Comment le gouvernement entend rééquilibrer le mix énergétique français à l'horizon 2035
Avec trois ans de retard, la publication de la Programmation pluriannuelle sur l'énergie pour la période 2025-2035 va permettre aux acteurs du secteur de lancer leurs projets.
Article rédigé parMarie-Adélaïde Scigacz
France Télévisions
Quelle nouvelle politique énergétique pour la France en 2035 ? Pour répondre à cette question cruciale, le Premier ministre a convié, jeudi 12 février, les acteurs de l'énergie à se réunir à Vouglans, dans le Jura. A quelques heures de la publication de la 3e Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE3), un document stratégique réclamé depuis trois ans par les professionnels du secteur, Sébastien Lecornu a choisi de réunir "la famille de l'énergie" à proximité d'un barrage hydroélectrique, mis en service il y a plus de cinquante ans. Le lieu, symbolique, "dit quelque chose de la réconciliation qu'on tente de mener entre les différentes filières énergétiques".
Nucléaire, solaire, éolien, hydraulique, géothermie... "Il faut enterrer définitivement les querelles de famille", a insisté le ministre de l'Economie, Roland Lescure, appelant à ne plus opposer l'atome aux renouvelables. Voici comment le gouvernement entend rééquilibrer le mix énergétique français à l'horizon 2035.
En accélérant l'électrification des usages
Pour gagner en souveraineté face aux pays exportateurs de pétrole et de gaz, tout en luttant contre les émissions de gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique, cette PPE3 confirme la stratégie française d'électrification des usages. Le document acte ainsi l'objectif de faire passer la part des énergies fossiles dans la consommation totale de 60% en 2023 à 40% en 2030, en vue d’atteindre la neutralité carbone à la moitié du siècle.
D'ici 2035, la PPE prévoit que la production d'électricité décarbonée s'élève à 120 TW, ce qui correspond à une hausse de 20% par rapport à la production de 2025, a assuré Roland Lescure. "C'est ambitieux, mais atteignable", a-t-il estimé. Alors que la France produit davantage d’électricité bas carbone qu’elle n’en consomme, la PPE3 entend ainsi créer les conditions pour aligner offre et demande en accélérant la décarbonation des secteurs qui demeurent très dépendants des fossiles, tels que les transports et l'industrie.
Certains diraient qu'il faut attendre que la demande soit là pour augmenter la production, d'autres qu'il faut attendre que la production soit là pour augmenter la demande... Evidemment, il faut les deux.
Le défi ? "Construire des alternatives électriques aux technologies sur lesquelles repose notre économie depuis des siècles", a embrayé la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, citant la nécessité d'opérer des "bascules technologiques" pour décarboner ces activités. Dans la foulée de la publication de la PPE, elle a annoncé le début imminent de consultations pour aboutir, "d'ici avril, à un plan d'électrification chiffrée secteur par secteur". Le Premier ministre, lui, a prévenu : "Derrière [le décret instaurant la PPE3], ce sont surtout des appels d'offres qui vont sortir et qui vont donner le rythme de cette production d'électricité."
En relançant le nucléaire
Pour produire cette électricité décarbonée, la PPE3 opère un revirement par rapport aux objectifs définis par la précédente programmation, publiée en 2020. Alors que ce texte prévoyait la fermeture de plusieurs réacteurs (dont deux réacteurs dans la centrale nucléaire de Fessenheim, dans le Haut-Rhin), le gouvernement grave dans le marbre les ambitions affichées en février 2022 par Emmanuel Macron, dans un discours prononcé à Belfort. Parmi elles : la prolongation de la durée de vie du parc de "cinquante ou soixante ans", ainsi que l'augmentation de la puissance des réacteurs existants et, surtout, la construction de six EPR2, dont le premier doit être mis en service en 2038.
Le gouvernement annonce par ailleurs qu'une décision sera prise dès cette année quant au lancement de la construction de huit réacteurs supplémentaires. Enfin, la PPE confirme le lancement d’au moins un prototype de petit réacteur innovant pour le début de la décennie 2030.
"Clairement, nous venons de traduire dans les textes les choix que nous faisons sur le nucléaire, et pas seulement pour le parc des centrales existantes, mais sur le nouveau nucléaire", a assuré Sébastien Lecornu, multipliant les références au plan Messmer de 1974. Premier ministre à l'époque, Pierre Messmer avait annoncé la construction de 13 réacteurs nucléaires pour répondre à la demande en électricité du pays au lendemain du premier choc pétrolier.
En accélérant le déploiement de certaines énergies renouvelables…
En présentant les grandes lignes de la PPE3, Sébastien Lecornu a assuré que cette relance du nucléaire ne devait pas se faire au détriment des énergies renouvelables, attaquées par des parlementaires de droite et d'extrême droite, lesquels ont récemment plaidé – en vain – pour un "moratoire" sur le développement de ces filières. Celles-ci "ont fondamentalement changé d'aspect et de visage ces vingt dernières années", a assuré le Premier ministre en introduction. Certaines "sont désormais fondamentalement souveraines", "développées sur l'ensemble du territoire", a-t-il remarqué.
Les nouvelles technologies, notamment numériques, d'intelligence artificielle, vont mener à des sauts importants de maîtrise du pilotage, du stockage des énergies renouvelables.
La PPE acte ainsi l'accélération du déploiement de l’éolien en mer, fixant une cible de 15 GW de puissance installée d'ici 2035, contre seulement 0,84 GW en 2023. Ce chiffre constitue toutefois une baisse des ambitions pour le secteur : en 2024, le ministre de l'Economie d'alors, Bruno Le Maire, et Roland Lescure, alors ministre délégué chargé de l'Industrie et de l'Energie, avaient fixé l'objectif de 18 GW à cette échéance(Nouvelle fenêtre).
Deuxième filière de production électrique après le nucléaire, et première parmi les filières renouvelables, l'hydraulique représente près de 15% de la production d’électricité en France. Jusqu'au printemps dernier, un bras de fer juridique a opposé la France et la Commission européenne sur le régime d'exploitation des barrages, empêchant de nouveaux investissements. Après que Bruxelles a donné "son accord de principe sur les modalités permettant une relance massive des investissements dans les barrages et les vallées", la PPE3 ambitionne d'augmenter de 1,1 GW la puissance installée des ouvrages existants d'ici 2035, "notamment par l'optimisation et le suréquipement d'aménagements". Elle prévoit aussi d'augmenter les capacités de stations de transfert d’énergie par pompage (Step), cette fois à hauteur de 1,7 GW.
Les modalités de cette relance des investissements prévue dans la PPE3 sont inscrites dans la proposition de loi Battistel-Bolo, adoptée par l’Assemblée nationale le 5 février.
... et en réduisant la voilure sur d'autres sources d'énergies renouvelables
Objet de résistances politiques, l’éolien terrestre, lui, sera peu développé : la PPE3 retient l'ambition de produire 31 GW en 2030 et entre 35 et 40 GW d'ici 2035, contre déjà près de 22 GW de capacités installées en 2023. "La PPE3 sera mise en œuvre en prenant en compte la réalité de chaque territoire", promet le gouvernement, ajoutant que "partout où cela est possible, la remotorisation de parcs éoliens existants (c’est-à-dire le renouvellement des parcs avec des turbines plus puissantes) sera favorisée, pour limiter l’impact paysager". Enfin, "la gouvernance locale sera améliorée, pour favoriser l’acceptabilité des projets et leurs retombées pour les territoires".
Pour le photovoltaïque, le gouvernement prône une "évolution raisonnée" : alors que l'énergie solaire produit actuellement près de 30 GW, la PPE3 cible 48 GW produits par ce biais en 2030. Cela correspond à une baisse de l'ambition de 6 GW par rapport à l'objectif qui avait été proposé dans le projet de texte mis en consultation, au mois de mars, par le gouvernement. Pour 2035, la PPE3 affiche par ailleurs un objectif imprécis (de 55 à 80 GW), mais assumé. Pour expliquer cet écart, le ministre de l'Economie a mis en avant l'existence dans le texte de programmation d'une "clause de revoyure à 2027, pour savoir dans quel type de scénario on se trouve et adapter, évidemment, les capacités de production à ces différents scénarios".
En décarbonant aussi ce qui ne peut pas être électrifié
Pour les usages de l’énergie difficilement "électrifiables", le gouvernement promeut, dans cette PPE, le recours à des substituts décarbonés. Le développement de la méthanisation doit permettre d'injecter dans le réseau de 47 à 82 TWh de biométhane en 2035, ambitionne le texte. En ce qui concerne les biocarburants, le gouvernement cible la production de 70 à 90 TWh anticipant une hausse de la consommation de tels carburants, "notamment pour le transport aérien".
Dans la lignée de la stratégie nationale hydrogène, publiée en avril 2025(Nouvelle fenêtre), la PPE3 prévoit par ailleurs de porter les capacités d’électrolyse (le processus qui permet de créer de l'hydrogène) sur le territoire jusqu’à 4,5 GW en 2030 et 8 GW installés en 2035.
Alors que la chaleur représente plus de 40% de la consommation d’énergie, le gouvernement aspire également à multiplier par cinq la géothermie et à soutenir les ménages qui souhaitent s'équiper en pompes à chaleur. Objectif : "en faire le moyen de chauffage le moins cher pour l'ensemble des Français", a déclaré Monique Barbut. "L'année dernière, 180 000 pompes à chaleur ont été installées (...). Nous aimerions viser 300 000 installations pour cette année", a-t-elle conclu.
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