collecte de fonds ? Contacté par mail, Bannon n’avait pas répondu au moment de publier cet article. Dans le fauteuil rouge de Complément d’enquête, en janvier dernier, il avait affirmé ne jamais avoir soutenu financièrement Marine Le Pen et son parti.
Tout au long de la campagne, Bannon a continué de suivre la situation financière du RN. Le 19 avril 2019, il envoie plusieurs SMS à Epstein : «Je viens de raccrocher d’un appel avec mes gars du Front national. Je crois que je viens de marquer un grand coup sur leur financement !!! Ça pourrait ne nécessiter aucun prêt. Emprunt patriote. […] J’ai demandé au Rassemblement national de s’adresser à ses membres pour leur demander les 4,7 millions de dollars pour les élections européennes», se vante Bannon. Avant d’ajouter : «On a travaillé sur certains documents et ils ont lancé les sollicitations la semaine dernière». «Brave garçon», lui répond Epstein.
Bannon fait vraisemblablement ici référence à l’«emprunt patriotique» lancé par le RN le 8 avril 2019, soit 11 jours avant le message de Bannon à Epstein. N’ayant pas réussi à décrocher un prêt bancaire, le parti avait donc fait appel à la générosité de ses membres. Le 23 avril, le RN annonçait avoir empoché «les 4 millions d’euros nécessaires au financement de la campagne européenne du mouvement». Bannon a-t-il vraiment eu un rôle dans cette opération ? S’agit-il là des «conseils très généraux» en matière de levée de fonds qu’il évoquait le mois dernier auprès de Complément d’enquête ? Ou s’attribue-t-il de manière indue des mérites auprès d’Epstein ? Ni lui ni le Rassemblement national n’ont répondu à nos questions.
«D-Day» et gilets jaunes
Au-delà des questions de financement, Bannon se vante aussi de tenter d’influencer la politique française. Une semaine avant les élections européennes, le 19 avril 2019, Epstein parle d’un «déjeuner de demain avec les gilets jaunes», qu’il attend avec impatience. «Je dois faire en sorte que ces frères rallient le Rassemblement national», répond Bannon. Sans qu’il soit aisé de savoir de quel déjeuner et de quels gilets jaunes les deux hommes parlent.
Bannon et Epstein ont ensuite gardé un œil attentif sur les résultats des élections européennes. Le 26 mai 2019, jour du scrutin, Bannon envoie «D-Day» à Epstein, qui répond «je croise les doigts pour toi». Plus tard dans la journée, les deux hommes se réjouissent des résultats de Matteo Salvini et Marine Le Pen, probablement à partir d’estimations. «Le Pen contrôle désormais la situation», écrit Bannon.
Les cadres du Rassemblement national ont toujours réfuté être sous l’influence de Steve Bannon. Il n’a «jamais interféré de quelque manière que ce soit sur notre projet politique», affirmait en mai 2019 Nicolas Bay, alors eurodéputé sortant. En mai 2023, dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire «relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères», Marine Le Pen déclare même que «M. Bannon n’a commis aucun conseil à notre destination. Je vous le dis très clairement : nous n’avons pas besoin de conseils.»
Du reste, ces documents sont aussi un caillou dans la chaussure de Steve Bannon, qui aurait bien aimé que sa proximité avec Epstein reste inconnue. Interrogé sur cette amitié par le journaliste de Complément d’enquête Tristan Waleckx, Bannon avait juré n’avoir qu’«une relation professionnelle avec lui qui concernait un documentaire» en préparation. Dans les documents de l’affaire Epstein, le nom de Bannon revient près de 3 000 fois.
https://www.liberation.fr/checknews/que ... YMTVZQ4LQ/
Plusieurs échanges privés entre le millionnaire pédocriminel et l’ex-conseiller de Trump, tirés des documents publiés par la justice américaine, montrent l’attention particulière que ce dernier portait aux finances du parti de Marine Le Pen lors des européennes de 2019.
Plus de 3 millions de documents, dont quelque 2 000 vidéos et 180 000 photos. Le ministère américain de la Justice a publié vendredi 30 janvier une masse inédite de fichiers concernant le millionnaire pédocriminel Jeffrey Epstein, à la suite des précédentes publications qui n’avaient alors concerné que quelques dizaines de milliers de documents. Dans cet amas de mails, de SMS, d’images et d’articles de presse, un nom français ressort à 88 reprises sur le site du ministère de la Justice : celui de «Le Pen» (ou, dans 19 cas, «LePen» sans espace).
Plus précisément, au-delà des réseaux de Jeffrey Epstein, ces documents offrent une plongée dans les échanges privés avec plusieurs de ses proches, dont Steve Bannon, idéologue d’extrême droite et ancien conseiller de Donald Trump. Plusieurs messages éclairent sur la stratégie et les ambitions de ce dernier pour soutenir le Rassemblement national, tout comme d’autres partis européens d’extrême droite, notamment lors des élections européennes de mai 2019. Alors que le RN n’a eu de cesse de minimiser les conseils reçus de la part du propagandiste national-populiste, ces messages apportent une tout autre lumière.
Une rencontre avec Louis Aliot
Le 12 juillet 2018, Jeffrey Epstein reçoit un mail de la part du journaliste américain Michael Wolff. Ce dernier vient de rencontrer Steve Bannon, et en rend compte à Epstein. «[Bannon] a eu une réunion avec des personnalités de la droite française, dont le mari de Le Pen, au sujet du refinancement du Front national, car apparemment, une bonne partie de leur argent provient de Russie», écrit Wolff. Il fait ici référence aux emprunts contractés par le Rassemblement national auprès de banques russes en 2014, que le parti a annoncé avoir remboursés en septembre 2023. Michael Wolff continue de décrire la rencontre, d’après ce que Bannon lui en a dit : «Deux réflexions à ce sujet : ces types avaient l’air idiots […] et Bannon, entouré de ses propres gardes du corps à l’allure de voyous et de conseillers blogueurs farfelus, prospère précisément parce que le monde du populisme est si peu professionnel (voire grotesque).»
On avait déjà connaissance de cette rencontre entre Louis Aliot, ancien compagnon de Marine Le Pen, et Bannon. Dès le 11 juillet 2018, Politico avait relaté cette entrevue dans un luxueux hôtel de Londres, alors que l’ex-conseiller réunissait des cadres de plusieurs partis d’extrême droite européens, comme Nigel Farage. L’objectif de Steve Bannon, affirmait alors ce dernier, était d’aider à «contextualiser Trump» pour le public européen, afin que le président américain bénéficie d’un écho plus favorable. Surtout, une rencontre entre Bannon et Aliot a aussi été captée par la caméra de la journaliste américaine Alison Klayman, comme l’avait révélé Envoyé spécial en mai 2019. Il pourrait s’agir de la même réunion : «à l’été 2018», indiquent les journalistes, les deux hommes se sont rencontrés dans un «hôtel de luxe londonien», pour «parler argent». Devant la caméra d’Alison Klayman, Steve Bannon évoque une somme de 2 millions d’euros, demandant à Aliot si elle pourrait correspondre à leurs «frais pour juillet et août». Avant de demander à la journaliste de quitter la pièce.
Que veut dire Michael Wolff par «refinancement du Front national» dans son message ? Bannon voulait-il financer la campagne européenne du RN ? En mai 2019, Louis Aliot s’en était défendu : «Nous nous sommes déplacés à Londres […] à la recherche d’un crédit bancaire au moment où les banques françaises refusaient antidémocratiquement de nous prêter pour faire campagne aux élections européennes. Dans l’approche de certains instituts bancaires britanniques, M. Steve Bannon a amicalement tenté de nous aider.» Le RN, poursuivait Aliot, s’était finalement «tourné vers [ses] adhérents et militants» pour réunir les fonds. De son côté, Steve Bannon a affirmé en janvier 2026 auprès de Complément d’enquête qu’il n’avait fait que donner «des conseils très généraux sur la manière dont ils devraient lever des fonds en France».
«La collecte de fonds pour Le Pen et Salvini»
D’autres messages révélés dans les documents de l’affaire Epstein interrogent sur l’implication de l’idéologue d’extrême droite auprès des finances du Rassemblement national. Le 5 mars 2019, à deux mois et demi du scrutin européen, Jeffrey Epstein lui demande si le Parlement européen a «disparu de [son] radar». Bannon répond : «Non, j’étais juste concentré sur la collecte de fonds pour Le Pen et Salvini pour qu’ils puissent vraiment présenter des listes complètes.» Qu’entendait-il par cette collecte de fonds ? Contacté par mail, Bannon n’avait pas répondu au moment de publier cet article. Dans le fauteuil rouge de Complément d’enquête, en janvier dernier, il avait affirmé ne jamais avoir soutenu financièrement Marine Le Pen et son parti.
Tout au long de la campagne, Bannon a continué de suivre la situation financière du RN. Le 19 avril 2019, il envoie plusieurs SMS à Epstein : «Je viens de raccrocher d’un appel avec mes gars du Front national. Je crois que je viens de marquer un grand coup sur leur financement !!! Ça pourrait ne nécessiter aucun prêt. Emprunt patriote. […] J’ai demandé au Rassemblement national de s’adresser à ses membres pour leur demander les 4,7 millions de dollars pour les élections européennes», se vante Bannon. Avant d’ajouter : «On a travaillé sur certains documents et ils ont lancé les sollicitations la semaine dernière». «Brave garçon», lui répond Epstein.
Bannon fait vraisemblablement ici référence à l’«emprunt patriotique» lancé par le RN le 8 avril 2019, soit 11 jours avant le message de Bannon à Epstein. N’ayant pas réussi à décrocher un prêt bancaire, le parti avait donc fait appel à la générosité de ses membres. Le 23 avril, le RN annonçait avoir empoché «les 4 millions d’euros nécessaires au financement de la campagne européenne du mouvement». Bannon a-t-il vraiment eu un rôle dans cette opération ? S’agit-il là des «conseils très généraux» en matière de levée de fonds qu’il évoquait le mois dernier auprès de Complément d’enquête ? Ou s’attribue-t-il de manière indue des mérites auprès d’Epstein ? Ni lui ni le Rassemblement national n’ont répondu à nos questions.
«D-Day» et gilets jaunes
Au-delà des questions de financement, Bannon se vante aussi de tenter d’influencer la politique française. Une semaine avant les élections européennes, le 19 avril 2019, Epstein parle d’un «déjeuner de demain avec les gilets jaunes», qu’il attend avec impatience. «Je dois faire en sorte que ces frères rallient le Rassemblement national», répond Bannon. Sans qu’il soit aisé de savoir de quel déjeuner et de quels gilets jaunes les deux hommes parlent.
Bannon et Epstein ont ensuite gardé un œil attentif sur les résultats des élections européennes. Le 26 mai 2019, jour du scrutin, Bannon envoie «D-Day» à Epstein, qui répond «je croise les doigts pour toi». Plus tard dans la journée, les deux hommes se réjouissent des résultats de Matteo Salvini et Marine Le Pen, probablement à partir d’estimations. «Le Pen contrôle désormais la situation», écrit Bannon.
Les cadres du Rassemblement national ont toujours réfuté être sous l’influence de Steve Bannon. Il n’a «jamais interféré de quelque manière que ce soit sur notre projet politique», affirmait en mai 2019 Nicolas Bay, alors eurodéputé sortant. En mai 2023, dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire «relative aux ingérences politiques, économiques et financières de puissances étrangères», Marine Le Pen déclare même que «M. Bannon n’a commis aucun conseil à notre destination. Je vous le dis très clairement : nous n’avons pas besoin de conseils.»
Du reste, ces documents sont aussi un caillou dans la chaussure de Steve Bannon, qui aurait bien aimé que sa proximité avec Epstein reste inconnue. Interrogé sur cette amitié par le journaliste de Complément d’enquête Tristan Waleckx, Bannon avait juré n’avoir qu’«une relation professionnelle avec lui qui concernait un documentaire» en préparation. Dans les documents de l’affaire Epstein, le nom de Bannon revient près de 3 000 fois.
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